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Lelou Menwar, histoires créoles
Avec son trio à cinq sous, Lelou Menwar porte haut et fort l’étendard d’une musique mauricienne différente, passionnante. Il sera en concert ce soir au Festival de la Cité.
Lelou Menwar est de ceux qui vivent au rythme de la nature, s’imprègnent des sons du quotidien observent et créent à partir de ce qui semble tellement évident qu’on ne le remarque même plus. Né en 1955 dans une cité de l’île Maurice, à quelque 500 km à l’Est de Madagascar au milieu de l’Océan Indien, rien ne le prédestine à devenir ce qu’il est aujourd’hui : un rénovateur subtil des musiques traditionnelles de son pays.
Petit, il ouvre grand ses oreilles, entend le sega : le chant et les percussions et la danse que les esclaves de diverses origines ont élaboré ensemble en créole. A la fin des années 60, sous l’influence du folk et du rock, le sega s’essaie à la guitare. Stéphano Honoré, déjà surnommé Lelou, mais pas encore Menwar (« La Main Noire) ne fréquente pas beaucoup l’école. Il fait des petits boulots, bricole des instruments avec ce qui lui tombe sous la main. A 14 ans, il compose sa première chanson comme d’autres aujourd’hui feraient leur premier rap : « pour dire les choses qui ne me semblent pas justes ». Sous les cocotiers sous le soleil et les alisés, l’île Maurice cache son lot de pauvres, de délinquants juvéniles et de problèmes de drogue. « Le slogan de l’île Maurice est “le pays avant tout“. Pour moi, la priorité c’est le bien-être des gens. Il ne sert à rien de construire des maisons pour le bon Dieu si les gens n’ont pas de quoi se loger !»
Quarante ans plus tard, Lelou Menwar est devenu l’ambassadeur du sagaï, un genre qu’il a créé, dérivé du sega. Ce nom fait référence aux baguettes que les artisans matelassiers utilisent pour trier les fils de laine. Ce sagaï-là a été conçu après maints voyages. Un séjour de plusieurs années à l’île de la Réunion où Menwar côtoie ceux qui sont devenus aujourd’hui des références : Danyel Waro, Gilbert Pounia de Zisakakan ou Alain Peters. Puis de nombreux voyages – de plusieurs mois à deux ans – en France. Mais Lelou Menwar revient toujours sur son île pour partager, pour échanger. Avec quatre CDs à son actifs (malheureusement difficilement trouvables) et ses prestations scéniques trop rares sur notre continent, Lelou Menwar est l’un des passages obligés du festival de la Cité. Avec son trio « à cinq sous » comme il l’appelle affectueusement, il démontre une fois encore que moins c’est plus. Une voix incantatoire, un chant en créole, des percussions et une guitare suffisent à vous emmener dans un tourbillon d’émotions et de paysages sonores.
Parce qu’il n’aime pas les idées reçues, Lelou Menwar porte des nattes depuis plus de vingt ans : « Je ne suis pas rasta, je suis ouvert à toutes les religions. Mais je porte les dreadlocks pour lutter contre les préjugés que l’on peut avoir contre ceux qui ont choisi cette coiffure. Comme pour dire “regardez je suis normal et je porte des nattes“ ». Défenseur du Ravanne (grand tambourin africain), Lelou Menwar a tout appris en autodidacte et ne sait ni lire ni écrire. Ce qui ne l’a pas empêché de faire une méthode (livre et cassette) sur le sujet en compagnie de deux amis, respectivement musicien et écrivain. Il a également fondé une école de Ravanne. Aujourd’hui, il se réjouit de voir que la culture dont il est issu n’est plus en voie de disparition. Mieux qu’elle évolue et se structure. Quant à lui, il continue sa trajectoire, tranquillement, sereinement, toujours à l’affût de nouvelles sonorités, de nouveaux instruments de percussion, à créer à partir de coques de pistaches ou de tiges de canne à sucre. Pour porter toujours plus loin les histoires de marins et d’exil et les musiques qui peuplent son petit bout de terre.
Festival de la Cité, La Fabrique, vendredi 13 juillet à 20 h 45.
Akim El Sikameya: « Je n’ai jamais aimé les eaux qui stagnent »
L’Oranais Akim El Sikameya réinsuffle la vie à la musique arabo-andalouse de ses origines. Il fera escale à Genève le 18 février en compagnie de son amie espagnole Mara Aranda. Interview.
Toujours en mouvement, Akim El Sikameya explose de créativité sur son troisième album réalisé en compagnie de Philippe Eidel. Le chanteur et violoniste y fait monter et descendre sa voix de contre-ténor dans un tourbillon de musiques dansantes et profondes. Introducing est bien plus qu’une introduction, c’est une séance d’initiation à une musique acoustique puissante et fédératrice. Attablé à une petite table du Café du Train Bleu, à la Gare de Lyon, Akim El Sikameya s’en explique, de sa voix si particulière, qui accroche immédiatement.
Né à Oran d’un père procureur, entouré de grands frères carriéristes, qu’est-ce qui vous a poussé à étudier la musique arabo-andalouse dès l’âge de huit ans?
Akim El Sikameya Mon père était mélomane, issu d’une famille de musiciens. Mes parents étaient originaires de Tlemcen, une ville arabo-andalouse qui a, comme Constantine ou Fez, accueilli les Musulmans expulsés d’Espagne en 1492. J’ai toujours aimé la musique arabo-andalouse, mais après l’avoir étudiée assis en costard-cravate pendant de nombreuses années dans une école réputée d’Oran, j’en ai eu marre. J’avais envie d’autre chose, j’avais envie de la démocratiser. J’ai lancé mon premier groupe El Meya en 1990. J’y ai tout de suite introduit un piano parce que j’avais envie d’innover. Ce qui était une hérésie pour les puristes. Mon école m’a d’ailleurs fait passer en conseil de discipline. Je cherche toujours à me projeter plus loin. Je n’ai jamais aimé les eaux qui stagnent.
Quand on pense à Oran dans les années 80, on pense au raï. N’avez-vous jamais été tenté d’en faire ?
Akim El Sikameya J’adorais le raï. Mon idole était Cheb Hasni. Mais je ne pouvais pas chanter le raï de Cheb Khaled ou de Cheb Mami parce qu’ils avaient des textes trop directs, trop crus. C’était trop vulgaire pour quelqu’un comme moi, abreuvé aux valeurs de l’amour courtois. Cela dit, la musique arabo-andalouse est d’essence métisse. Elle a reçu l’influence des Perses, des Grecs, des Berbères ; elle est juive, chrétienne et musulmane. Avec El Meya, on jouait du raï, mais du raï traditionnel, le raï des anciens ! On jouait également le répertoire marocain.
Vous arrivez en France en 1994. Comment vous relancez-vous dans la musique ?
Akim El Sikameya Deux de mes grands frères, mes aînés de 25 ans, furent condamnés à mort par le FIS et s’enfuirent. C’était l’époque ou le FIS ciblait tous les intellectuels. Dès que j’ai eu fini mes études, je les ai suivis. Je suis arrivé à Marseille. Au début j’avais juste un visa d’un mois pour un atelier culturel. J’ai dû ensuite entamer un parcours de combattant pour régulariser ma situation. J’ai été beaucoup aidé par le réseau de solidarité en faveur des Algériens. J’ai fait un master en management, puis j’ai cherché du boulot. À Marseille, j’ai retrouvé deux des musiciens de El Meya et l’on s’est mis à tourner dans le milieu associatif. C’est ce qui m’a permis de subsister. J’ai toujours été actif dans le milieu associatif. Aujourd’hui, je fais des ateliers de chant arabo-andalou pour des jeunes ados du 11e et du 20e. Cela me permet aussi de faire passer le message de tolérance et de paix contenu dans cette musique. Je serai toujours contre le fanatisme sous toutes ses formes.
Sur ce nouvel album, Introducing, on vous sent libéré…
Akim El Sikameya Pour la première fois, j’ai écrit tous les textes moi-même. Ce sont toujours des textes très imagés. Ils ont parfois plusieurs niveaux de lecture, comme « Le Sultan Tyran », une fable à la fois politique et érotique. Il y a toute une tradition de la littérature arabe érotique à laquelle je souscris. Sur ce disque, je me suis affirmé. Je me suis même fait rattraper par le raï puisque j’utilise tout le panel de ma voix, des graves aux aigus alors qu’avant je n’étais que dans les hauts.
Cette interview a initialement été publiée dans le magazine Vibrations.
À écouter:
Akim El Sikameya, Introducing (World Music Network/Harmonia Mundi)
En concert avec Mara Aranda à:
Plan-Les-Ouates (Genève), la Julienne, jeudi 18 février, 20 h.
Billets: achat en ligne ici
Site internet:
Interview de Tony Allen
J’ai rencontré Tony Allen, un des pères de l’afrobeat à Paris à l’occasion de la sortie de son nouvel album «Secret Agent». Je l’ai revu au Festival Factory en octobre. Un concert dont le final fut mémorable : une longue jam avec le virtuose des claviers RV (Hervé Salters) et son combo rock-funk-jazz General Elektriks. Un moment d’anthologie qui n’existe pas sur le net pour l’instant. En attendant, voici une autre vidéo live de Tony Allen et mon interview réalisée pour Radio Paradiso, écoutable ici. Il y parle de son nouvel album, mais aussi de sa vision actuelle du Nigéria, de son approche musicale. Il se remémore également ses débuts avec Fela ainsi que comment l’afrobeat fut créé! Bonne écoute.
A signaler encore son concert en Suisse. Ce sera le 28 novembre au Temple du Bas de Neuchâtel.
à propos de ma future carrière au Bengladesh…
Il est de ces hasards qui font des rencontres, des petits instants de bonheur. Et qui me redonnent de la vigueur dans ma vocation de journaliste musicale (même si je suis toujours mal payée et que j’aligne les heures devant l’écran…).
Ma dernière en date fut l’interview de la chanteuse bengali Farida Parveen. J’avais prévu de présenter cette grande dame de la chanson soufie dans les pages du Courrier. Premier hic: mes délais rédactionnels m’empêchent de rencontrer la dame de visu. Me voilà donc partie pour une interview téléphonique, en communication directe avec l’hôtel Ibis de Roissy. Clairement moins dépaysant qu’un reportage au Bengladesh! Farida Parveen s’y était installée la veille en compagnie de ses musiciens pour une petite tournée européenne.
Dès le début, l’interview s’annonce périlleux, voire improbable. Farida Parveen parle très peu l’anglais. Et moi, bien évidemment, pas un seul mot de bengladeshi. Son agent, Pierre-Alain Baud, que je salue ici, se démène comme un beau diable pour que la communication passe. S’ensuit une longue conversation mélangée de bengali et franglais… Mais le courant passe et mes interlocuteurs téléphoniques sont aussi adorables que leur musique est magnifique. Du coup, inspirée, je ponds rapidement mon article pour le Courrier (ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas). Sans que je sache pourquoi, l’équipe du Courrier décide de mettre à la "une" la photo de Farida Parveen pour annoncer mon papier dans les pages intérieures.
Du coup, ce matin mon téléphone sonne et j’ai le manager, ému, au bout du fil. Il me dit que les musiciens ont été tellement sidérés par l’article et par la place que Le Courrier a accordé à Farida Parveen qu’il souhaiteraient obtenir chacun un exemplaire du magazine. Il me dit encore qu’ils veulent le montrer à la télévision et à la radio au Bengladesh, voir le faire traduire. A mon tour d’être baba. En tous cas, s’il jamais ils le traduisent, j’aimerais bien recevoir une copie de ma prose en bengali! A défaut, vous pouvez télécharger le PDF de l’article en français ici: Le Courrier_Farida Parveen ou aller le lire sur le site du Courrier!
Ah! J’allais oublier, Le Courrier, le seul quotidien romand (voire francophone) qui a osé mettre une photo de Farida Parveen en couverture est un excellent quotidien indépendant, qui a toujours préféré compter sur ses lecteurs plutôt que sur d’aléatoires recettes publicitaires. Pour sûr, la meilleure façon de rester intègre. En ces temps de crise, le Courrier est plus que jamais à la recherche de nouveaux abonnés, voir de généreux donateurs. Cliquez ici si ça vous intéresse ou si vous êtes à la recherche de cadeaux de Noël intelligents!
Et surtout, si vous êtes du côté de la cité de Calvin, allez écoutez ce soir Farida Parveen et ses merveilleux musiciens à l’Alhambra de Genève.
El Hadj N’Diaye. l’irréductible indépendant de la musique sénégalaise

Du 18 au 25 mars, il donne quelques concerts en France. Ne ratez pas cette voix puissante et ce dénonciateur inconditionnel. Sur scène ou sur disque.
Au pays du rap et du mbalax, El Hadj N’Diaye est un chanteur à texte atypique. Du haut de ses 20 ans de carrière, l’homme est un adepte du «peu, mais bien». Peu de disques, mais des chansons en forme d’hymnes, régulièrement utilisés en bande-son d’émissions TV. Unanimement respecté à Dakar, El Hadj N’Diaye est la voix des sans voix.
Après sept ans de silence, son nouveau CD, le troisième, parvient d’une façon toujours plus subtile à l’équilibre parfait entre textes virulents, voix incantatoire et chaleur humaine. Un empêcheur de tourner en rond croisé dans un café parisien lors de l’un de ses courts séjours dans la capitale française.
Pourquoi avoir laissé passé autant de temps entre votre précédent album et «Geej» ?
El Hadj N’Diaye: Il s’est passé beaucoup de choses. Je m’occupais depuis des années d’un studio ouvert aux jeunes artistes sénégalais. Ce studio était financé par une ONG qui a soudainement décidé de cesser cette activité. Ma déception fut telle que je me suis lancé dans l’agriculture. J’ai acquis un terrain pour faire de la culture de mangues. Puis ma mère est décédée. Mais je suis quand même resté actif. J’ai développé des projets dans des écoles, participé à des musiques du film. Et j’ai même reconstruit ce studio pièce par pièce un peu plus loin, au cap des Biches.
La pochette de «Geej» montre un enfant de dos courant sur une plage au milieu d’un viseur. Pourquoi ?
El Hadj N’Diaye: J’ai voulu mettre en avant le fait que des milliers de jeunes sont prêts à risquer leur vie en s’embarquant sur des pirogues pour tenter d’accéder à l’Occident. La situation s’est beaucoup détériorée au Sénégal depuis 2000. En 2000, l’alternance politique a été votée pour la première fois, grâce à la mobilisation des jeunes. Cela a déclenché un immense élan d’espoir. Un espoir qui se noie aujourd’hui dans la mer.
Dans votre disque, vous «samplez» un discours du célèbre savant Cheikh Anta Diop sur la négritude. En quoi est-ce toujours d’actualité en 2008?
El Hadj N’Diaye: J’ai composé cette chanson, il y a longtemps, le jour de sa mort. Je pense que l’Afrique ne doit pas oublier Cheikh Anta Diop et ses prises de positions anticolonialistes. Il y a quelques mois Sarkozy donnait son fameux discours à l’Université de Dakar qui s’appelle d’ailleurs Université Cheikh Anta Diop… On en est toujours au même point.
Vous êtes un des rares «chanteurs à textes» du Sénégal. Comment vivez-vous cette responsabilité ?
El Hadj N’Diaye: Le mbalax est une musique qui fait danser, oublier. Ce sont des vidéoclips de gens bien sapés qui jurent avec la réalité. Tant que les gens pensent à danser et à s’habiller, ils ne pensent pas à autre chose… Pour moi être artiste, c’est avant tout un engagement social envers les Sénégalais. Au début de ma carrière, on a cherché à me faire me taire. Mais je n’ai jamais remis en question mon choix. Soit on se rend complice en se taisant, soit on continue par conviction. La force du chant est primordiale dans une culture orale où 50% de la population est analphabète. Je me souviens de mon premier producteur qui me disait : «Tu as une belle voix, mais pourquoi chantes-tu ces conneries-là ?». Il faut admettre que je ne sais que chanter «ces conneries-là» (rires). Je me révolterai toujours contre cette Afrique soi-disant pauvre. Nous sommes assis en haillons sur des mines d’or et de diamant !
Comment vous est venu cette vocation ?
El Hadj N’Diaye: J’ai toujours eu d’excellents résultats scolaires. C’était ma vengeance contre la pauvreté dans laquelle je vivais. Pour me féliciter d’avoir passé mon bac, mon petit frère m’a offert une guitare. Je ne savais pas qu’en faire. J’ai d’abord essayé de la revendre, mais on m’en donnait tellement peu et elle était tellement jolie… Alors je l’ai accrochée au mur de ma chambre et je la regardais. Ayant obtenu un bac avec mention, j’aurais dû obtenir une bourse pour l’université. Mais faute d’avoir les bonnes relations, je ne l’ai pas eue. J’ai quand même fini par aller à l’université, mais cela m’a dégoûté. Alors un jour, j’ai décroché ma guitare de son clou pour chanter tout ce qui me révoltait.
(interview initialement parue dans Vibrations en mai 2008).
A ECOUTER
El Hadj’N’Diaye, «Geej», Marabi/Harmonia Mundi/Disques Office
Samir Joubran: oud mutant
Enfant de luthier, premier soliste d’oud en Palestine, Samir Joubran est une forte tête. Qu’il égrène les cordes de son instrument sur scène ou en entretien, cet artiste dégage une intensité électrique. En 1996, ce passionné se lance dans une aventure sans précédent en Palestine : enregistrer et produire son premier CD dans un pays qui ne possède aucun studio et aucune structure musicale. Onze ans plus tard, à la tête de son trio d’ouds, Samir Joubran et ses frères sont devenus des stars dans leur pays alors que leur dernier opus, Majaz, est une excellente vente de musiques du monde de l’année 2007. Samir Joubran vit aujourd’hui à Paris où je l’ai rencontré autour de nombreux cafés… Il n’a rien perdu de ses convictions et de sa détermination.
(reprise et adaptation d’un article paru dans Vibrations en mars 2008)
Samir et Adnan Jourdan
Un trio de trois ouds avec beaucoup de place laissée à l’improvisation: c’est un peu comme jouer une pièce de théâtre sans connaître les répliques de l’autre?
Samir Joubran Il arrive parfois que je pose une question : mes frères, Wissan et Adnan, veulent tous deux me répondre au même moment. Si tous deux pensent être la bonne réponse, chacun continue. Du coup je n’ai aucune réponse ! C’est pour ça que je leur dis: «Celui qui est le meilleur n’est pas celui qui a la bonne réponse, mais celui qui sait sortir au bon moment, et rapidement !». Évidemment, en donnant ce genre de consignes, je me retrouve parfois dans la situation de celui qui pose la question et qui n’obtient aucune réponse, parce que tous deux s’arrêtent ! C’est un peu comme lorsque l’on n’arrive pas à croiser quelqu’un qui s’approche en face de vous. Vous pensez le contourner par la droite, mais lui aussi bouge à droite au même moment. Vous partez alors sur la gauche, mais l’autre aussi part à gauche et vous vous retrouvez nez à nez. Il faut alors prendre 2 ou 3 secondes pour décider avec le langage du corps qui va prendre le pas sur l’autre.
Utilisez-vous votre oud comme une guitare ?
Samir Joubran Je me bats pour l’identité bien particulière de l’oud. L’oud est le père de la guitare. Il a 4500 ans, mais cela ne fait que 20 ou 30 ans que l’oud est utilisé en solo. Jusque-là, il était l’instrument d’accompagnement des chanteurs. Dans le monde arabe, c’est le répertoire vocal qui compte. Personne ne pensait que l’oud avait une identité et une personnalité suffisamment fortes pour s’imposer seul devant un public. Alors que la guitare est depuis plus longtemps reconnue comme un instrument à part entière. Prenez le disque «Friday Night in San Francisco» de Al Di Meloa, Paco de Lucia et John Mac Laughin : j’ai été fasciné de découvrir comment trois instruments identiques, comment trois personnalités pouvaient s’exprimer aussi librement tout en collaborant dans un même projet. J’ai voulu sortir l’oud de ce système et montrer qu’il ne devait pas nécessairement être joué devant un public de vieux ou d’intellectuels.
Le très fort impact émotionnel de votre musique, est-il dû au fait que vous êtes Palestinien?
Samir Joubran Je pense surtout que la musique doit être émotionnelle. Je me rappelle qu’un grand compositeur occidental me disait : «Nous autres Occidentaux composons sur un mode technique, mathématique, mais nous sommes toujours à la recherche des émotions.» Moi je ne suis pas à la recherche de mes émotions quand je compose. Elles sont là. Je ne sais pas si c’est dû au fait que je sois Palestinien ou à autre chose. Prenons le cas du silence. Il y a le silence technique entre deux phrases musicales, que l’on peut compter. Dans ma musique, il y a des silences qu’on ne peut pas compter qui sont d’ordre émotionnel. Un silence de ce type silence peut passer de 1 à 2 à 3 et même 10 secondes. Cela dépend de l’énergie que je ressens dans le public, de sa façon de respirer. Alors je sens combien de notes je mets dans l’air et combien je dois en retirer. C’est ça l’émotion.
Sur votre site Internet, vous dîtes que vous menez deux combats, un pour votre carrière et l’autre pour la paix en Palestine ?
Samir Joubran A chaque fois que je monte sur scène, je dois d’abord prouver que je suis un être humain comme n’importe qui dan la salle. Je dois prouver que je parle anglais, que je bois de l’alcool, qu’il existe des Chrétiens en Palestine, que je ne suis pas un combattant, que je ne suis pas agressif, que je peux pleurer, que je peux aimer. Et je dois prouver tout cela avant même d’avoir commencé à jouer. Je dois prouver que j’ai un projet de vie car pour beaucoup de gens de notre public les Palestiniens représentent un projet de mort,… Ensuite, quand je commence à jouer de la musique, je dois leur prouver que c’est de la bonne musique. Pas seulement de la musique divertissante, mais aussi une musique qui affecte. Je dois aussi prouver que je suis un des meilleurs joueurs d’oud. C’est un combat pour prouver mon identité, ma compétence, ma sensibilité. Un Suédois n’a pas à prouver qu’il est suédois. Moi je dois prouver que je suis un palestinien. En 5 ans, nous avons réussi à convaincre le public que nous ne sommes pas seulement des musiciens palestiniens, mais des musiciens qui viennent de Palestine. Et ce n’est pas rien.
Le Trio Joubran, "Majâz" (label Randana/Dist en France Harmonia Mundi)
Site internet: http://www.letriojoubran.com







