Archives de l’Auteur: Elisabeth Stoudmann

Mark Kelly et Mambi pour une dernière mémorable au Café Addis

Je ne sais pas si je vous l’ai déjà dit, mais j’ai créé avec trois fous dans mon genre une association: Addis Sounds. Notre but: proposer régulièrement de rendez-vous musicaux inédits avec des musiciens d’ici, originaires d’ailleurs. D’abord parce qu’en Suisse romande, ce genre de musiques est sous représenté (hormis les festivals). Ensuite, parce que vu le climat ambiant de frilosité, de peur de l’autre, il est parfois bon de rappeler que la musique peut toujours rassembler.

A l’origine aussi, il y avait ce café africain qui venait d’ouvrir en bas de chez moi. Passé la première salle et une volée de marches, se trouvait un deuxième espace chaleureux pour lequel j’ai craqué. J’ai commencé par y organiser des concerts en solo avec, parmi les meilleurs musiciens africains du coin: Kara, Nana Cissokho… C’est là que les autres (Edgar, Sylvie et Florian) sont apparus, enthousiastes à l’idée de participer. Addis Sounds est né. Sitôt après les ennuis ont commencé pour le café Addis, la police du commerce ayant repéré le lieu et le jugeant trop bruyant.

Du coup, Addis Sounds est devenue nomade, d’abord pour un double concert mythique de Boubacar Traoré à la Datcha. Mais, comme on aimait vraiment trop le café Addis, nous y sommes revenus deux fois. D’abord pour un concert sans aucune amplification de l’excellent groupe de rebetiko de Genève, Rebeteke puis pour une rencontre entre Mark Kelly et Mambi. Ça c’était vendredi dernier. Un concert qui marquait aussi la fin du café Addis, le patron ayant décidé de jeter l’éponge.

Mark Kelly est un songwriter anglais qui a établi – on ne sait pourquoi – ses quartiers à Vevey. Mark Kelly c’est aussi un indigné, un militant, un performer, un bon vivant qui aime les scènes libres, les performances… Mambi est un percussionniste cubain qui s’est installé à Lausanne depuis belle lurette pour des raisons de cœur… Mambi est un très très grand instrumentiste. Il a joué avec beaucoup de beau linge dont Chucho Valdès. Il peut passer des congas, à la calebasse ou aux grelots. La rencontre de ces deux-là, ne pouvait donc qu’être explosive. le premier parle français avec un énorme accent anglais et pas un mot d’espagnol. Le second ne parle ni français ni anglais. Aux répétitions, c’était déjà quelque chose. Dimanche après-midi à la radio, dans l’émission Kalakuta sur Couleur 3, ils se sont faits enregistrer alors qu’ils croyaient encore être entrain de répéter…

Au café Addis (plein à craquer), le show fut forcément artisanal. Mambi était au four (aux percussions) et au moulin (au son). Mark Kelly a tout de suite mis tout le monde d’accord en faisant chanter le public dès le premier morceau.  En deux sets, ces deux-là ont démontré que le drôle de mélange soul-folk-blues allumé de Kelly pouvait très bien s’accomoder de transes latino. Clairement, c’était Mark Kelly qui traçait la ligne conductrice. Mais Mambi s’est inséré dans son répertoire avec beaucoup de feeling,de subtilité aussi. A peine s’est-il permis une ou deux petites descarga…… Et Mamadou, rapper sénégalais, fidèle des soirées de l’Addis, s’est même emparé du micro pour une jam transculturelle!

Bref, pour avoir une idée, j’ai essayé de filmer le final sur mon Iphone. Mais bon j’étais mal placée,il n’y avait pas de lumière et j’ai dû tourner une ou deux fois mon appareil…. Ça donne quand même une idée de l’ambiance. Quant aux photos qui illustrent cet article – nettement plus pro – elles sont signées d’Edgar Cabrita.

Ah, j’allais oublier: le prochain concert de l’Association Addis Sounds, ce sera le Raaga Trio, une rencontre entre deux Genevois (Andreas Fulgosi et Guillaume Lagger) et deux musiciens d’Afrique de l’Ouest (Andra Kouyaté et Baba Konaté) au Mombasa cette fois (rue de l’Ale 35). Et après, il aura plusieurs concerts au caveau Weber dans le cadre du off Cully Jazz Festival. Mais ça je vous en reparlerai.

Fokn Bois, le rap du Ghana s’exporte en Suisse

Ils sont deux, deux rappers ghanéens inspirés. Différents dans le style, dans le ton, mais partageant un même état d’esprit. Le premier, Wanlov the Kubalor (littéralement Wanlov, le vagabond) est mi-roumain, mi- ghanéen. Il grandit au Ghana bercé par des chansons roumaines avant de partir faire ses études aux Etats-Unis. Ce qui explique que son premier album s’appelle “Green Card”. Du coup son second opus, sorti pendant la coupe du monde football en Afrique du Sud a pris pour nom, « Yellow Card ». Pour peaufiner son style afrogypsy, Wanlov the Kubalor a profité d’une résidence à la Cité des Arts à Paris. Il y a posé les bases de son nouveau CD avec des samples de musiques tziganes pris sur le vif. Un CD à paraître prochainement et qui s’intulera…. “Brown Card”.

Son comparse, M3nsa, n’est autre que le fils du guitariste d’Osibisa. Un groupe culte de Londres composé pour moitié de Ghanéens et pour moitié de musiciens caraïbes qui ouvrit bien des frontières musicales dès les années 70. M3nsa a déjà collaboré avec Nneka, The Roots, Damon Albarn… Vous pouvez écouter quelques bons morceaux sur soundcloud. Version rap dans un duo avec Nneka et version soul sous son nom.

Ouverture d’esprit, paroles engagées, ces deux-là maîtrisent toutes les techniques vocales du rap. Ensemble, ils jouent du minimalisme, de l’humour et du rap en pidgin. Plutôt pas mal, non?

Aux côtés de ce tandem ghanéen, DJ Edu, un Kenyan de Londres. Bien connu dans de nombreuses mégapoles africaines pour ses sets ravageurs, il officie également comme passeur de musiques urbaines africaines sur BBC1.

A voir à Nyon, à la Parenthèse ce jeudi (12 janvier 2011, 21 h 30). Egalement à Berne où ils se produisent ce week-end dans le cadre d’un festival de films musicaux non moins intéressant: le Norient Musik Film Festival. Dernière précision: à  Nyon, l’entrée est libre. Qu’on se le dise…

Youssou N’Dour président?

Cette semaine, c’est la semaine des stars. Après la disparition de Cesaria Evora, c’est au tour de l’illustrissime chanteur sénégalais de faire parler de lui. On avait déjà vu des musiciens se transformer en ministre de la culture (Gilberto Gil au Brésil, Mario Lucio au Cap-Vert). Youssou N’Dour a toujours visé le top. Il paraît donc qu’il pourrait briguer la présidence du Sénégal l’année prochaine. Pour plus de détails, voir l’article qui lui est consacré sur Afrik.com.

Grâce à Cesaria Evora, la musique capverdienne ne s’est jamais aussi bien portée…

Elle annonçait son retrait de la scène il y a un peu plus de deux mois pour cause de maladie. Cesaria Evora est décédée samedi dans un hôpital de l’île de Sao Vicente. Un deuil national de 48 heures a été décrété au Cap Vert . Les hommages affluent de toutes parts sur le net. En France, ce sont les politiques Jack Lang et Frédéric Mitterrand ainsi que le chanteur Bernard Lavilliers qui ont été  parmi les premiers à exprimer leur tristesse. Du Cap-Vert, l’information nous est parvenue du ministre de la culture Mario Lucio Sousa. Connu en tant qu’artiste sous le nom de Mario Lucio,la trajectoire de cet homme manifeste entre autres de l’importance de Cesaria Evora. Né dans un milieu très modeste, Mario Lucio  est devenu en même temps un avocat et un grand rénovateur de la musique capverdienne (voir l’article qui lui est consacré sur ce blog) avant de mettre sa carrière sur pause pour se consacrer à la délicate tâche de ministre de la culture. Sa carrière illustre l’importance de la musique dans ce pays archipel dénué de tout, dont Cesaria Evora fut la plus grande ambassadrice.

C’est José Da Silva, un Capverdien exilé en France, musicien de cœur et cheminot par la force des choses, qui fit connaître à la planète entière la diva aux pieds nus. Il la découvrit en 1985 au Portugal. Il la ramena à Paris avec lui et misa  tout sur elle, au prix de pas mal de galères. Pour elle, il créa un maison de disques Lusafrica en 1988. Il fut récompensé de ses efforts par le succès de Mar Azul en 1991, suivi une année plus tard par celui de de Miss Perfumado. La carrière de Cesaria Evora était lancée. Vingt ans plus tard, Cesaria Evora a enregistré plus de quinze albums, tourné dans le monde entier, fait des duos avec les plus grands, reçu un Grammy Award, la légion d’honneur.

Surtout, elle a permis à un pays que beaucoup d’Occidentaux ne savaient pas où situer sur une carte du monde, d’exister, de rayonner, de développer sa richesse musicale. Son succès planétaire a donné les moyens à Lusafrica de sortir beaucoup d’autres artistes, la plupart s’étant d’ailleurs formés à ses côtés. Ce furent d’abord Bau et Théofilo Chantre. Théofilo Chantre dont le récent sixième album, «MeStissage» est une pure merveille de… chansons françaises! Lura, Tcheka, représentatifs d’une nouvelle génération lusophone, ont aussi fait entendre leur voix en s’ émancipant de la tradition capverdienne. Quant à Mayra Andrade, son dernier album en trio acoustique, «Studio 105», a été publié sur Sony-Bmg (comme ses deux précédents opus d’ailleurs). Onze morceaux qui flirtent avec le jazz et osent une reprise inspirée de «La Javanaise». A travers cette nouvelle génération, c’est un peu de Cesaria Evora qui survit. Comme Miriam Makeba, l’importance de Cesaria Evora est inestimable. C’est pour cela qu’elle ne sera jamais tout à fait morte…

Mon disque du mois d’octobre: Kouyaté & Neerman

Ces deux-là ont du génie. Il y a trois ans, ils ont fait paraître un premier disque  déjà intrigant, baignant dans la culture mandingue. Le vibraphoniste David Neerman, connu dans les milieux jazz, soul parisien, rencontrait et dialoguait avec son alter ego africain, le balafoniste Lansine Kouyaté. Un musicien qu’on trouve dans toutes les bonnes sessions maliennes: de «Sarala» avec Hank Jones à «Red Earth» avec Dee Bridgewater.

Le nouvel opus de Kouyaté & Neerman, «Skyscrapers and Deities», qui paraît aujourd’hui, propulse les deux complices, adeptes de percussions à claviers dans une autre dimension. Les gammes, les harmonies et les systèmes d’échanges sont désormais maîtrisés : Kouyaté & Neerman s’affranchissent des règles d’un dialogue entre deux cultures. Ils osent la différence, délaissent la jam au profit de morceaux plus structurés et invitent des artistes qui sortent du cadre. Le dub poet anglais, originaire de Trinidad, Anthony Joseph, est l’un deux. Il déboule avec son franc-parler et sa diction soyeuse sur un titre consacré à Haïti. Groove, effets de distorsions, et poésie fracassante font penser que si Gil Scott-Heron était encore envie, il aurait tout de suite béni ses fils spirituels-là ! Puis le rythme ralentit, les deux complices s’offrent un clin d’œil à Gainsbourg sur «Requiem pour un Con» avant de repartir vers d’autres horizons musicaux. Kouyaté and Neerman sont devenus des navigateurs de l’espace. Ils ne se lassent pas de faire des escales sur la planète pour s’y approprier ici un rythme ou un air de transe, là un crescendo inspiré ou une atmosphère. Achetez leur dernier opus les yeux fermés et, surtout, ne les ratez pas s’ils font escale près de chez vous. A commencer par le Pannonica de Nantes, mercredi 26 octobre et le Café de la danse à Paris, jeudi 27!

Kouyaté & Neermann, Skyscrapers and Deities, No Format

Lettre ouverte de Fernand Melgar

Le cinéaste Fernand Melgar a fait la une du Matin Dimanche, à propos de son film Vol Spécial  sur le centre de détention de requérants de Frambois. Non pas pour la qualité ou l’engagement de son travail, mais parce que l’un des protagonistes du film est un trafiquant de drogue. Rappelons que le centre de Frambois a déjà beaucoup fait parler de lui. Le site internet humanrights résume bien la situation et les enjeux de cet établissment situé à proximité de Cointrin.

Pour répondre aux attaques du Matin, Fernand Melgar a envoyé la lettre ci-dessous par mail. Que je reproduis ici dans son intégralité. Je n’ai pas encore vu Vol Spécial. Mais la lecture de cette lettre me conforte dans l’idée qu’il vaut mieux attirer l’attention du plus grand nombre sur des pratiques étatiques à la limite des droits de l’homme que monter en épingle le ou les cas individuels de trafiquants ou autres délinquants qui ne respectent pas le système. Cela dit,  je ne travaille pas pour le Matin…

«Dans un article du Matin Dimanche daté du 2 octobre, le journaliste Jean-Claude Péclet m’accuse, entre autres griefs, d’avoir occulté le passé pénal de nombreux internés du centre de Frambois. Il prend l’exemple du Camerounais Elvis, qui a été condamné en 2010 pour trafic de drogue. Il livre au public son nom de famille, en toutes lettres, ainsi que le détail de sa condamnation au mépris total de la loi fédérale sur la protection des données (LPD 235.1 et suivants). Une loi que les informateurs de Monsieur Péclet n’ont pas davantage respectée en violant leur secret de fonction.

Elvis a purgé sa peine en Suisse et a, comme on dit, « payé sa dette à la société ». Ce n’est donc pas pour un délit pénal qu’il est expulsé de notre pays, mais pour la seule et unique raison qu’il n’a pas de statut légal en Suisse. Comme l’explique le directeur Jean-Michel Claude, Frambois est un centre de détention administrative où les personnes qui y sont enfermées ne le sont pas pour des raisons pénales ni pour exécuter une peine, mais sont là suite à une décision d’expulsion du territoire, prononcée par les services de migration cantonaux ou fédéraux parce qu’ils sont sans-papiers.

C’est ce qu’explique clairement le carton placé au début du film.

Les informations sur les détenus relèvent de la sphère privée et sont donc confidentielles. J’ai demandé avant le tournage une statistique anonyme sur la population carcérale du moment à Frambois. Le pourcentage était de 40% de casiers judiciaires vierges et 60% de cas avec un passé pénal, dont une majorité de condamnations à des peines légères. C’est donc en pleine connaissance de cause que j’ai fait ce film. Je n’ai pas mentionné ces chiffres par qu’ils n’ont aucune incidence sur la raison de la détention au sens de la loi sur les mesures de contrainte (art.73 LEtr. et suivants).

Dans le même article du Matin Dimanche, le conseiller d’Etat Philippe Leuba m’accuse de naïveté voire de malhonnêteté parce que je n’ai pas montré cette « face sombre de la réalité». Pourtant je veux parler du côté sombre de la réalité, parler de Pitchou, dont Monsieur Péclet met en cause l’honneur et la dignité de façon intolérable, en s’appuyant sur les dires d’un informateur qu’il désigne sommairement comme « un familier du cas ». Joint au téléphone, Monsieur Péclet ne savait même pas de qui il s’agissait dans le film. Quel bel exemple de rigueur journalistique !

Pitchou est le jeune père congolais dont mon film décrit la libération in extremis, un jour avant son expulsion.

Des policiers vaudois sont venus le chercher un beau matin à son domicile familial, où il vit avec sa compagne et leur fils nouveau-né, n’en déplaise au « familier du cas ». Simple contrôle du permis de séjour, disent-ils. Après un bref passage devant le juge de paix, il est incarcéré à Frambois.

Plus tard, pour remplir des formalités d’état civil liées à la naissance de son fils, des policiers lui ont fait traverser Vevey les chaînes aux pieds et les menottes aux poignets comme un vulgaire criminel, alors que son casier judiciaire est vierge. Pitchou a croisé dans la rue des connaissances, stupéfaites de le voir enchaîné de cette manière. Je précise qu’il travaille et vit en Suisse depuis 11 ans, qu’il est parfaitement intégré et respecté de tous parce que c’est un type bien.

Il restera incarcéré plusieurs mois à Frambois… puis libéré sur décision du Service de la Population du canton de Vaud (SPOP) sans aucune explication. Il n’y a en effet aucune règle administrative précise qui définisse lequel des 150’000 sans papiers résidant en Suisse sera expulsé et lequel sera libéré, après une détention administrative qui peut durer jusqu’à 18 mois. Une loterie insensée qui coûte au contribuable la bagatelle de 500.- par jour et par détenu.

Contrairement aux allégations prononcées lors du TJ 19h30 de la RTS du 2 octobre, qui s’est contenté de simplement relayer l’article du Matin Dimanche sans avoir corroboré les sources ou sans me donner le moindre droit de réponse au sujet de Pitchou. Je clame haut et fort qu’il s’est battu corps et âme, avec le soutien de son avocat et des associations de défense des requérants d’asile, pour qu’il puisse rester avec sa famille en Suisse. Il est au bénéfice aujourd’hui d’une admission provisoire et vit avec sa compagne et leur fils.

La libération inattendue de Pitchou libérait une place dans le « vol des Congolais » prévu le lendemain. C’est Elvis E. qui eut le triste privilège de le remplacer. Amené par la police le soir même à Frambois, il y a passé la nuit et est parti le lendemain pour le vol spécial avec les autres expulsés du centre. Elvis E. a donc passé en tout état de cause environ 24 heures à Frambois, et n’est par conséquent pas un « héros » de mon film comme le prétend Monsieur Péclet. Son apparition est de quelques dizaines de secondes et il n’y prononce pas la moindre parole.

Geordry par contre, le requérant débouté « vaudois » au casier judiciaire vierge, nous raconte à l’écran sa peur d’un retour forcé au Cameroun. Une peur hélas justifiée : arrivé à Yaoundé, il est emprisonné et torturé pendant cinq mois pour avoir demandé l’asile en Suisse. Autre « face sombre de la réalité » : comment se fait-il que ses tortionnaires aient eu en main des documents confidentiels émanant du SPOP et de l’Office fédéral des migrations, documents qui ont permis de porter l’accusation d’avoir sali l’image de son pays à l’étranger?

Je n’ai pas non plus oublié le jeune Abdirashid, ce mineur non-accompagné que des policiers de la Sûreté vaudoise ont réveillé un petit matin de novembre 2009 dans le centre pour mineur de l’EVAM à Lausanne. En vertu du traité de Dublin, qui permet de se débarrasser d’une partie de nos requérants chez nos voisins européens, il a été expulsé vers une Italie ouvertement hostile aux requérants d’asile.

C’était un orphelin qui avait fui la guerre en Somalie et trouvé un peu de stabilité dans notre canton. Scolarisé dans une classe d’accueil, c’était un excellent élève, sérieux et motivé, qui forçait l’admiration de ses enseignants. Je n’ai pas oublié ses copains de chambrée, mineurs comme lui, qui ont quitté les bancs de l’école vaudoise pour dormir dans la forêt de peur d’être emmenés à leur tour par la police. Mais cela ne fait sans doute pas partie de « cette face plus sombre de la réalité » dont parle Monsieur Leuba.

J’assume complètement le fait d’avoir mis sur un pied d’égalité Pitchou, un « vrai » sans-papier et Elvis E., un « criminel » qui a payé sa dette envers la société suisse. Parce qu’en expulsant ces deux personnes sans statut légal, nous perpétuons l’hypocrisie et l’injustice. Rousseau, dont nous allons célébrer le 300ème anniversaire de sa naissance, disait que la loi du plus fort ne peut être le principe directeur d’une société : « Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir. » C’est ce que dit si bien Serge dans le film, avant d’être expulsé pieds et poings liés vers son destin.

Le 28 avril 2011, la Cour de justice des Communautés européennes (CJCE) a prononcé un arrêté qui stipule que nul ne peut être condamné à une peine de prison du simple fait d’être sans papiers. Jusqu’à quand nos autorités vont-elles continuer à appliquer la loi du plus fort ?»

Fernand Melgar, le 2 octobre 2011

A voir également, par ici, le mini sujet que la TSR consacre à la polémique.

Cesaria Evora tire sa révérence

Non Cesaria Evora n’est pas morte, mais elle est malade, fatiguée, plus en mesure d’assurer un calendrier et des tournées de stars de la world music.Le quotidien Le Monde l’explique et fait son éloge mieux que je ne pourrais le faire. A lire ici.
Et pour dire au-revoir à la grande dame de la chanson capverdienne, à regarder encore une fois son “besame mucho” romantique et prémonitoire.

Mon disque du mois de septembre: Tinariwen

A l’occasion de la sortie de leur cinquième album, Tinariwen est partout dans la presse française. Groupe vieux de  plus de trente ans (même si leur carrière internationale ne remonte qu’à dix ans), les jeunes musiciens révolutionnaires ont vieilli. Et grandi. Eux qui rêvaient d’autonomie pour leur peuple errant entre le Niger, le Mali et l’Algérie ont aujourd’hui opté pour une attitude empreinte d’une sagesse un peu désabusée. Fidèles à leur mission, ils passent plus de temps en tournée que dans le Sahara, cherchant désormais à attirer l’attention de la communauté internationale sur leur peuple, via  leur musique. Sans jamais perdre l’inspiration. Logique puisque celle-ci est construite sur le sentiment de nostalgie, l’assouf en tamasheq. Pour preuve, ce nouvel album acoustique, enregistré à Tassili (également titre l’album) dans le désert, au sud-est de Djanet. Aux commandes de ce nouvel opus, Jean-Paul Romann qui participait déjà au tout premier enregistrement des rockers touaregs, des sessions cultes enregistrées à la Radio Tisdas dans leur fief de Kidal. En jouant l’acoustique, les rockers touaregs gagnent bien sûr en puissance émotive et en précision. Centré autour de la voix d’Ibrahim, membre fondateur du groupe,  «Tassili», montre que son chant bourdonnant sait parfois être plus léger ou se muer en récitation. Il le dévoile aussi dans des compositions plus personnelles, plus romantiques.

Exit les chœurs féminins, les autres membres de la formation sont là pour les chorus. Les seules voix à faire écho à celle d’Ibrahim sont celles de deux membres de TV on The Radio. Celle de Kyp Malone frappe juste sur «Asuf D Alwa», un morceau étonnant qui joue du contraste entre la voix haut perchée de l’Américain et les sonorités graves du chant touareg.

Jugez plutôt sur cette vidéo du making of de l’album:

Les cuivres de Dirty Dozen Brass Band qui apparaissent un peu plus loin, sans “déranger”, n’apportent pas grand chose de plus à la formule.  L’album se clôt avec un morceau caché «Takest Tamidaret» chanté par Abdallah accompagné de sa seule guitare, clin d’oeil à la façon dont les touregs jouent dans le désert, le soir au coin du feu. Frisson garanti. «Tassili» est de loin mon album préféré de Tinariwen depuis «The Radio Tisdas Sessions».

Tinariwen, «Tassali» V2 Music

Le triomphe impérial d’Hamelmal Abaté

Evidemment, vous ne vous attendiez pas à ce que je vous dise que le Nouvel An éthiopien, proposé dans le cadre du Festival de la Bâtie et pour lequel j’ai bossé d’arrache-pied, ait été un flop… En toute subjectivité, ce fut un triomphe qui dépassa toutes mes attentes. La veille pourtant, le stress était à son comble. Lors de la répétition générale à la salle du Faubourg de Genève, Imperial Tiger Orchestra et Hamelmal Abaté passèrent pas moins de 3 heures à mettre au point l’ordre de passage des morceaux de leur set, un set prévu pour durer également 3 heures… Puis ils se précipitèrent dans les studios de la Première pour y jouer en direct deux morceaux live dans l’émission Radio Paradiso.

«Un set de trois heures, c’est une folie furieuse» me dis-je en mon for intérieur et un peu aussi en mon for extérieur. «Mais non,  me rassure Luc le percussionniste, tout le challenge est là!». «Ne t’inquiète pas, on va finir par faire 2 h 30», ajoute Raphaël, toujours diplomate… Le jour J, samedi 10 septembre, vers 22 h, alors que la salle se remplit gentiment, j’oscille toujours entre excitation et inquiétude. Est-ce que tout cela est bien raisonnable? La communauté éthiopienne va-t-elle suivre? Nous attend-elle au contour? Les tigres genevois vont-ils être à la hauteur? Les Suisses vont-ils supporter trois heures de concert? Pendant que je cogite, Malcolm Catto, batteur des Heliocentrics et excellentissime DJ, vogue joyeusement entre descarga, afrobeat et musiques de l’âge d’or éthiopien.

22 h 30, c’est parti. En force. Les six musiciens Genevois et le joueur de masenqo, Endress Hassan, attaquent avec détermination. Trois instrumentaux au couteau et l’entrée en piste des deux danseurs (Getu Tirfe et Emebet Tizazu) suffisent à mettre le feu. La première chanteuse, Bethlemen Dagnachew, avec sa drôle de voix aux accents reggae et son sourire enfantin, fait une apparition lumineuse le temps de deux chansons. Puis c’est au tour de celle que tout le monde attend, Hamelmal Abaté, de se lancer dans un  a cappella à couper le souffle. Quelques minutes plus tard, le public commence à se déchaîner… et la diva sort de scène. L’air de rien, Imperial Tiger Orchestra balance deux instrumentaux, plutôt expérimentaux.  Aïe, mon sang se glace à nouveau. J’adore, mais quand est-il des 500 autres spectateurs de la salle? Je risque quelques coups d’œil à droite et à gauche, et je ne vois que des visages fendus de larges sourires… Je respire… Si ce virage-là passe, la soirée ne peut qu’exploser. Sur le coup de minuit, Hamelmal Abaté, drapée d’une cape noire qui ne se porte que dans les grandes occasions, revient avec sa chanson-culte, «Enkuan Aderesachihu», celle-là même qui s’entend dans tout Addis Abeba à l’approche du Nouvel An copte. Parmi les Ethiopiens venus en masse, ça commence à chauffer. La température à l’intérieur de la salle aussi.

Voir que mon objectif  – réunir le temps d’une soirée Ethiopiens et Suisses qui habituellement se côtoient sans se voir – est atteint me remplit de joie. Sur scène comme dans la salle l’heure est aux mélanges, aux échanges jubilatoires. Bethelem Dagnachew et Hamelmal Abaté se relaient au micro. Les chemises collées à la poitrine, les tigres genevois ont pris leur rythme de croisière. Final en apothéose avec les deux chanteuses au micro, les danseurs et le flegmatique Endress Hassan, armé de son violon fou. La claque. Malcolm Catto est lui aussi impressionné par la qualité du spectacle. Normalement il faut s’appeler Clinton ou Femi Kuti pour oser ce genre de shows…. Et quand le DJ anglais voit son alter ego éthiopien,  Dawit,  un gamin de 20 ans, tapoter sur son Iphone et faire groover une salle remplie d’Ethiopiens aux sons des grands succès d’Addis Abeba, il se comporte en vrai gentleman. Il regarde sa caisse de vinyles avec circonspection, me lance un sourire en coin avant de me proposer, avec un brin d’humour, de mettre des disques en toute fin de soirée: “pour vider la piste de danse”. A l’heure éthiopienne, tout tourne décidément à l’envers. Tant mieux.

PS1. Dans le feu de l’action, j’ai même oublié de prendre des photos ou des vidéos. Mais ça devrait arriver sur YouTube prochainement…

PS2. Pour les Français, le plateau dont je vous parle ci-dessus, donnera un unique concert au Point Ephémère le 15 septembre 2011 à 20 h. Ce ne sera plus Nouvel An, mais ce n’est pas une raison suffisante pour rater ça!

Qui est donc Hamelmal Abaté?

Star parmi les Ethiopiens et les Américains, Hamelmal Abaté n’est peu ou pas connue du public européen. La création qu’elle réalise au festival de la Bâtie dans le cadre du Nouvel An éthiopien, reprise ensuite à Paris et à Berne, est l’occasion de retracer la carrière de cette artiste à la voix de velours.

Née à Harar dans la deuxième moitié des années 60, Hamelmal Abaté ne connaît pas la date précise de son anniversaire. Suite au divorce de ses parents, elle déménage avec ses neufs frères et sœurs à Asebe Terefi, petite bourgade coupée du monde. Enfant, elle fait partie du chœur de l’église où ses talents vocaux sont déjà repérés. Elle fait aussi partie d’un groupe de jeunes, Kebele Kinet, qui chantent a cappella. Au milieu des années 70, l’Ethiopie vit alors les premières années du Derg, la junte militaire qui renversa Hailé Sélassié. Le pays est en guerre sur plusieurs fronts et la musique sert de ciment national. La plupart des structures étatiques ont leur groupe. Lors des cérémonies officielles, les formations les plus en vues se produisent aux quatre coins du pays. Y compris à Asebe Terefi où Kebele Kinet en profite pour s’improviser groupe de première partie.

C’est lors de l’une de ces fêtes que Kebele Kinet se retrouve sur scène avant le groupe de la police d’Harar. Sans prévenir, les musiciens se glissent derrière les chanteurs en herbe et se mettent à jouer. «Je devais avoir 14 ans. C’est à ce moment que j’ai senti au plus profond de moi que je serai chanteuse». Egalement sous le charme, les musiciens-policiers lui proposent de les suivre à Harar. Mais la mère d’Hamelmal Abaté s’y oppose catégoriquement. Être musicienne n’est pas quelque chose d’envisageable pour sa fille. Hamelmal Abaté adolescente est déjà une personnalité hors du commun. Elle ment à sa mère, prétend qu’elle doit suivre un traitement à l’hôpital d’Harar et part rejoindre l’orchestre de la police. Pendant deux ans, elle chante dans cette formation. Sa scolarité terminée, la chanteuse en herbe devrait devenir policière pour pouvoir continuer à chanter avec ce groupe.

Addis Abeba, la ville de tous les possibles, la tente. Encore mineure, Hamelmal Abaté prétend avoir décroché un engagement dans la capitale et être invitée à résider chez un de ses oncles paternels. Un nouveau mensonge. Arrivée dans la plus grand ville du pays, les choses se corsent. «J’avais eu une enfance heureuse, insouciante. À Addis, je partais tous les matins faire la tournée des théâtres et de tous les lieux où l’on jouait. En vain. J’étais trop jeune. Personne ne voulait de moi». Alors qu’elle songe à réintégrer le domicile familial, Hamelmal Abaté tente une ultime fois sa chance au Théâtre National. Elle est à nouveau éconduite. Sur le chemin du retour, mue par une impulsion subite, la jeune fille fait demi-tour, pousse la porte de l’entrée des artistes et se retrouve en pleine répétition. Des musiciens d’Harar la reconnaissent et convainquent la direction de l’écouter. Elle est engagée. Tout s’enchaîne alors très vite.

a href=”http://zabeth.files.wordpress.com/2011/09/hammelmal-abatc3a9_ld2.jpg”> En 1983, Hamelmal Abaté sort son premier album, qui comprend la chanson d’amour «Na Maleda», un hit. La chanteuse devient alors une incontournable de la vie nocturne. «À l’époque du Derg, il y avait le couvre-feu. Alors on fermait les portes du club et l’on jouait toute la nuit !». Le succès grandissant, Hamelmal Abaté joue un temps avec le Roha Band, le groupe le plus en vue d’Addis Abeba. Femme de tête, elle décide ensuite de devenir sa propre productrice. Elle achète des instruments, engage des musiciens et monte le Hammelband avec lequel elle tourne dans tout le pays. Elle écrit ses poèmes-chansons et développe une collaboration à long terme avec le pianiste et arrangeur Abegaz.

Après la chute du Derg en 1991, l’émulation artistique est forte dans la jeune République démocratique d’Ethiopie et les frontières s’ouvrent. Les artistes qui en ont les moyens commencent à aller jouer aux Etats-Unis où réside une très grande communauté éthiopienne. Les structures en place en Ethiopie ne tardant pas à se détériorer et le piratage des disques à s’intensifier, certains choisissent l’exil. Comme ses aînés Mahmoud Ahmed ou Aster Aweke, Hamelmal Abaté s’installe non loin d’Hollywood en 1992. Elle y réside jusqu’en 2005. Elle se produit lors des fêtes éthiopiennes, tout en continuant d’enregistrer des CDs, huit en tout.

Au début des années 90 paraît l’album «Ermehin Awuta», en tête des ventes en Ethiopie pendant plus d’une année. Suivra en 1997, «Irsagn» («Forget Me») qui la consacre grande chanteuse de la musique éthiopienne. Entre tradition et modernité, Hamelmal Abaté frappe par son sens de la mélodie, par la pureté de sa voix. Elle est aussi à l’aise dans les registres aigus caractéristiques des voix éthiopiennes féminines que dans des parties plus graves. Sa musique gorgée de soul et de cuivres fait d’elle l’artiste la plus funky d’Addis Abeba. Hamelmal Abaté c’est aussi la voix des femmes qu’elle n’a cessé de chanter dans tous ses morceaux. «l’Ethiopie est un pays où l’homme est roi, avec tout ce que cela peut impliquer comme abus. Je cherche à inciter les femmes à retrouver leur fierté, à oser dire non» explique la chanteuse au long cours qui a choisi de se réinstaller en Ethiopie depuis six ans.

Hamelmal Abaté et Imperial Tiger Orchestra on tour:

- Genève, la Bâtie, salle du Faubourg, samedi 10 septembre

- Paris, Point Ephémère, jeudi 15 septembre

- Berne, Beeflat, dimanche 18 septembre

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