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Lelou Menwar, histoires créoles

Avec son trio à cinq sous, Lelou Menwar porte haut et fort l’étendard d’une musique mauricienne différente, passionnante. Il sera en concert ce soir au Festival de la Cité.

Lelou Menwar est de ceux qui vivent au rythme de la nature, s’imprègnent des sons du quotidien observent et créent à partir de ce qui semble tellement évident qu’on ne le remarque même plus. Né en 1955 dans une cité de l’île Maurice, à quelque 500 km à l’Est de Madagascar au milieu de l’Océan Indien, rien ne le prédestine à devenir ce qu’il est aujourd’hui : un rénovateur subtil des musiques traditionnelles de son pays.

Petit, il ouvre grand ses oreilles, entend le sega : le chant et les percussions et la danse que les esclaves de diverses origines ont élaboré ensemble en créole. A la fin des années 60, sous l’influence du folk et du rock, le sega s’essaie à la guitare. Stéphano Honoré, déjà surnommé Lelou, mais pas encore Menwar (« La Main Noire) ne fréquente pas beaucoup l’école. Il fait des petits boulots, bricole des instruments avec ce qui lui tombe sous la main. A 14 ans, il compose sa première chanson comme d’autres aujourd’hui feraient leur premier rap : « pour dire les choses qui ne me semblent pas justes ». Sous les cocotiers sous le soleil et les alisés, l’île Maurice cache son lot de pauvres, de délinquants juvéniles et de problèmes de drogue. «  Le slogan de l’île Maurice est “le pays avant tout“. Pour moi, la priorité c’est le bien-être des gens. Il ne sert à rien de construire des maisons pour le bon Dieu si les gens n’ont pas de quoi se loger !»

Quarante ans plus tard, Lelou Menwar est devenu l’ambassadeur du sagaï, un genre qu’il a créé, dérivé du sega. Ce nom fait référence aux baguettes que les artisans matelassiers utilisent pour trier les fils de laine. Ce sagaï-là a été conçu après maints voyages. Un séjour de plusieurs années à l’île de la Réunion où Menwar côtoie ceux qui sont devenus aujourd’hui des références : Danyel Waro, Gilbert Pounia de Zisakakan ou Alain Peters. Puis de nombreux voyages – de plusieurs mois à deux ans – en France. Mais Lelou Menwar revient toujours sur son île pour partager, pour échanger. Avec quatre CDs à son actifs (malheureusement difficilement trouvables) et ses prestations scéniques trop rares sur notre continent, Lelou Menwar est l’un des passages obligés du festival de la Cité. Avec son trio « à cinq sous » comme il l’appelle affectueusement, il  démontre une fois encore que moins c’est plus. Une voix incantatoire, un chant en créole, des percussions et une guitare suffisent à vous emmener dans un tourbillon d’émotions et de paysages sonores.

Parce qu’il n’aime pas les idées reçues, Lelou Menwar porte des nattes depuis plus de vingt ans : «  Je ne suis pas rasta, je suis ouvert à toutes les religions. Mais je porte les dreadlocks pour lutter contre les préjugés que l’on peut avoir contre ceux qui ont choisi cette coiffure. Comme pour dire “regardez je suis normal et je porte des nattes“ ». Défenseur du Ravanne (grand tambourin africain), Lelou Menwar a tout appris en autodidacte et ne sait ni lire ni écrire. Ce qui ne l’a pas empêché de faire une méthode (livre et cassette) sur le sujet en compagnie de deux amis, respectivement musicien et écrivain. Il a également fondé une école de Ravanne. Aujourd’hui, il se réjouit de voir que la culture dont il est issu n’est plus en voie de disparition. Mieux qu’elle évolue et se structure. Quant à lui, il continue sa trajectoire, tranquillement, sereinement, toujours à l’affût de nouvelles sonorités, de nouveaux instruments de percussion, à créer à partir de coques de pistaches ou de tiges de canne à sucre. Pour porter toujours plus loin les histoires de marins et d’exil et les musiques qui peuplent son petit bout de terre.

Festival de la Cité, La Fabrique, vendredi 13 juillet à 20 h 45.

Stéphane Belmondo n’est pas prêt à partir sur une île déserte…

Mandatée par Vibrations pour confronter le trompettiste français Stéphane Belmondo à la délicate question de «Quels sont les dix disques que vous emmèneriez sur une île déserte ?»  Je me suis retrouvé face à des réponses aussi prolixes qu’intéressantes, beaucoup trop prolixes en tout cas pour être publiées dans leur intégralité dans le mag. Mais tellement intéressantes que nécessitant impérativement d’être publiées quelque part. Donc ici, sur mon blog. En parlant des musiciens qui l’ont marqués, Stéphane Belmondo en dévoile des facettes pas forcément connues. Une vision de l’intérieur et intime de ce jazzman français qu’on croyait inséparable de son aîné, Lionel. Et qui sort aujourd’hui son premier disque sans son frère : «The Same as it Never Was Before».

Stéphane Belmondo: «Soyons clair, ce serait une catastrophe pour moi de devoir partir sur une île déserte avec ses dix, ou plutôt onze disques. Je me suis résolu à faire la liste succincte de quelques disques qu’il me semble écouter depuis toujours et qui correspondent à des phases de ma vie. Ça a été très compliqué parce que j’ai une vision de la musique extrêmement ouverte : classique, bal, jazz, musiques traditionnelles. En fait, je ne me suis jamais considéré comme un jazzman, mais plutôt comme un improvisateur. Mon nouveau disque, le premier sans mon frère, correspond à un tournant de ma vie. Depuis deux ans, j’ai une famille et j’ai ressenti le besoin d’arrêter de faire le sideman de luxe et de proposer mon projet. Je suis un éternel chercheur de sons. Pour enregistrer j’ai besoin d’être avec des gens qui me sont proches, avec lesquels je suis complice. C’est pourquoi j’ai enregistré mon nouveau disque avec Kirk Lightsey et Billy Hart que je connais depuis des lustres et qui ont plus de 70 ans. Le jeune bassiste Sylvain Romano avec qui je joue aussi depuis des années est aussi de la partie.

Milton Nascimento, «Club da Esquina» (vol 1 et 2) 1978

Il y a beaucoup de choses dans la musique de Milton Nascimento : de la musique classique, de l’Afrique et ses rythmes brésiliens bien à lui. C’est un compositeur « naturel ». Je l’ai découvert, il y a 20-25 ans et les premiers disques que j’ai écoutés sont «Club da Esquina». Ce sont des disques militants enregistrés dans les années 60. Ils mettent en scène quatre amis discutant des problèmes du Brésil d’alors. On ne le sait pas, mais certaines des chansons de Milton Nascimento ont été censurées par le gouvernement brésilien. Milton Nascimento est très croyant et ça se sent dans sa musique. Avec mon frère, Lionel, nous avions fait, il y a quatre ans, un projet en son hommage et avec sa participation. J’ai eu l’honneur de le connaître et j’ai rarement vu quelqu’un qui donne autant de lui-même.

Le Mystère des Voix Bulgares, vol 1

Ça pourrait être de la musique brésilienne, même si c’est géographiquement complètement à l’opposé ! J’ai eu la chance d’aller en Bulgarie l’an dernier et d’entendre le Mystère des Voix Bulgares dans la plus grande église de Sofia. J’aime les musiques qui prêtent au recueillement. Je suis croyant, mais pas religieux. Il y a une pureté dans ces voix qui, pour moi, renvoient à plein d’instruments. Les harmonies sont extrêmement complexes. Je crois que c’est ça le mystère : les harmonies. Parfois, j’y entends la musique classique du XIXème siècle. Je pense fondamentalement que tout se rejoint. Il n’y a qu’une seule musique.

Ellis Regina «Sings Nascimento»

J’ai appris de la bouche même de Milton Nascimento que toutes les compositions qu’il a écrites, il les a écrites pour Ellis Regina. C’était sa muse. Ce qui me touche chez elle, c’est l’émotion qu’elle fait passer dans sa voix. Il y a une énorme souffrance. Je la place tout près d’Edith Piaf. C’est quelqu’un que j’écoute quasiment tout le temps. J’ai des périodes où je n’écoute pas de musique, mais, même là, elle est dans ma tête. Elle me ressource. Je découvre sans cesse dans sa voix de nouveaux sons.

Joni Mitchell «Travelogue»

Je suis fan de la dernière période de Joni Mitchell, depuis le moment où elle est revenue en invitée sur un disque d’Herbie Hancock et où elle chante «The Man I Love»  de Gershwin. Dans ce disque, elle donne de nouvelles versions d’anciennes compositions accompagnée de Herbie Hancock, Wayne Shorter, Brian Blade, Billy Preston, Kenny Wheeler et d’un grand orchestre classique. J’adore ce concept parce qu’on peut faire le même morceau différemment. ’L’arrangeur n’est autre que Vince Mendoza : un génie et qui a parfaitement compris le sens de la musique de Joni Mitchell.

Freddie Hubard «The Love Connection»

Le seul trompettiste de la sélection. Celui qui m’a marqué le plus. Pas dans sa première période, ni dans sa dernière car il avait des problèmes de lèvres qui l’empêchaient de jouer. Mais dans sa période d’avant la maladie, disons de 1966 à 1994.  Il y a comme un mimétisme entre lui et moi. Il a une façon très physique de jouer la trompette. Quand je le regardais jouer, sa façon de tenir l’instrument, sa façon de se tenir, tout me semblait couler de source. J’ai toujours cherché ce son là aussi. Mais je n’ai jamais trouvé une trompette ou un bugle permettant de le produire. Il y a peu j’ai trouvé en Hollande un luthier. Il est entrain de me fabriquer un instrument dont le son se rapproche de mon son idéal. J’ai eu la chance de le connaître aussi. On a beaucoup discuté ensemble. Je pense que c’est un grand compositeur méconnu. Il y avait en lui les prémisses du jazz que l’on fait aujourd’hui et une « couleur » bien particulière.  Il a fait des disques avec les pires accompagnements, mais chaque fois son jeu est tellement magnifique qu’il fait oublier le reste. Maintenant je n’écoute plus du tout de trompette. Je me suis émancipé. Ce qui me touche vraiment c’est la voix, la voix sous toutes ces formes, sauf les voix d’opéra. J’ai aussi repris la batterie et la flûte.

Maurice Durufflé, «Requiem»

J’ai grandi avec la musique classique. J’ai joué très tôt dans des orchestres symphoniques, dont celui d’Aix. Il y a énormément de requiems qui sont magnifiques, mais ici le travail de composition et des harmonies est génial. Le jazz n’a rien inventé au niveau des harmonies. On a tendance à l’oublier. Tout est déjà là. Et puis dans ce Requiem, il y a bien sûr aussi les voix et la dimension spirituelle.

Maurice Ravel, Concerto en sol par François Samson

J’ai choisi spécifiquement cette version parce que j’adore François Samson. Malheureusement il était alcoolique. Il traînait beaucoup dans les clubs de jazz parisiens à l’époque où Bud Powell et des gens comme lui s’y produisaient. Il a développé une façon de jouer de Ravel très jazz, très «powellienne ». Quant à Ravel, c’est un génie de la mélodie, un génie de l’orchestration. Il est hors du temps.

Bill Evans Trio with Symphony Orchestra

C’est Michel Petrucciani qui m’a fait découvrir ce disque. Mon frère, qui a son âge, était copain avec lui. Quand Petrucciani est parti pour les Etats-Unis, il nous a laissé sa collection de 500 vinyles. J’ai encore des vinyles de lui dans ma discothèque ! J’écoutais ce disque quand j’avais 13 ans. Je peux me tromper, mais je pense que Bill Evans a été le premier jazzman à s’attaquer au classique. Il m’a beaucoup influencé par son sens de l’improvisation et son sens de la mélodie. Son « son» de piano est comparable à un son de bugle.

Stevie Wonder, «Songs in the Key of Life»

Sur chaque disque de Stevie Wonder, il y a des morceaux qui me bouleversent et d’autres que je n’écoute pas parce que trop « variété» à mon goût. «Songs in The Key of Life» est le seul enregistrement que j’écoute de bout en bout. Stevie Wonder m’a incroyablement influencé. En 2004, j’ai fait l’album «Wonderland» en sextet qui lui était entièrement dédié et aujourd’hui je n’ai pas pu m’empêcher de remettre un morceau sur «The Same as It Never Was Before». On parle tout le temps de la voix de Stevie Wonder, mais on omet souvent de dire que c’est un pianiste et un harmoniciste extraordinaires.

Coltrane, Période Impulse…

C’est le musicien qui m’a fait le plus peur. J’ai à la fois compris et pas compris. Mon oreille de musicien m’a dit. «Qu’est-ce que c’est que ce truc-là ? » Mon oreille humaine a été vraiment touchée. Ça m’a remué à un point dont je ne peux même pas parler aujourd’hui. Il est mort très jeune. Mais c’était sa destinée. Il ne pouvait pas rester plus longtemps. C’était une étoile filante, ce mec-là ! Comme souvent, c’est sa dernière période qui me touche le plus. Mc Coy Tyner et Elvin Jones étaient les seules personnes qui pouvaient le suivre, l’accompagner.

Jaco Pastorius, «Word of Mouth»

C’est la synthèse de tout. On a toujours parlé du bassiste, mais quel compositeur ! Ce disque est un enregistrement rapiécé, un big band éclaté. Y participent Wayne Shorter, Herbie Hancok, Toots Thielemans et bon nombre d’autres grands musiciens Certains enregistraient à New York, d’autres à Bruxelles. Et Jaco Pastorius a tout orchestré dans son studio. C’est son «son» de base qui touche en premier. Mais c’est un très grand orchestrateur. Un génie lui aussi. Son importance au sein de Wheather Report était aussi grande que celle de Zawinul. "

Stéphane Belmondo, «The Same as it Never Was Before» (Verve, Universal)
Vernissage du CD le 16 juin à Paris au Café de la Danse

Benda Bilili, le film

Dans Le Courrier d’aujourd’hui, longue interview fort intéressante (dirigée de main de maître par moi-même!) de Renaud Barret et Florent de la Tullaye. Ces Deux Français sont les réalisateurs du film «Benda Bilili» qui sort aujourd’hui sur les écrans de France et d’Helvétie. Et comme  je soupçonne certains d’entre vous de ne pas lire cet excellent quotidien,vous pouvez également consulter cet entretien en ligne ici ou le télécharger le PDF .  J’en profite pour vous recommander vivement la vison du film. Pour la bande annonce, c’est par là.

Bonne lecture, bonne vision et bonne écoute!

Mamadou Barry, so cool…

Je viens d’arriver au Festival Musiques Métisses d’Angoulême, un de mes festivals préférés, toutes catégories confondues. L’année passée, à ce même festival, j’avais été séduite par le génial saxophoniste guinéen Mamadou Barry. N’ayant pas trouvé preneur, son interview est restée dans mes tiroirs. À l’heure où bon nombre des pays africains vont fêter leur 50 d’Indépendance, je me suis dit que le témoignage de Maître Barry valait la peine d’être publié. Ce tout grand Monsieur de la musique guinéenne avait vingt ans au moment de L’indépendance de la Guinée et a vécu la révolution culturelle de Sékou Toué de l’intérieur.

Mamadou Barry, comment avez-vous vécu le tout début de l’Indépendance ?
Mamadou Barry Je faisais mes études dans une mission catholique à Conakry quand l’indépendance est arrivée : les Français ont quitté le pays dans un délai d’une semaine. Donc toute l’administration disparaissait d’un coup. Les meilleurs éléments ont été recrutés dans les écoles et on leur a fait suivre une formation express pour pouvoir les envoyer transmettre leur savoir en brousse. J’ai été envoyé dans un village à une cinquantaine de kilomètres de là, à Maneah. C’est là que j’ai attrapé le virus de la musique. J’ai vu Kelitigui Traoré jouer du saxophone et il m’a ensorcelé. Sékou Touré avait recruté un excellent saxophoniste antillais, Honoré Kopé, pour l’aider à mettre en place la musique guinéenne, constituer l’orchestre national. Tous les dimanches, il venait dans le village où je travaillais pour m’apprendre à jouer. Dès que j’ai pu, j’ai commencé à organiser des petites soirées pour faire danser les gens du village. Mes élèves étaient là. Ça faisait plaisir.Mon répertoire était assez limité, mais l’essentiel, c’était de jouer du sax. Comme nous étions en brousse, c’était très sec et il y a beaucoup de poussière. Alors, on devait s’arrêter régulièrement pour arroser le sol. Une fois l’arrosage terminé, on reprenait et l’on pouvait danser ½ heure environ avant que la poussière ne revienne. Le lendemain, je retrouvais mes élèves en classe, mais là c’était du sérieux. Mon surnom de Maître Barry me vient de là. C’étaient des bons moments. Ça a été dur de quitter.

Ce sont les seules études de saxophones que vous ayez entreprises?
Mamadou Barry Plus tard, dans les années 72-73, dans le cadre de la coopération avec la Chine et la Corée, Sékou Touré a fait venir des professeurs coréens qui nous ont appris à déchiffrer une partition. La communication était difficile, mais on s’est débrouillé.

C’est à ce moment-là que vous êtes revenu à Conakry ?

Mamadou Barry Il était très très difficile pour un enseignant de revenir sur Conakry parce que la mission était d’éduquer les populations en brousse et non à la capitale. J’avais fait des demandes pour être affecté à Conakry, en vain. Jusqu’au jour où un orchestre a eu besoin d’un saxophoniste. À ce moment, tout c’est arrangé. J’ai immédiatement été muté.

Plus tard on m’a même m’a confié la direction du Khaloum Star, le dernier orchestre à être financé par le gouvernement. On faisait du soussou, de l’afrobeat. J’ai été convaincu par l’afrobeat quand je suis allé au festival panafricain de Lagos en 1977. Puis j’ai été au Festival mondial de la jeunesse à La Havane et le son montuno m’a aussi beaucoup inspiré.

Beaucoup de musiciens africains se sont retrouvés au 11ème festival mondial de la jeunesse et des étudiants de la Havane en 1978. Comment vous remémorez-vous cette expérience ?
Mamadou Barry Nous étions 1800 musiciens et artistes. 1800 pour représenter dix pays d’Afrique de L’Ouest au 11ème Festival mondial de la jeunesse et des étudiants de la Havane en 1978. Arrivés par avion à Oran, on nous fit embarquer sur un bateau russe de sept étages. Je me rappelle encore de son nom, le Nakimo. Le voyage dura dix-sept jours. C’était de la folie. Il y avait plusieurs boîtes de nuit et des orchestres se produisaient non-stop sur le grand pont. Tu dors, tu te réveilles et tu trouves toujours quelqu’un pour jouer. Les Congolais étaient là avec les Bantous de la Capitale. Pour représenter la Guinée, il y avait le Bembeya Jazz et Kelitigui Traoré.

Quel est votre point de vue sur Sékou Touré?
Mamadou Barry Sekou Touré avait mis la culture au-dessus de tout. Les Ballets africains et les orchestres nationaux, tout marchait comme sur des roulettes. Depuis qu’il n’est plus là, la culture a décliné. C’est trop difficile pour nous d’être indépendants dans la situation actuelle en Guinée.

Avez-vous connu Miriam Makeba, alors qu’elle résidait en Guinée ?
Mamadou Barry Je l’ai connue, mais je n’ai pas joué avec elle. Elle venait nous voir jouer dans les boîtes. Elle nous demandait parfois des morceaux guinéens qu’elle pourrait interpréter.

Elle donnait beaucoup de concerts?
Mamadou Barry Oui, mais surtout à l’extérieur. Sinon, à Conakry, elle jouait dans les grandes soirées officielles, lors des banquets, pour saluer l’arrivée de chef d’états. À chaque fois qu’un officiel rendait visite à Sekou Touré, il organisait un spectacle au Palais du Peuple et des banquets. Il adorait danser. Le comité national faisait le programme et, si cela ne lui convenait pas, il rectifiait. À cette époque, il n’y avait pas encore les maquis et le soir, on jouait dans la cour des maisons des jeunes. On allait aussi jouer dans les régions. Sekou Touré aimait beaucoup mon style, parce que nous faisions aussi de la variété et de la salsa. Nous étions les plus jeunes et nous étions aussi l’orchestre de la capitale. On était de la partie à chaque soirée officielle !

Qu’est-ce que le Gombo Jazz ?
Mamadou Barry Le Gombo Jazz rassemble pas mal d’ex-musiciens des grands orchestres nationaux. Il a été créé à l’occasion du départ du chef d’escale de la Sabena, en 1992. On m’a demandé de monter un groupe de jazz pour une fête d’expatriés. J’ai appelé quelques musiciens. On a répété une semaine et les gens ont beaucoup aimé. Alors j’ai proposé que l’on continue. Et nous jouions régulièrement dans une boîte : la Fourchette magique.

Vous avez toutefois préféré enregistrer votre nouvel album avec des jeunes ?
Mamadou Barry J’ai fait le tour des boîtes et j’ai repéré ceux qui jouaient le mieux, ceux qui pouvaient m’apporter quelque chose. Ils ont tous environ 25 ans, mais sont très professionnels.

Tous les jeunes semblent vous apprécier ?
Mamadou Barry Je fais encore plein de choses avec les jeunes. En septembre 2008, je me rappelle, je devais prendre l’avion pour aller faire le mix de mon album, J’avais déjà tous mes bagages dans la voiture quand des jeunes sont arrivés en courant chez moi en me disant : «Tonton, on a loué un studio, il faut que tu viennes faire du sax». J’ai essayé de refuser, mais ils ont insisté, alors j’y suis allé. J’ai enregistré 20 minutes et puis je suis parti prendre mon avion.

Votre surnom, Maître Barry, ça vous plaît ?
Mamadou Barry En fait, j’ai un autre surnom, Arôme Maggi ! On m’appelle toujours pour renforcer le goût particulier de chaque orchestre. Le Bembeya Jazz a eu recours à mes services, les Amazones ont eu recours à moi, Kelitigui Traoré aussi. On peut me mettre à toutes les sauces !

Quel était votre relation avec Momo Wandel ?
Mamadou Barry Momo Wandel a joué avec mon père. Ils ont grandi ensemble. Il était le saxophoniste de l’orchestre de Kelitigui Traoré. C’est là qu’on s’est connu. Il m’appelait pour que je vienne le voir chez lui et qu’on bavarde parce qu’il avait vu en moi quelqu’un qui pouvait le remplacer. Il a commencé à avoir du succès à un âge très avancé. On a sympathisé malgré notre différence d’âge. C’était comme un oncle. Ensuite j’ai participé à un hommage pour lui, mais ce n’était pas facile car on voulait que je joue de l’alto comme lui alors que je préfère le ténor.

Sur votre dernier disque, vous reprenez la chanson Take 5. Pourquoi ?
Mamadou Barry J’aime bien ce saxophoniste et je me demandais si je pouvais me mesurer à lui. Si ça passait, tant mieux et si ça ne passait pas, c’est qu’il me reste encore du boulot à faire. J’ai changé le beat et j’ai mis un rythme traditionnel de chez nous, au lieu de jouer la batterie on a utilisé une calebasse.

Vous êtes un grand amateur de jazz ?
Mamadou Barry Mes trois courants musicaux préférés sont la salsa, l’afrobeat et le jazz. Je suis un bon salsero. Je danse bien la salsa. J’aime exécuter, jouer l’afrobeat parce que la vitesse de ce rythme me fascine. C’est comme un cheval au galop. J’écoute Coltrane, Charlie Parker, Dave Brubeck, Sydney Bechett. À l’époque, il était difficile de se procurer les disques de jazz. Le fils de Sekou Touré avait une bonne collection de jazz..

Le seul disque de Mamadou Barry sous son nom est paru l’année passée à l’initiative de Christian Mousset, directeur du Festival Musiques Métisses. Ref : Mamadou Barry, «Niyo», World Village.

Akim El Sikameya: « Je n’ai jamais aimé les eaux qui stagnent »

L’Oranais Akim El Sikameya réinsuffle  la vie à la musique arabo-andalouse de ses origines. Il fera escale à Genève le 18 février en compagnie de son amie espagnole Mara Aranda. Interview.

Toujours en mouvement, Akim El Sikameya explose de créativité sur son troisième album réalisé en compagnie de Philippe Eidel. Le chanteur et violoniste y fait monter et descendre sa voix de contre-ténor dans un tourbillon de musiques dansantes et profondes. Introducing est bien plus qu’une introduction, c’est une séance d’initiation à une musique acoustique puissante et fédératrice. Attablé à une petite table du Café du Train Bleu, à la Gare de Lyon, Akim El Sikameya s’en explique, de sa voix si particulière, qui accroche immédiatement.

Né à Oran d’un père procureur, entouré de grands frères carriéristes, qu’est-ce qui vous a poussé à étudier la musique arabo-andalouse dès l’âge de huit ans?

Akim El Sikameya Mon père était mélomane, issu d’une famille de musiciens. Mes parents étaient originaires de Tlemcen, une ville arabo-andalouse qui a, comme Constantine ou Fez, accueilli les Musulmans expulsés d’Espagne en 1492. J’ai toujours aimé la musique arabo-andalouse, mais après l’avoir étudiée assis en costard-cravate pendant de nombreuses années dans une école réputée d’Oran, j’en ai eu marre. J’avais envie d’autre chose, j’avais envie de la démocratiser. J’ai lancé mon premier groupe El Meya en 1990. J’y ai tout de suite introduit un piano parce que j’avais envie d’innover. Ce qui était une hérésie pour les puristes. Mon école m’a d’ailleurs fait passer en conseil de discipline. Je cherche toujours à me projeter plus loin. Je n’ai jamais aimé les eaux qui stagnent.

Quand on pense à Oran dans les années 80, on pense au raï. N’avez-vous jamais été tenté d’en faire ?

Akim El Sikameya J’adorais le raï. Mon idole était Cheb Hasni. Mais je ne pouvais pas chanter le raï de Cheb Khaled ou de Cheb Mami parce qu’ils avaient des textes trop directs, trop crus. C’était trop vulgaire pour quelqu’un comme moi, abreuvé aux valeurs de l’amour courtois. Cela dit, la musique arabo-andalouse est d’essence métisse. Elle a reçu l’influence des Perses, des Grecs, des Berbères ; elle est juive, chrétienne et musulmane. Avec El Meya, on jouait du raï, mais du raï traditionnel, le raï des anciens ! On jouait également le répertoire marocain.

Vous arrivez en France en 1994. Comment vous relancez-vous dans la musique ?

Akim El Sikameya Deux de mes grands frères, mes aînés de 25 ans, furent condamnés à mort par le FIS et s’enfuirent. C’était l’époque ou le FIS ciblait tous les intellectuels. Dès que j’ai eu fini mes études, je les ai suivis. Je suis arrivé à Marseille. Au début j’avais juste un visa d’un mois pour un atelier culturel. J’ai dû ensuite entamer un parcours de combattant pour régulariser ma situation. J’ai été beaucoup aidé par le réseau de solidarité en faveur des Algériens. J’ai fait un master en management, puis j’ai cherché du boulot. À Marseille, j’ai retrouvé deux des musiciens de El Meya et l’on s’est mis à tourner dans le milieu associatif. C’est ce qui m’a permis de subsister. J’ai toujours été actif dans le milieu associatif. Aujourd’hui, je fais des ateliers de chant arabo-andalou pour des jeunes ados du 11e et du 20e. Cela me permet aussi de faire passer le message de tolérance et de paix contenu dans cette musique. Je serai toujours contre le fanatisme sous toutes ses formes.

Sur ce nouvel album, Introducing, on vous sent libéré…

Akim El Sikameya Pour la première fois, j’ai écrit tous les textes moi-même. Ce sont toujours des textes très imagés. Ils ont parfois plusieurs niveaux de lecture, comme « Le Sultan Tyran », une fable à la fois politique et érotique. Il y a toute une tradition de la littérature arabe érotique à laquelle je souscris. Sur ce disque, je me suis affirmé. Je me suis même fait rattraper par le raï puisque j’utilise tout le panel de ma voix, des graves aux aigus alors qu’avant je n’étais que dans les hauts.

Cette interview a initialement été publiée dans le magazine Vibrations.

À écouter:

Akim El Sikameya, Introducing (World Music Network/Harmonia Mundi)

En concert avec Mara Aranda à:

Plan-Les-Ouates (Genève), la Julienne, jeudi 18 février, 20 h.

Billets: achat en ligne ici

Site internet:

http://www.akimelsikameya.com

Interview de Tony Allen

J’ai rencontré Tony Allen, un des pères de l’afrobeat à Paris à l’occasion de la sortie de son nouvel album «Secret Agent». Je l’ai revu au Festival Factory en octobre. Un concert dont le final fut mémorable : une longue jam avec le virtuose des claviers RV (Hervé Salters) et son combo rock-funk-jazz General Elektriks. Un moment d’anthologie qui n’existe pas sur le net pour l’instant. En attendant, voici une autre vidéo live de Tony Allen et mon interview réalisée pour Radio Paradiso, écoutable ici. Il y parle de son nouvel album, mais aussi de sa vision actuelle du Nigéria, de son approche musicale. Il se remémore également ses débuts avec Fela ainsi que comment l’afrobeat fut créé! Bonne écoute.

A signaler encore son concert en Suisse. Ce sera le 28 novembre au Temple du Bas de Neuchâtel.

à propos de ma future carrière au Bengladesh…

Il est de ces hasards qui font des rencontres, des petits instants de bonheur. Et qui me redonnent de la vigueur dans ma vocation de journaliste musicale (même si je suis toujours mal payée et que j’aligne les heures devant l’écran…).

Ma dernière en date fut l’interview de la chanteuse bengali Farida Parveen. J’avais prévu de présenter cette grande dame de la chanson soufie dans les pages du Courrier. Premier hic: mes délais rédactionnels m’empêchent de rencontrer la dame de visu. Me voilà donc partie pour une interview téléphonique, en communication directe avec l’hôtel Ibis de Roissy. Clairement moins dépaysant qu’un reportage au Bengladesh! Farida Parveen s’y était installée la veille en compagnie de ses musiciens pour une petite tournée européenne.

Dès le début, l’interview s’annonce périlleux, voire improbable. Farida Parveen parle très peu l’anglais. Et moi, bien évidemment, pas un seul mot de bengladeshi. Son agent, Pierre-Alain Baud, que je salue ici, se démène comme un beau diable pour que la communication passe. S’ensuit une longue conversation mélangée de bengali et franglais… Mais le courant passe et mes interlocuteurs téléphoniques sont aussi adorables que leur musique est magnifique. Du coup, inspirée, je ponds rapidement mon article pour le Courrier (ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas). Sans que je sache pourquoi, l’équipe du Courrier décide de mettre à la "une" la photo de Farida Parveen pour annoncer mon papier dans les pages intérieures.

Du coup, ce matin mon téléphone sonne et j’ai le manager, ému, au bout du fil. Il me dit que les musiciens ont été tellement sidérés par l’article et par la place que Le Courrier a accordé à Farida Parveen qu’il souhaiteraient obtenir chacun un exemplaire du magazine. Il me dit encore qu’ils veulent le montrer à la télévision et à la radio au Bengladesh, voir le faire traduire. A mon tour d’être baba. En tous cas, s’il jamais ils le traduisent, j’aimerais bien recevoir une copie de ma prose en bengali! A défaut, vous pouvez télécharger le PDF de l’article en français ici: Le Courrier_Farida Parveen ou aller le lire sur le site du Courrier!

Ah! J’allais oublier, Le Courrier, le seul quotidien romand (voire francophone) qui a osé mettre une photo de Farida Parveen en couverture est un excellent quotidien indépendant, qui a toujours préféré compter sur ses lecteurs plutôt que sur d’aléatoires recettes publicitaires. Pour sûr, la meilleure façon de rester intègre. En ces temps de crise, le Courrier est plus que jamais à la recherche de nouveaux abonnés, voir de généreux donateurs. Cliquez ici si ça vous intéresse ou si vous êtes à la recherche de cadeaux de Noël intelligents!

Et surtout, si vous êtes du côté de la cité de Calvin, allez écoutez ce soir Farida Parveen et ses merveilleux musiciens à l’Alhambra de Genève.

El Hadj N’Diaye. l’irréductible indépendant de la musique sénégalaise

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Du 18 au 25 mars, il donne quelques  concerts en France. Ne ratez pas cette   voix puissante et ce dénonciateur inconditionnel. Sur scène ou sur disque.

Au pays du rap et du mbalax, El Hadj N’Diaye est un chanteur à texte atypique. Du haut de ses 20 ans de carrière, l’homme est un adepte du «peu, mais bien». Peu de disques, mais des chansons en forme d’hymnes, régulièrement utilisés en bande-son d’émissions TV. Unanimement respecté à Dakar, El Hadj N’Diaye est la voix des sans voix.

Après sept ans de silence, son nouveau CD, le troisième, parvient d’une façon toujours plus subtile à l’équilibre parfait entre textes virulents, voix incantatoire et chaleur humaine. Un empêcheur de tourner en rond croisé dans un café parisien lors de l’un de ses courts séjours dans la capitale française.

Pourquoi avoir laissé passé autant de temps entre votre précédent album et «Geej» ?
El Hadj N’Diaye: Il s’est passé beaucoup de choses. Je m’occupais depuis des années d’un studio ouvert aux jeunes artistes sénégalais. Ce studio était financé par une ONG qui a soudainement décidé de cesser cette activité. Ma déception fut telle que je me suis lancé dans l’agriculture. J’ai acquis un terrain pour faire de la culture de mangues. Puis ma mère est décédée. Mais je suis quand même resté actif. J’ai développé des projets dans des écoles, participé à des musiques du film. Et j’ai même reconstruit ce studio pièce par pièce un peu plus loin, au cap des Biches.
La pochette de «Geej» montre un enfant de dos courant sur une plage au milieu d’un viseur. Pourquoi ?
El Hadj N’Diaye: J’ai voulu mettre en avant le fait que des milliers de jeunes sont prêts à risquer leur vie en s’embarquant sur des pirogues pour tenter d’accéder à l’Occident. La situation s’est beaucoup détériorée au Sénégal depuis 2000. En 2000, l’alternance politique a été votée pour la première fois, grâce à la mobilisation des jeunes. Cela a déclenché un immense élan d’espoir. Un espoir qui se noie aujourd’hui dans la mer.
Dans votre disque, vous «samplez» un discours du célèbre savant  Cheikh Anta Diop sur la négritude. En quoi est-ce toujours d’actualité en 2008?
El Hadj N’Diaye: J’ai composé cette chanson, il y a longtemps, le jour de sa mort. Je pense que l’Afrique ne doit pas oublier Cheikh Anta Diop et ses prises de positions anticolonialistes. Il y a quelques mois Sarkozy donnait son fameux discours à l’Université de Dakar qui s’appelle d’ailleurs Université Cheikh Anta Diop… On en est toujours au même point.
Vous êtes un des rares «chanteurs à textes» du Sénégal. Comment vivez-vous cette responsabilité ?
El Hadj N’Diaye: Le mbalax est une musique qui fait danser, oublier. Ce sont des vidéoclips de gens bien sapés qui jurent avec la réalité. Tant que les gens pensent à danser et à s’habiller, ils ne pensent pas à autre chose… Pour moi être artiste, c’est avant tout un engagement social envers les Sénégalais. Au début de ma carrière, on a cherché à me faire me taire. Mais je n’ai jamais remis en question mon choix. Soit on se rend complice en se taisant, soit on continue par conviction. La force du chant est primordiale dans une culture orale où 50% de la population est analphabète. Je me souviens de mon premier producteur qui me disait : «Tu as une belle voix, mais pourquoi chantes-tu ces conneries-là ?». Il faut admettre que je ne sais que chanter «ces conneries-là» (rires). Je me révolterai toujours contre cette Afrique soi-disant pauvre. Nous sommes assis en haillons sur des mines d’or et de diamant !
Comment vous est venu cette vocation ?
El Hadj N’Diaye: J’ai toujours eu d’excellents résultats scolaires. C’était ma vengeance contre la pauvreté dans laquelle je vivais. Pour me féliciter d’avoir passé mon bac, mon petit frère m’a offert une guitare. Je ne savais pas qu’en faire. J’ai d’abord essayé de la revendre, mais on m’en donnait tellement peu et elle était tellement jolie… Alors je l’ai accrochée au mur de ma chambre et je la regardais.  Ayant obtenu un bac avec mention, j’aurais dû obtenir une bourse pour l’université. Mais faute d’avoir les bonnes relations, je ne l’ai pas eue. J’ai quand même fini par aller à l’université, mais cela m’a dégoûté. Alors un jour, j’ai décroché ma guitare de son clou pour chanter tout ce qui me révoltait.

(interview initialement parue dans Vibrations en mai 2008).

A ECOUTER
El Hadj’N’Diaye, «Geej», Marabi/Harmonia Mundi/Disques Office

Samir Joubran: oud mutant

Enfant de luthier, premier soliste d’oud en Palestine, Samir Joubran est une forte tête. Qu’il égrène les cordes de son instrument sur scène ou en entretien, cet artiste dégage une intensité électrique. En 1996, ce passionné se lance dans une aventure sans précédent en Palestine : enregistrer et produire son premier CD dans un pays qui ne possède aucun studio et aucune structure musicale. Onze ans plus tard, à la tête de son trio d’ouds, Samir Joubran et ses frères sont devenus des stars dans leur pays alors que leur dernier opus, Majaz, est une excellente vente de musiques du monde de l’année 2007. Samir Joubran vit aujourd’hui à Paris où je l’ai rencontré autour de nombreux cafés…  Il n’a rien perdu de ses convictions et de sa détermination.

(reprise et adaptation d’un article paru dans Vibrations en mars 2008)

Samir et Adnan Joubran4

Samir et Adnan Jourdan

Un trio de trois ouds avec beaucoup de place laissée à l’improvisation: c’est un peu comme jouer une pièce de théâtre sans connaître les répliques de l’autre?
Samir Joubran Il arrive parfois que je pose une question : mes frères, Wissan et Adnan, veulent tous deux me répondre au même moment. Si tous deux pensent être  la bonne réponse, chacun continue. Du coup je n’ai aucune réponse ! C’est pour ça que je leur dis: «Celui qui est le meilleur n’est pas celui qui a la bonne réponse, mais celui qui sait sortir au bon moment, et rapidement !». Évidemment, en donnant ce genre de consignes, je me retrouve parfois dans la situation de celui qui pose la question et qui n’obtient aucune réponse, parce que tous deux s’arrêtent ! C’est un peu comme lorsque l’on n’arrive pas à croiser quelqu’un qui s’approche en face de vous. Vous pensez le contourner par la droite, mais lui aussi bouge à droite au même moment. Vous partez alors sur la gauche, mais l’autre aussi part à gauche et vous vous retrouvez nez à nez. Il faut alors prendre 2 ou 3 secondes pour décider avec le langage du corps qui va prendre le pas sur l’autre.

Utilisez-vous votre oud comme une guitare ?
Samir Joubran Je me bats pour l’identité bien particulière de l’oud. L’oud est le père de la guitare. Il a 4500 ans, mais cela ne fait que 20 ou 30 ans que l’oud est utilisé en solo. Jusque-là, il était l’instrument d’accompagnement des chanteurs. Dans le monde arabe, c’est  le répertoire vocal qui compte. Personne ne pensait que l’oud avait une identité et une personnalité suffisamment fortes pour s’imposer seul devant un public. Alors que la guitare est depuis plus longtemps reconnue comme un instrument à part entière. Prenez le disque «Friday Night in San Francisco» de Al Di Meloa, Paco de Lucia et John Mac Laughin : j’ai été fasciné de découvrir comment trois instruments identiques, comment trois personnalités pouvaient s’exprimer aussi librement tout en collaborant dans un même projet. J’ai voulu sortir l’oud de ce système et montrer qu’il ne devait pas nécessairement être joué devant un public de vieux ou d’intellectuels.

Le très fort impact émotionnel de votre musique, est-il dû au fait que vous êtes Palestinien?
Samir Joubran Je pense surtout que la musique doit être émotionnelle. Je me rappelle qu’un grand compositeur occidental me disait : «Nous autres Occidentaux composons sur un mode technique, mathématique, mais nous sommes toujours à la recherche des émotions.» Moi je ne suis pas à la recherche de mes émotions quand je compose. Elles sont là. Je ne sais pas si c’est dû au fait que je sois Palestinien ou à autre chose. Prenons le cas du silence. Il y a le silence technique entre deux phrases musicales, que l’on peut compter. Dans ma musique, il y a des silences qu’on ne peut pas compter qui sont d’ordre émotionnel. Un silence de ce type silence peut passer de 1 à 2 à 3 et même 10 secondes. Cela dépend de l’énergie que je ressens dans le public, de sa façon de respirer. Alors je sens combien de notes je mets dans l’air et combien je dois en retirer. C’est ça l’émotion.

Sur votre site Internet, vous dîtes que vous menez deux combats, un pour votre carrière et l’autre pour la paix en Palestine ?
Samir Joubran A chaque fois que je monte sur scène, je dois d’abord prouver que je suis un être humain comme n’importe qui dan la salle. Je dois prouver que je parle anglais, que je bois de l’alcool, qu’il existe des Chrétiens en Palestine, que je ne suis pas un combattant, que je ne suis pas agressif, que je peux pleurer, que je peux aimer. Et je dois prouver tout cela avant même d’avoir commencé à jouer. Je dois prouver que j’ai un projet de vie car pour beaucoup de gens de notre public les Palestiniens représentent un projet de mort,… Ensuite, quand je commence à jouer de la musique, je dois leur prouver que c’est de la bonne musique. Pas seulement de la musique divertissante, mais aussi une musique qui affecte. Je dois aussi prouver que je suis un des meilleurs joueurs d’oud. C’est un combat pour prouver mon identité, ma compétence, ma sensibilité. Un Suédois n’a pas à prouver qu’il est suédois. Moi je dois prouver que je suis un palestinien. En 5 ans, nous avons réussi à convaincre le public que nous ne sommes pas seulement des musiciens palestiniens, mais des musiciens qui viennent de Palestine. Et ce n’est pas rien.

Le Trio Joubran, "Majâz" (label Randana/Dist en France Harmonia Mundi)

Site internet: http://www.letriojoubran.com

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