Elina Duni, portrait et concert

Sa voix transcende la folklore albanais. Avec son groupe, constitué de la crème des musiciens de jazz suisses, elle propose des arrangements inédits, insolites et incroyablement séduisants. Elle c’est la chanteuse Elina Duni. Elle sera en concert à la salle des Fêtes de Renens (lausanne) ce soir. L’occasion de republier un portrait paru dans le Courrier il y a un peu plus d’année. Et surtout, allez écouter, ça en vaut la peine!

LeCourrier_Der_Elina Duni

Gasandji: une voix, un style, un esprit

Gasandji_1_photo Gaela BlandyDepuis qu’elle a sorti en 2013, son premier album solo et éponyme, Gasandji écume les scènes de France, d’Allemagne et de …. Suisse. La chanteuse congolaise fait escale demain, mercredi 9 avril, au Cully Jazz Festival. Son nom d’artiste, Gasandji l’a hérité de son arrière-arrière grand-mère. Il signifie « celle qui éveille les consciences ».  Son disque « né de petites mains, sans argent » est un petit bijou d’intimité, de simplicité. En lingala, en français ou en anglais, elle propose des belles chansons aux harmonies irrésistibles.

On pense à son compatriote Lokua Kanza avec lequel elle a d’ailleurs déjà travaillé, en plus simple, plus direct.  Soutenue par RFI (Talent Edition), l’album a reçu peu après le coup de cœur de la chanson francophone de la prestigieuse Académie Charles Cros.

Gasandji c’est une voix, un style (le crâne rasé, coiffé d’une seule natte), un esprit. Gasandji c’est un univers fait de rêves, d’espoirs, de partages. « Je raconte des histoires et, quand je les donne au public, elles deviennent les leurs.». Gasandji c’est aussi un corps (elle fut longtemps danseuse de hip hop), car comme elle aime le répéter: «Ma musique parle au cœur, mais passe d’abord par les pieds. »  

Et pour le plaisir des yeux et des oreilles, écoutez ce somptueux duo improvisé avec  son compatriote Mr Fredy Massamba au début de l’année au studio de l’Ermitage.

Cully Jazz Festival, Next Step, mercredi 9 avril, 19:30

 

Seun Kuti : un sax, un combat

 

@Romain Rigal

@Romain Rigal

Seun Kuti a trente ans. Il a déjà passé la moitié de sa vie à la tête de Egypt 80, le groupe de son défunt père, Fela Kuti. Je l’ai rencontré juste avant son concert à Epalinges dans le cadre de l’excellent et tout nouveau festival 1066. De plus en plus à l’aise, de plus en plus enjoué, Seun Kuti reste toujours aussi vindicatif. Pendant tout l’entretien son regard ne lâche pas le mien. L’homme a des choses à dire, il les dit bien et il veut s’assurer que le message et bien passé. Il  ponctue souvent ses phrases d’un rire explosif. Un rire comme un exutoire à la souffrance de ses concitoyens nigérians, dont les conditions de vie toujours plus dures le préoccupent tant.

From Europe in Fury

Vous tournez en Europe, quelle est votre vision de l’Europe en 2013?
Seun Kuti Le monde va plus mal, alors forcément l’Europe va plus mal. Les gouvernements n’écoutent que les riches, passent des lois pour aider les multinationales dont les bénéfices vont aux riches, etc etc. Quand vous entendez les politiciens parler, ils parlent toujours des classes populaires qui doivent travailler plus. Travailler plus pourquoi ? Pour continuer d’enrichir les riches. Mais ils ne parlent jamais d’améliorer les conditions de vie des pauvres. Il y a une égalité dans le vote, mais pas dans la représentation des populations au gouvernement. L’austérité est désormais partout. Regardez l’Espagne, la Grèce, l’Italie ! Sans parler des pays qui n’ont jamais été acceptés dans l’Europe comme la Macédoine ou la Turquie. Ce qui est encore plus grave est que l’environnement va aussi de plus en plus mal. Sans la planète, il n’y a pas de vie…

Vous êtes venus plusieurs fois en Suisse, que pensez-vous de la Suisse ?
Seun Kuti Quand je suis en Suisse, je me dis toujours que l’Afrique est un continent très riche.

L’Afrique ???
Seun Kuti Je vois tout l’agent de l’Afrique chez vous (rires). J’exagère… allez, disons que 60% de l’argent de l’Afrique est en Suisse.

Afrobeatssss

Vous vivez à Lagos, est-ce que vous êtes très présent dans la scène musicale nigériane?

© Lemi Ghariokwu

© Lemi Ghariokwu

Seun Kuti Je suis plus connu pour être un activiste qu’un artiste. Ma musique est moins exposée au Nigéria qu’aux Etats-Unis ou en Europe. Les radios ne la jouent pas, ni celle de Fela d’ailleurs, à cause de ce qu’elle représente. Ils préfèrent diffuser de la musique africaine américanisée. Ils ont même inventé un nouveau genre : l’afrobeats, afrobeat avec un « s » . Préparez-vous ça va arriver chez vous…

Il y a six ans, lors de la parution de votre premier disque, « Many Things », vous disiez que l’un de vos buts était l’émancipation des Noirs. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Seun Kuti   Regardez le monde, c’est devenu une lutte globale. La lutte d’un homme du peuple au Nigéria n’est pas très différente de celle d’un homme du peuple en Chine. Cela dit, je reste un défenseur du continent noir parce que les Africains sont les seuls qui n’ont aucun endroit où aller. Tout le monde leur dit « Pars, rentre chez toi ! ». Mais quand ils se retournent et regardent vers l’Afrique, ils sont obligés de constater qu’ils n’ont plus de chez eux.

Quelle est la situation au Nigéria en 2013 ?
Seun Kuti De pire en pire. 80 % de la population vit avec moins de deux dollars par jour. La souffrance est toujours plus grande. Les gens meurent inutilement. Dans mon pays, si vous avez un arrêt cardiaque dans la rue, vous n’avez aucune chance de vous en sortir. Il n’y pas de service d’urgence qui va venir vous sauver ! Chaque semaine des milliers de gens sont tués sur les routes qui sont beaucoup trop dangereuses. Mais personne ne parle de ça. On préfère parler de la croissance du business. De quel business parlons-nous ? Il n’y pas de croissance si les gens continuent de mourir comme des mouches ! Au moment où je vous parle, toutes les universités sont fermées parce que le gouvernement a refusé de payer un salaire décent aux conférenciers. Evidemment pour les gens qui sont au gouvernement ce n’est pas un problème car leurs enfants vont tous dans des universités privées…

Demo Crazy

Seun2(c)Romain RigalEn quoi la situation actuelle a changé par rapport à celle qu’a connu votre père ?
Seun Kuti  Du temps de mon père, le gouvernement – qui était une dictature, – assumait pleinement d’être le méchant, l’agresseur. Aujourd’hui, le gouvernement reste le principal agresseur de sa population, mais il ne l’assume plus du tout. Il se pose toujours en victime. Ce qui a tendance à me rendre dingue…Depuis que nous avons passé à la démocratie, en 1998, l’inflation a augmenté de 350%. Tout a augmenté, la nourriture est devenu tellement chère qu’on appelle les plus pauvres les rations 0-1-0. Ce qui signifie qu’ils n’ont plus de quoi manger trois fois par jour. Le matin, ils boivent de l’eau (= ration zéro), à midi ils mangent quelque chose à base de farine ( = ration 1) et le soir de l’eau à nouveau. Pendant ce temps, le gouvernement nous parle de l’augmentation du Produit Intérieur Brut ! Moi je me fous du PIB. Je vois surtout est un gouvernement n’arrête pas d’emprunter et de privatiser les services d’état.

Comment voyez-vous le futur au Nigéria?
 Seun Kuti L’indépendance existe en Afrique depuis plus de cinquante ans. Mais dans les années 60, seulement 200 Africains étaient diplômés. Comment 200 diplômés auraient-ils pu conduire l’Afrique vers l’Indépendance ? La plupart des gens ne comprenaient pas ce qu’était la démocratie, le système judiciaire, etc. Ils faisaient confiance aux Occidentaux. C’est pour ça que des gens comme Mobutu ont pu manipuler leur peuple. Aujourd’hui, le niveau d’éducation a énormément évolué. Les gens ont compris qu’il faut avancer, miser et croire en eux. Nous ne pouvons plus avoir une économie qui est sous la tutelle de la communauté occidentale. Nous devons avoir une vraie indépendance.

Vous êtes donc optimiste?
Seun Kuti Il faut être optimiste sinon c’est le bain de sang garanti. Nous sommes un milliard, nous avons un certain poids. Pour changer le système, le combattre ou le remplacer, il faut d’abord le connaître et je crois que nous en sommes là aujourd’hui. Je suis sûr que les élections de 2015 vont être les plus folles, les plus intenses, mais aussi les plus honnêtes élections que le Nigéria n’ait jamais eues. Je vois déjà des jeunes qui lancent leur candidature par Internet. Rien de sérieux jusqu’ici, mais c’est clair que cela va venir.

Encore faudrait-il trouver un vrai leader qui arrive à rassembler tout le monde ?
 Seun Kuti   Oui bien sûr. Nous ne voulons pas d’un Hollande ou d’un Obama. Notre démocratie n’est pas la même démocratie qu’en Occident. Nous en sommes plutôt au stade d’un Abraham Lincoln. Il nous faut un leader de sa trempe, quelqu’un qui soit prêt à se sacrifier entièrement, prêt à construire à partir de rien, prêt à écouter les revendications et les souffrances des gens du peuple. Pas quelqu’un qui vit dan un palace, qui circule dans des voitures blindées et qui se déplace en jet privé.

Banned music

© Kelechi Amadiobi

© Kelechi Amadiobi

Votre deuxième album, « From Africa in Fury: Rise » est plus déterminé, plus acéré que le premier « Many Things ». Qu’en est-il de votre troisième album qui va paraître au début de 2014?
Seun Kuti   Quand vous êtes dans le vrai, votre conviction ne peut que grandir. Plus je grandis, plus j’étudie, plus je me rends compte que ce que je fais est nécessaire, pour le Nigéria, pour l’Afrique. Musicalement, cet album va aussi beaucoup plus loin. Jusqu’ici je n’ai jamais écouté mes disques. Une fois que je les ai enregistrés, je me contente de les jouer sur scène. Je les ai même interdit d’écoute chez moi ! Mais celui-là n’est pas encore sorti et je l’écoute, le réécoute, sans me lasser.

Vous l’avez réalisé avec le producteur Robert Glasper qui vient du jazz et du hip hop américain ?
 Seun Kuti  Oui, Robert Glasper a ajouté beaucoup de piano et apporté sa patte à la co-production. Le mélange entre son approche et l’afrobeat est vraiment réussi. J’ai aussi des invités incroyables : David Neerman, Christian Scott, M-1 de Dead Prez et d’autres encore.

Vous donnez l’impression d’être très proche de votre groupe, Egypt 80, dont certains des musiciens pourraient être vos grands parents ?
 Seun Kuti   La musique nous dit ce que nous devons faire. Nous fonctionnons comme une famille. Je ne suis pas entré dans le band  en voulant jouer les leaders. Quand Fela est mort, je voulais juste que le groupe continue de jouer. Egypt 80 est une institution C’est le groupe africain qui a le plus enregistré ! Ce n’était pas une histoire d’ego. Aujourd’hui, je suis devenu ce que je suis. Ils m’ont toujours soutenu. Quand mon père est mort, j’avais 14 ans. J’aurais pu jouer avec le groupe pendant dix ans et puis me lancer dans autre chose. Eux avaient 45, 50, 60 ans. Dix ans pour moi, ce n’était rien, mais pour eux c’était tout. Ce sont eux qui ont pris le plus grand risque.

Et avec votre frère Femi, vous n’avez jamais songé à faire quelque chose?
 Seun Kuti   Oui, c’est prévu. Mais nous ne voulons pas brûler les étapes. On fera un disque ensemble quand on sera tous les deux fauchés !

Comme votre père, vous chantez et vous jouez du saxophone. Et ce depuis que vous êtes tout petit. Qu’est-ce qui vous a attiré vers cet instrument ?
Seun Kuti   Mon père a toujours eu un sax à la maison. Il trônait dans le salon. Je ne dirais pas que j’étais attiré, mais le sax était là. Forcément, je m’en approchais et j’essayais d’en jouer. C’était un sax ténor, il avait la même taille que moi ! Mon père ne voulait pas que son sax devienne mon jouet et il a fini par m’en acheter un. Il a ensuite exigé que je commence par le piano. Selon lui, il faut d’abord atteindre un bon niveau au piano avant de pouvoir jouer d’un autre instrument. Au début je n’aimais pas ces cours de piano. Puis j’y ai pris goût et j’ai laissé tomber le saxophone. Je ne l’ai repris qu’après la mort de mon père, à quinze ans. Aujourd’hui, je ne joue plus du piano, sauf pour composer !

En concert au Festival 1066, Grande salle d’Epalinges (Lausanne), samedi 6 octobre, Egalement à l’affiche ce soir-là : Infinite Livez vs Stade, The Procussions.

Le festival démarre ce soir (vendredi) avec: Kolektif Istanbul, Band of Gypsies, Kadebostany

Ouverture des portes 19 h 30. www.1066festival.ch

Bojan Z, en solo, en trio…. bref, en excellente forme!

imagesLa pochette du dernier disque de Bojan Z dévoile la photo d’un oiseau, « Rosario ». Un spécimen de perruches que le pianiste serbe considère comme des refuges de l’âme. Ça tombe bien. « Soul Shelter » est justement le nom de son dernier album en solo. Ce soir, au Festival de la Cité, il présente deux concerts consécutifs, preuve de son éclectisme inspiré. Le premier en solo, le deuxième en trio avec en invité spécial, le violoniste suisse, Tobias Preisig. Explications.

Vous avez fait deux disques en solo. En quoi est-ce important pour vous ?
Bojan Z La préparation d’un disque, l’élaboration des compositions, c’est l’obsession d’un moment précis de la vie. Réaliser un disque permet de passer d’une histoire à une autre, de tourner la page. Dans le cas d’un disque en solo, il y a cette idée très peu modeste et un peu folle de chercher à faire quelque chose de différent de ce qui a été fait jusqu’à présent….

Pourquoi ce titre « Soul Shelter » (« l’abri de l’âme ») pour votre dernier album solo paru l’an dernier ?
Bojan Z Ce disque a commencé par une difficulté à accoucher de nouveaux morceaux. J’ai d’abord pensé que le déclin cbojan-z-soul-shelterréatif était arrivé ! Mais comme cela ne m’a pas mené très loin, j’ai creusé et je me suis rendu compte que je n’avais peut-être plus envie de communiquer avec mes semblables à travers la musique. De voir la condition actuelle de l’homme et de la planète, la misère humaine, morale et esthétique me bloquait. Je me suis donc naturellement tourné vers moi-même. Je me suis isolé des médias. Depuis la guerre en Yougoslavie, je ne les consultais de toutes façons plus beaucoup. J’ai donc chercher à  « abriter mon âme ». Là, j’ai pu constater que, fort heureusement, mon âme avait toujours des choses à dire. Elle était juste un peu bombardée par les particules nocives !

Vous avez été confrontés à des situations très difficiles par rapport à la Yougoslavie, votre pays d’origine. Pourtant votre musique reste joyeuse, vivante, chaleureuse ?
Bojan Z La musique des Balkans comporte ces deux éléments, la tragédie et la comédie. Je ne fais que perpétuer cette tradition ! Je suis de caractère déconneur et joyeux même si j’ai été confronté à une misère et à une bassesse humaine difficilement imaginable à la fin du XXème siècle.

 Certains des titres de vos chansons font rire, comme « Greedy » (« In Goods We Trust »). Est-ce une forme de critique sociale ?
Bojan Z Je suis un grand fan des Monthy Python comme beaucoup de gens de ma génération à Belgrade. Le titre des chansons est pour moi l’endroit où l’on eut le plus facilement se lâcher et suggérer des situations absurdes et néanmoins comiques. Ce titre fait partir de mes observations d’une des maladies premières du monde actuel : l’avidité.

Vous avez construit votre propre instrument le xénophone à partir du Fender Rhodes. Pourquoi ?
Bojan Z  Cela s’inscrit dans ma quête de faire quelque chose de nouveau, de différent. Je voulais trouver un instrument qui puisse produire les quarts de tons. En tant que pianiste, je joue d’un instrument qui ne me permet pas de jouer toutes les notes que j’entends. Je cherchais aussi à  faire sonner différemment un instrument au son connoté. Je l’ai accordé selon les sonorités que j’avais en tête. Le public a d’abord été dégouté, puis sa curiosité s’est réveillée. C’était en 2006. Beaucoup de gens on cru que j’avais inventé un nouvel instrument, mais en fait ce n’est qu’une adaptation du Fender Rhodes. Comme le xénophone est difficilement transportable, je règle et j’accorde à ma manière les Fender Rhodes mis à ma disposition lors des concerts.

Vous avez joué avec des musiciens originaires de beaucoup de cultures différentes, dont des musiciens nord-africains
Bojan Z Les premiers accords que j’ai entendus et que je ne pouvais pas faire au piano (hormis le blues  et la soul music) étaient ceux d’un enregistrement de musique égyptienne. Je devais avoir 12-13 ans et cela m’a énormément touché. Je ne sais pas pourquoi. Ensuite, quand jouais sur des pianos désaccordés, j’ai remarqué qu’ils se rapprochaient parfois des modes issus de la musique asiatique. Puis j’ai commencé à expérimenter avec des clefs d’accordage. Lors de l’enregistrement de mon premier album solo, « Solo Obsession », il y avait un accordeur sur place. Je n’osais pas toucher à un piano à queue, de peur de casser une corde. Il l’a fait pour moi. Lorsque vous entendez un piano de concert accordé de cette façon, je peux vous jurer que c’est à la fois horrible et magnifique.

Votre rapport aux musiques nord-africaines ?
Bojan Z Karim Ziad a pu m’expliquer avec des mots ce que je ne comprenais pas dans la musique maghrébine. Souvent les musiciens traditionnels ne savent pas expliquer ce qu’ils font (les rythmes etc). J’ai beaucoup appris en jouant avec els musiciens du Maghreb comme avec ceux de la musique improvisée. Disons que mon chemin est tout sauf fini.

Sur un même enregistrement vous pouvez partir dans le free jazz ou faire une reprise de Bowie, comment faites-vous ?
Bojan Z Je fais partie de ces musiciens qui pensent toujours en fonction du disque. J’aime bien voir un enregistrement comme quelque chose d’homogène. Je pense que le fil conducteur, c’est moi, tout simplement. J‘écoute énormément de choses différentes. Dès que j’ai commencé avec des musiciens de ma génération comme Noël Akchoté, Julien Loureau, on s’est posé la question de ce qu’on ne voulait pas faire plutôt que de ce qu’on voulait faire…On ne voulait pas faire une musique académique, on ne voulait pas refaire à la lettre près ce qui existait déjà. Automatiquement on s’est intéressé à ce qui restait : ça allait des musiques ethniques au free funk. Et on cherchait à comprendre pourquoi les musiciens procédaient de la sorte. Il me semble que ce genre de discussion, ce genre d’exigence est en forte diminution dans la nouvelle génération qui sort des écoles.

Vous-même avez pourtant fait des études de musique classique assez poussées?
Bojan Z Il y a une chose dont je suis très fier, c’est de ne pas avoir été bon à l’école. J’ai vraiment réussi de justesse. Quand ils m’ont remis mon diplôme, j’explosais de joie. Mes profs ne comprenaient pas, vu mes piètres résultats. Je me fichais complètement du diplôme, je savais déjà que ça n’allait pas me servir pour ce que je voulais faire. J’avais suivi le cursus parce que mes parents l’exigeaient. Je sautais de joie parce que c’était enfin fini. Peu après j’étais à Paris….

Que se passe-t-il dans votre tête quand vous reprenez un morceau comme « Ashes to Ashes » de David Bowie ?
Bojan Z J’aime m’inspirer des liens émotionnels en rapport avec ma vie, des gens que je rencontre, des odeurs, des couleurs. J’ai toujours dévoré les musiques. J’ai écouté mon premier disque des Beatles à l’âge de six ans. A l’âge de dix ans, je connaissais déjà tout le répertoire. A la suite des Beatles, j’ai découvert toute la scène anglaise ; Bowie faisait partie des musiciens que je suivais. Ce morceau m’est venu au moment où j’étais entrain de disperser les cendres de mon père dans la mer. Mon oncle essayait de se rappeler les paroles usuelles « ashes to ashes, dust to dust … ». Il n’y arrivait pas et, curieusement, ce morceau m’est revenu.

Vous avez été d’accord de faire cette rencontre à la Cité avec le violoniste suisse Tobias Preisig alors que vous n’êtes pas un grand fan de violon. Pourquoi ?
Bojan Z Je ne pense pas être un être fini. J’espère encore pouvoir évoluer ! Ma relation problématique avec le violon remonte à mes années d’étude. J’étais à l’école du matin au soir et, il y avait toujours un élève de âge de trois ou de huit ans qui est essayait de jouer à l’unisson avec le prof de l’autre côté de la paroi. Ce son m’a marqué très profondément. J’ai parfois joué avec des violonistes, mais j’ai du mal à être touché par le violon. Cela dit, je trouve l’approche de Tobias intéressante. Et je suis sûr qu’on va s’entendre.

Bojan Z solo. Place du Château, samedi 13 juillet, 18 h 45

Bojan Z trio avec Tobias Preisig. Place du Château, samedi 13 juillet, 22 h 15.

Vibrations est mort, vive Vibrations

Le numéro 1 de Vibrations paru en juillet 1991

Le numéro 1 de Vibrations paru en juillet 1991

Cette fois ça y est, l’annonce est officielle : le magazine Vibrations a mis la clef sous le paillasson. Bizarrement, l’annonce de cette mort me soulage. De méchantes rumeurs couraient depuis quelque temps déjà et je n’avais pas envie d’assister de l’extérieur (je n’y travaille plus depuis trois ans) à la lente agonie de ce magazine qui occupa tant de place dans ma vie. A lire les hommages et remarques sur Facebook, Vibrations a su rester jusqu’à la fin un magazine indépendant, de qualité et prescripteur.

Les souvenirs affluent : les débuts, les premières soirées hip hop et house à l’aube des années 90 dans « le temple du rock lausannois », autrement dit la Dolce Vita. Pierre-Jean Crittin et moi gravitions dans une saine ébullition entourés des DJs Mandrax et Jack O’Mollo, du photographe Benoît, des dessinateurs Noyau et Mix & Remix. A force de ressasser qu’aucun magazine musical francophone ne parlait de ces musiques qui nous excitaient tant, nous avons eu la prétention de vouloir faire ça nous-mêmes. Précisons que nous étions jeunes, utopistes et inexpérimentés. Nous voulions que Vibrations mette en avant ces filiations qui nous semblaient évidentes : du jazz au rap, du blues et du gospel au r’n’b, des musiques africaines à la house.

Le premier numéro, tiré à 10’000 exemplaires, fut vendu à la criée uniquement au Montreux Jazz Festival et au Paléo Nyon. Inutile de préciser que ce fut un fiasco financier mémorable… La couverture, signée Noyau, affichait un dessin jaune pétant sur fond bleu de Rob Gallagher, chanteur de Galliano. Galliano c’était ce groupe pionnier de l’acid-jazz londonien qui s‘offrait le luxe d’un vibe controller, soit un mec qui ne faisait pas grand chose, à part traverser la scène avec un bâton et une allure funky. Totalement superflu et en même temps indispensable ! Tout le paradoxe de l’époque.

Avec sa maquette noir-blanc, des dessins de Noyau et de Mix & Remix un peu partout, beaucoup de fautes d’orthographes, des nuits blanches et une ligne éditoriale qui se résumait à un base line foireux, « des rythmes etc », Vibrations était, de l’avis unanime des gens du métier destinés à disparaître avant même d’avoir pu fêter son premier anniversaire.

Vingt-deux ans plus tard, à l’heure où Vibrations ferme ses portes, il s’est imposé comme une référence dans la presse musicale francophone. Dire tout ce qu’il m’a apporté serait long, fastidieux et un peu nombriliste. Mais il y eut des rencontres incroyables, des régions entières du monde (comme le nord du Mali aujourd’hui à feu et à sang) qui se sont ouvertes à moi avec leur chaleur, leur énergie. Et puis surtout le travail accompli au quotidien avec des gens prêts à s’engager jour après jour.

J’ai lu l’autre jour sur Facebook un commentaire à propos de la disparition de Vibrations qui disait : « No more good vibrations ». Pas sûr. Vibrations était un magazine de passionnés qui attirait les passionnés, qu’ils soient lecteurs, pigistes, rédacteur en chef, éditeur ou graphistes comme Alex qui reprit le flambeau de Noyau et se démultiplia à la maquette pendant de nombreuses années. J’espère et je crois que l’école de Vibrations va permettre à ceux-là de transmettre toujours plus loin leur passion. Je souhaite en tous cas bonne chance et bon vent à tous les émules de Vibrations !

Le Cully Jazz invoque la musique pour conjurer la pluie

Alexandre_Cellier_Ion_Miu_01aLe Cully Jazz a démarré vendredi dernier. Malgré un temps exécrable, la musique est chaque soir meilleure. Dans le IN, l’ouverture du festival par le magnifique quartet d’Elina Duni a mis tout le monde d’accord (voir mon compte-rendu sur Swiss Vibes). Hier soir, Roberto Fonseca a boulversé le public du Chapiteau par sa précision, sa spiritualité, son aisance (voir mon compte rendu sur music inside). Le festival off n’est pas en reste avec l’excellent violoniste zurichois Tobias Preisig en résidence au Jardin, l’ex-Dead Brothers genevois Pierre Omer au THBBC et Addis sounds et sa sélection de musiques de l’est au caveau Weber. Ne manquez pas vendredi et samedi prochain l’incroyable et mythique joueur de cymbalum roumain Ion Miu. Ion Miu est un virtuose aussi à l’aise dans le folklore, le classique, que le jazz. Il a fait partie de l’orchestre Ciocarlia pendant dix ans et est un vieil ami de la famille Cellier. Il y a plus de vingt ans, le grand découvreur de talents en Europe de l’Est,  Marcel Cellier, l’a fait venir avec bon nombre d’autres de ces confrères pour deux mémorables tournées. Aujourd’hui, Ion Miu renoue avec la Suisse et avec le fils de Marcel, Alexandre. Un duo fort et émouvant et peut-être un invité surprise!

Vendredi toujours, mais plutôt dans la soirée, le Next Step accueille un revenant d’un autre genre:  Wayne Paul. Ce nom vous dit quelque chose ? Rappelez-vous le début des années 90, la scène hip hop expérimentale londonienne où le rap se conjuguait avec poésie, rythmes afro, reggae… Les noms qui couraient sur toutes les lèvres étaient ceux de Roots Manuva, Lotek Hi-Fi et….. Wayne Paul, qui se distinguait par sa voix étonnante, trait d’union parfait entre soul et reggae, Si Wayne Paul s’est fait discret depuis le milieu des années 90, happé par des problèmes d’alcool et de drogue, il apparaît néanmoins plusieurs fois dans les différents projets de Christophe Calpini. En 2007 sur le disque de Stade et Infinite Livez , puis en 2010 sur « In Dog We trust » le dernier opus de Dog Almond. du musicien, compositeur et arrangeur nyonnais a alors envie de faire le pas et d’enregistrer tout un album avec le chanteur dont la voix « renferme tellement d’émotions ».

Wayne Paul_noirblanc_HD« Between The Lines » est un enregistrement étonnant, auquel on ne cesse de revenir. Il est traversé de bout en bout par un feeling reggae, sans jamais être du reggae. « Mon travail c’est un peu comme mettre du piment dans la fondue. Je ne peux pas définir ce que je fais. Je ne suis pas à franchement parler Jamaïcain. Je n’ai jamais aimé les catégories. J’ajoute une base électronique à différents styles ». Ce dub du futur fait aussi défiler quelques invités, comme God’s Gift, ami de longue date de Wayne Paul et issu de la scène grime sur le très beau « You Love ».

« Between The Lines » scelle une amitié, celle de Christophe Calpini et de Wayne Paul. Il manifeste aussi d’une résurrection. Wayne Paul ne touche plus à l’alcool ni à la drogue depuis une dizaine d’années. «Je ne suis pas meilleur qu’un autre et la route a été longue pour moi. Je suis parti tellement haut dans le ciel que je ne pouvais plus voir mes pieds. Mais on ne peut pas faire deux fois les mêmes erreurs. Mes pieds sont maintenant fermement ancrés dans le sol ». Mieux, sa voix, son chant, ses textes ressortent désormais grandis de ce long parcours de combattant.

La deuxième partie de ce billet est un résumé d’un article paru dans le quotidien Le Courrier le 6 avril et consultable ici.

Aziz Sahmaoui et son Université gnawa débarquent à Genève

Aziz Sahmaoui & The University of Gnawa ©Lagos

Aziz Sahmaoui & The University of Gnawa ©Lagos

Il est l’un des fondateurs de l’ONB. Il donne un nouveau souffle à la musique gnawa. Il est l’un de mes musiciens préférés et il joue dans le cadre de la soirée que j’ai montée pour mon quotidien préféré, Le Courrier, le 26 janvier. Une  soirée qui vient clore toute une journée placée sous le thème "D’ici et D’ailleurs".

Il c’est Aziz Sahmaoui qui, en quelques notes, sait vous transporter dans son univers musical. « Quand on arrive au Maroc, on découvre différents rythmes, des rythmes qui sont toujours plus profonds ; une forme de transe. Quand on arrive au Sénégal, c’est encore plus fort. En écoutant bien, on se rend compte que ce sont les mêmes codes. Ils sont juste joués et transmis autrement.» Sur son premier CD « University of Gnawa », Aziz Sahmaoui a convié musiciens Marocains, Sénégalais et Français à partager son héritage musical.

Après avoir sévi dans l’ONB où il écrit la plupart des compositions du groupe, il fut aussi le compagnon du maestro du jazz fusion, Joe Zawinul, de 2004 à sa mort quelques années plus tard. « Au sein du Syndicate, il fallait avoir une endurance, une vitesse d’exécution et une concentration maximale. On ne savait jamais quand on allait avoir la parole. C’est un peu comme en classe, dans un cours passionnant. On suit et tout d’un coup c’est à nous. J’aime  l’improvisation. Parfois il y avait un pépin électronique et ça y est, c’était à moi de raconter mon histoire. A la fin, Joe Zawinul ne pouvait plus marcher, mais il n’a jamais voulu arrêter. Jamais il n’a baissé le tempo. »

Depuis tout petit, Aziz Sahmaoui aime la stimulation. Né au Maroc, il baigne dans la musique même si ces parents ne sont pas musiciens. « Au Maroc, le rythme passe à travers les portes fermées, à travers les murs, il nous appelle. ». Du moins pour ceux qui y sont sensibles. Et Aziz Sahmaoui est de ceux-là. Il se rappelle encore son premier concert, le premier rythme qu’on lui demanda de faire enfant pour soutenir un musicien dans une fête. Arrivé à Paris, il apprend le solfège pour ne « plus naviguer à l’aveuglette ». Dès le milieu des années 80, il anime des mariages avec d’autres musiciens maghrébins. Dans ces prestations marathon, il passe du chaabi au raï, du kabyle au rock, du gnawa au funk. Il remarque que le public adore. Le concept de l’Orchestre national de Barbès prend forme. Avec ce drôle de big band, il écume les scènes de France. Et lorsque le premier CD-live du groupe paraît en 1997, il est rapidement consacré disque d’or. Les succès s’enchaînent et Aziz Sahmaoui ne tarde pas à se lasser. Il n’hésite donc pas quand Joe Zawinul vient le chercher.

A la mort de ce-dernier en septembre 2007, c’est le trou noir, le silence. Aziz Sahmaoui a besoin de rester seul. Il jette un regard sur les pièces qu’il n’a cessé d’écrire pendant toute sa vie, les reprend, les affine. Parallèlement il est invité par le producteur Martin Meissonnier à participer à l’album acoustique de Khaled. Il apprécie la façon de travailler de ce-dernier et lui soumet ses compositions. Un répertoire se met en place et le disque « University of Gnawa » paraît en 2011. Sans batterie, avec des mots qu’il a inventés, aidés de musiciens audacieux, s’appuyant sur des riffs acérés et des instruments traditionnels, Aziz Sahmaoui crée une nouvelle voie pour la musique de son cœur.

Une grande partie de cet article est initialement paru dans Le Courrier du 12 avril 2012

 Aziz Sahmaoui, « University of  Gnawa » (General Pattern/Musikvertrieb)

En concert dans le cadre de la journée "D’Ici et D’ailleurs" organisée par Le Courrier le 26 janvier 2013 (20h).
En première partie, les Genevois férus de musique éthiopienne et leurs incroyables danseurs: Imperial Tiger Orchestra.

Afrobeat encore et toujours

AFROBEAT Plus que jamais, Fela Kuti, son message, sa musique sont à l’ordre du jour. Un musée à sa mémoire et une comédie musicale le consacrent, alors que la scène afrobeat explose partout dans le monde.

Antibalas ©Marina Abadjieff

Antibalas ©Marina Abadjieff

Avec l’immense batteur Tony Allen, Fela Kuti fut le créateur d’une nouvelle forme de musique de transe urbaine, l’afrobeat, créée à partir d’un mix inédit de rythmes traditionnels, de juju, de highlife, de jazz et de soul. Il fut aussi un agitateur, utilisant la musique comme une arme, comme un cri de ralliement dans un Nigeria chaque jour un peu plus corrompu sous l’effet d’un gigantesque boom pétrolier. Fela, cousin du célèbre écrivain Wole Soyinka, était un personnage fascinant, charismatique, qui a su créer la légende de son vivant. Par exemple en organisant en 1978 une cérémonie de mariage où il épousera 27 femmes, pour la plupart des danseuses et choristes de son ensemble!
Il a surtout été l’un des premiers (avec Miriam Makeba) à avoir redonné fierté aux Africains, à avoir osé une critique politique virulente, à avoir formulé une prophétie sociale qui s’est avérée exacte en bien des points. Beaucoup des constats qu’il dresse alors – corruption galopante, permanence de la mainmise des ex-puissances coloniales sur l’Afrique – étaient irrecevables. Ils sont aujourd’hui parfaitement accrédités en Europe comme en Afrique.
Lorsqu’il meurt, le 2 août 1997, personne ne pense que son héritage prendra un tel envol. Certes, deux de ses fils – Femi l’aîné et SeMise en page 1un le cadet – se mobilisent pour reprendre l’un le club de son père, l’autre son orchestre Egypt 80. Ils ont fait depuis une belle carrière, chacun sous son nom.
Pourtant, depuis une quinzaine d’années, c’est de l’Occident, de «Babylone», que le mouvement renaît. Des groupes d’afrobeat émergent un peu partout en Europe, aux Etats-Unis et se font les nouveaux apôtres du genre. Jusqu’en Suisse, où les Faranas outre-Sarine et Professor Wouassa sur les bords du Léman sont eux aussi des adeptes de cette musique……

Initialement paru dans Le Courrier du 10 novembre 2012, cet article fait intervenir Martin Meissonnier, François Bensignor, Martin Perna d’ Antibalas et DJ Ness. Il est disponible dans son intégralité  sur le site de mon quotidien préféré!

Une Nuit au Sahara…. à Lausanne

Nabil Othmani sur la scène du Casino de Montbenon

Nabil Othmani sur la scène du Casino de Montbenon

Tout a commencé à cause de Florian. Dans notre microscopique association Addis Sounds, Florian est un transfuge de l’Evénement Africain, cette autre « assoc » lausannoise, à l’origine de plusieurs soirées africaines mythiques dans les années 90 au Casino de Montbenon. C’est grâce à ses contacts qu’il a su que cette salle très prise s’était except ionnellement libérée le 1er décembre 2012, journée mondiale du SIDA.

Mais, à Addis Sounds, nous avions autre chose en tête. Depuis le temps que ça chauffe au Mali et que les Touaregs sont au cœur de la tourmente, il me semblait logique de leur rendre hommage, eux qui m’avaient si bien accueillie dans leur désert et dont je suis les périples musicaux depuis une dizaine d’années. E puis j’en avais assez de voir que beaucoup faisaient l’amalgame entre Touaregs et islamistes ou intégristes. Le bon vieux cliché du « méchant » Touareg, bandit des grands chemins  pointait de nouveau le bout de son nez. Je prends donc contact avec Sedryk du label Reaktion. Ce Lyonnais est tombé amoureux de la musique touarègue il y a maintenant quinze ans. Polyvalent, il a lancé un label Reaktion (largement numérique) et un site sur les cultures tamasheq. Très vite la soirée s’est mise en place. L’excellent documentaire « Woodstock à Tombouctou »  de Désirée Von Trotha s’est imposé d’entrée de jeu, le groupe de Nabil Othmani aussi.

Puis ce fut la traversée du désert (hum, désolée je n’ai pas pu m’empêcher..), l’élaboration des affiches, du matériel promo, l’établissement d’un budget qui nous montrait très clairement que nous étions condamnés au succès… Et le doute a commencé à nous envahir. Et si nous étions, complètement fous : était-ce vraiment raisonnable de mettre sur pied une soirée de six heures avec un documentaire musical de 90 minutes tourné à Tombouctou et un groupe peu ou pas connu en Suisse ? Comment attirer les deux cents personnes dont nous avons besoin avec une telle affiche ? Bon allez on s’en fout :« Qui ne risque rien n’a rien », dit le proverbe. On décrète que cette nuit sera saharienne ou ne sera pas et on s’arrange avec un traiteur marocain de la place pour que le couscous soit également de la fête. Edgar, notre Monsieur promo, part à l’assaut de la presse : plusieurs journalistes aiment le concept et les articles et émissions de radio commencent à pleuvoir de tous les côtés.

Barka au soundcheck

Barka au soundcheck

Le jour J, on tremble quand même. On n’a que 75 billets vendus pour une salle d’une capacité de 450 places. Pourtant, incroyable mais vrai,dès l’ouverture des portes les gens arrivent, dans un flot continu et régulier… Ils s’asseyent aux tables devant leur assiette de couscous. Un forgeron touareg fait son entrée, les poches de son boubou sont remplies de bijoux en argent qu’il déballe sur une table.

Sedryk fait une excellente présentation des circonstances dans lesquelles le film a été tourné. Il rappelle que le terme « Ishumar » est dérivé du mot français « chômeur » et qu’il a été a été attribué aux populations Touaregs mouvantes, à la recherche de travail après avoir après subit les grandes sécheresses des années 70. Il explique aussi que le film a été tourné au Festival au Désert en 2011, un an avant le soulèvement de 2012 et la déclaration d’indépendance de l’AZAWAD. Tout est en germes dans le film de Désirée Von Trotha qui connaît son sujet sur le bout des doigts et qui filme les Touaregs avec beaucoup de simplicité et d’émotion. Le public rit lorsqu’il assiste aux courses de chameaux effrénées ou lorsqu’il entend le discours très libéré de Disco du groupe Tartit qui ne mâche pas ses mots à l’encontre de la gente masculine. Dans un coin de la salle Nabil Othmani et son percussionniste Smail ne peuvent s’empêcher de chanter avec leurs confrères (en particulier le Nigérien Bombino) qui s’activent à l’écran.

Une heure plus tard ils sont sur scène. Les pagnes africains prêtés par notre ami Fanfan offrent un décor chaleureux. Pour pousser les gens à se lever, les musiciens commencent à enchaîner quelques reggae (un ou deux de trop à mon goût). Mais ça marche… Le public se rapproche de la scène et se met à bouger. Nabil Othmani peut alors voguer allègrement entre rythmes touaregs et algériens (gnawa, oranais). Le ton est enjoué, léger. Dans les premiers rangs les femmes algériennes, jeunes et moins jeunes, dansent. Les Suisses suivent le mouvement. Certains spectateurs semblent un peu déconcertés par le tour festif que prend la soirée. C’est que Nabil n’a pas vraiment le même profil que ses confrères maliens. Lui n’a pas connu la guerre, les sécheresses. Il vient de l’oasis de Djanet en Algérie, d’une famille aisée de musiciens.

Le stand du label Reaktion avant l'ouverture des portes...

Le stand du label Reaktion avant l’ouverture des portes..

Eparpillés dans différents pays, au moment de l’indépendance des états africains dans les années 60, les cultures touarègues se sont imprégnées de la culture des sociétés où elles se sont implantées. Les ballades syncopées de Nabil Othmani ne sont pas des chants de résistance, mais de ces rengaines qui trottent  dans la tête bien après que les musiciens soient sortis de scène.

A Amina, DJ marocaine résident à Genève, revient la délicate tâche de faire danser le public après ce marathon d’images et de musiques. Un défi qu’elle relève haut la main, aidées par les musiciens qui, à peine changés, ne tardent pas à investir la piste de danse. Le public sort ravi. On le remercie d’avoir su être curieux !

A signaler encore que le Festival du Désert est devenu itinérant. En février, il donnera des soirées en Mauritanie, au Mali (Ségou et bamako) et au Burkina-Faso.Il lance une souscription pour pouvoir réaliser une compilation live.

Et que Addis Sounds propose au CityClub de Pully ce vendredi 7 décembre une autre soirée "film et concert" autour du musicien malien Pedro Kouyaté

©les photos de cet article ont été prises par Edgar Cabrita

Mon disque du mois d’octobre: Lo’Jo "Cinema El Mundo"

OK, OK ce n’est pas très original, puisque toute la presse française s’est entichée de cet album, mais c’est néanmoins une évidence: "Cinema El Mundo" est le disque qui tourne le plus dans mon lecteur CD. Il a aussi envahi mon téléphone, ma biblothèque Itunes… D’autres excellents disques sont parus ce mois, comme "Matanë Malit" d’Elina Duni dont je parle sur le blog Music Inside ou le nouvel opus des punks helvetico-cajun de Mama Rosin que j’ai chroniqué sur swissvibes.org.

Mais celui des Lo’Jo est un peu spécial, parce que les Lo’Jo sont un peu spéciaux. Lo’Jo est un "vieux "groupe qui arrive comme une respiration dans un monde hyperactif, hyper-consommant, hyper-globalisantune. Lo’Jo est une onomatopée qui rassemble depuis plus de trente ans des musiciens bohèmes vivant la musique à leur rythme et au rythme de leurs pérégrinations musicales. Il y eut d’abord un penchant immodéré pour les musiques de cirque et de rue, puis le goût pour les voyages qui les emmenèrent du Sahara à La Géorgie. Et depuis toujours une curiosité, une volonté farouche de partager, d’échanger, de vivre différemment. Des indignés d’avant l’heure. Trente ans de carrière donc et quinze albums, chacun avec ses lumières, son approche originale. Et aujourd’hui « Cinema El Mundo », qui synthétise le meilleur de leurs attraits. Les invités y sont prestigieux, mais surtout – et c’est le  plus important – parfaitement intégrés au projet. Robert Wyatt y récite un texte en introduction, Ibrahim de Tinariwen croise Le Mauritien Lelou Menwar dans un improbable « African Dub Crossing The Fantôms of An Opera ». Le panduri (instrument traditionnel géorgien à trois cordes), le n’goni (son équivalent africain) et un violon chinois apparaissent ici et là pour parachever un magnifique travail sur les cordes. S’enchaînent alors une drôle de Marseillaise en créole, des valses dans des langues inventées. Une toile magique de compositions dans lesquels les mots, associations d’idées de Denis Péan font écho aux voies tournoyantes des deux chanteuses Yamina et Nadia. Subtilement produit par Jean Lamoot, « Cinéma El Mundo » s’effeuille au fil des écoutes, dévoilant ici une atmosphère, là une phrase choc ou encore un refrain entêtant. En un mot finissant, une drôle de drogue à laquelle on devient très facilement dépendant.  A signaler que les Lo’Jo sont ce soir en concert à La Maroquinerie à Paris avant de s’envoler vers les Etats-Unis où semble-t-il leur disque est également très bien accueilli!

Lo’Jo, Cinema El Mundo (World Village/ Harmonia Mundi)

La chronique de cet album est initialement parue dans Le Courrier du 13 octobre 2012

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