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Aziz Sahmaoui et son Université gnawa débarquent à Genève

Aziz Sahmaoui & The University of Gnawa ©Lagos

Aziz Sahmaoui & The University of Gnawa ©Lagos

Il est l’un des fondateurs de l’ONB. Il donne un nouveau souffle à la musique gnawa. Il est l’un de mes musiciens préférés et il joue dans le cadre de la soirée que j’ai montée pour mon quotidien préféré, Le Courrier, le 26 janvier. Une  soirée qui vient clore toute une journée placée sous le thème "D’ici et D’ailleurs".

Il c’est Aziz Sahmaoui qui, en quelques notes, sait vous transporter dans son univers musical. « Quand on arrive au Maroc, on découvre différents rythmes, des rythmes qui sont toujours plus profonds ; une forme de transe. Quand on arrive au Sénégal, c’est encore plus fort. En écoutant bien, on se rend compte que ce sont les mêmes codes. Ils sont juste joués et transmis autrement.» Sur son premier CD « University of Gnawa », Aziz Sahmaoui a convié musiciens Marocains, Sénégalais et Français à partager son héritage musical.

Après avoir sévi dans l’ONB où il écrit la plupart des compositions du groupe, il fut aussi le compagnon du maestro du jazz fusion, Joe Zawinul, de 2004 à sa mort quelques années plus tard. « Au sein du Syndicate, il fallait avoir une endurance, une vitesse d’exécution et une concentration maximale. On ne savait jamais quand on allait avoir la parole. C’est un peu comme en classe, dans un cours passionnant. On suit et tout d’un coup c’est à nous. J’aime  l’improvisation. Parfois il y avait un pépin électronique et ça y est, c’était à moi de raconter mon histoire. A la fin, Joe Zawinul ne pouvait plus marcher, mais il n’a jamais voulu arrêter. Jamais il n’a baissé le tempo. »

Depuis tout petit, Aziz Sahmaoui aime la stimulation. Né au Maroc, il baigne dans la musique même si ces parents ne sont pas musiciens. « Au Maroc, le rythme passe à travers les portes fermées, à travers les murs, il nous appelle. ». Du moins pour ceux qui y sont sensibles. Et Aziz Sahmaoui est de ceux-là. Il se rappelle encore son premier concert, le premier rythme qu’on lui demanda de faire enfant pour soutenir un musicien dans une fête. Arrivé à Paris, il apprend le solfège pour ne « plus naviguer à l’aveuglette ». Dès le milieu des années 80, il anime des mariages avec d’autres musiciens maghrébins. Dans ces prestations marathon, il passe du chaabi au raï, du kabyle au rock, du gnawa au funk. Il remarque que le public adore. Le concept de l’Orchestre national de Barbès prend forme. Avec ce drôle de big band, il écume les scènes de France. Et lorsque le premier CD-live du groupe paraît en 1997, il est rapidement consacré disque d’or. Les succès s’enchaînent et Aziz Sahmaoui ne tarde pas à se lasser. Il n’hésite donc pas quand Joe Zawinul vient le chercher.

A la mort de ce-dernier en septembre 2007, c’est le trou noir, le silence. Aziz Sahmaoui a besoin de rester seul. Il jette un regard sur les pièces qu’il n’a cessé d’écrire pendant toute sa vie, les reprend, les affine. Parallèlement il est invité par le producteur Martin Meissonnier à participer à l’album acoustique de Khaled. Il apprécie la façon de travailler de ce-dernier et lui soumet ses compositions. Un répertoire se met en place et le disque « University of Gnawa » paraît en 2011. Sans batterie, avec des mots qu’il a inventés, aidés de musiciens audacieux, s’appuyant sur des riffs acérés et des instruments traditionnels, Aziz Sahmaoui crée une nouvelle voie pour la musique de son cœur.

Une grande partie de cet article est initialement paru dans Le Courrier du 12 avril 2012

 Aziz Sahmaoui, « University of  Gnawa » (General Pattern/Musikvertrieb)

En concert dans le cadre de la journée "D’Ici et D’ailleurs" organisée par Le Courrier le 26 janvier 2013 (20h).
En première partie, les Genevois férus de musique éthiopienne et leurs incroyables danseurs: Imperial Tiger Orchestra.

Une Nuit au Sahara…. à Lausanne

Nabil Othmani sur la scène du Casino de Montbenon

Nabil Othmani sur la scène du Casino de Montbenon

Tout a commencé à cause de Florian. Dans notre microscopique association Addis Sounds, Florian est un transfuge de l’Evénement Africain, cette autre « assoc » lausannoise, à l’origine de plusieurs soirées africaines mythiques dans les années 90 au Casino de Montbenon. C’est grâce à ses contacts qu’il a su que cette salle très prise s’était except ionnellement libérée le 1er décembre 2012, journée mondiale du SIDA.

Mais, à Addis Sounds, nous avions autre chose en tête. Depuis le temps que ça chauffe au Mali et que les Touaregs sont au cœur de la tourmente, il me semblait logique de leur rendre hommage, eux qui m’avaient si bien accueillie dans leur désert et dont je suis les périples musicaux depuis une dizaine d’années. E puis j’en avais assez de voir que beaucoup faisaient l’amalgame entre Touaregs et islamistes ou intégristes. Le bon vieux cliché du « méchant » Touareg, bandit des grands chemins  pointait de nouveau le bout de son nez. Je prends donc contact avec Sedryk du label Reaktion. Ce Lyonnais est tombé amoureux de la musique touarègue il y a maintenant quinze ans. Polyvalent, il a lancé un label Reaktion (largement numérique) et un site sur les cultures tamasheq. Très vite la soirée s’est mise en place. L’excellent documentaire « Woodstock à Tombouctou »  de Désirée Von Trotha s’est imposé d’entrée de jeu, le groupe de Nabil Othmani aussi.

Puis ce fut la traversée du désert (hum, désolée je n’ai pas pu m’empêcher..), l’élaboration des affiches, du matériel promo, l’établissement d’un budget qui nous montrait très clairement que nous étions condamnés au succès… Et le doute a commencé à nous envahir. Et si nous étions, complètement fous : était-ce vraiment raisonnable de mettre sur pied une soirée de six heures avec un documentaire musical de 90 minutes tourné à Tombouctou et un groupe peu ou pas connu en Suisse ? Comment attirer les deux cents personnes dont nous avons besoin avec une telle affiche ? Bon allez on s’en fout :« Qui ne risque rien n’a rien », dit le proverbe. On décrète que cette nuit sera saharienne ou ne sera pas et on s’arrange avec un traiteur marocain de la place pour que le couscous soit également de la fête. Edgar, notre Monsieur promo, part à l’assaut de la presse : plusieurs journalistes aiment le concept et les articles et émissions de radio commencent à pleuvoir de tous les côtés.

Barka au soundcheck

Barka au soundcheck

Le jour J, on tremble quand même. On n’a que 75 billets vendus pour une salle d’une capacité de 450 places. Pourtant, incroyable mais vrai,dès l’ouverture des portes les gens arrivent, dans un flot continu et régulier… Ils s’asseyent aux tables devant leur assiette de couscous. Un forgeron touareg fait son entrée, les poches de son boubou sont remplies de bijoux en argent qu’il déballe sur une table.

Sedryk fait une excellente présentation des circonstances dans lesquelles le film a été tourné. Il rappelle que le terme « Ishumar » est dérivé du mot français « chômeur » et qu’il a été a été attribué aux populations Touaregs mouvantes, à la recherche de travail après avoir après subit les grandes sécheresses des années 70. Il explique aussi que le film a été tourné au Festival au Désert en 2011, un an avant le soulèvement de 2012 et la déclaration d’indépendance de l’AZAWAD. Tout est en germes dans le film de Désirée Von Trotha qui connaît son sujet sur le bout des doigts et qui filme les Touaregs avec beaucoup de simplicité et d’émotion. Le public rit lorsqu’il assiste aux courses de chameaux effrénées ou lorsqu’il entend le discours très libéré de Disco du groupe Tartit qui ne mâche pas ses mots à l’encontre de la gente masculine. Dans un coin de la salle Nabil Othmani et son percussionniste Smail ne peuvent s’empêcher de chanter avec leurs confrères (en particulier le Nigérien Bombino) qui s’activent à l’écran.

Une heure plus tard ils sont sur scène. Les pagnes africains prêtés par notre ami Fanfan offrent un décor chaleureux. Pour pousser les gens à se lever, les musiciens commencent à enchaîner quelques reggae (un ou deux de trop à mon goût). Mais ça marche… Le public se rapproche de la scène et se met à bouger. Nabil Othmani peut alors voguer allègrement entre rythmes touaregs et algériens (gnawa, oranais). Le ton est enjoué, léger. Dans les premiers rangs les femmes algériennes, jeunes et moins jeunes, dansent. Les Suisses suivent le mouvement. Certains spectateurs semblent un peu déconcertés par le tour festif que prend la soirée. C’est que Nabil n’a pas vraiment le même profil que ses confrères maliens. Lui n’a pas connu la guerre, les sécheresses. Il vient de l’oasis de Djanet en Algérie, d’une famille aisée de musiciens.

Le stand du label Reaktion avant l'ouverture des portes...

Le stand du label Reaktion avant l’ouverture des portes..

Eparpillés dans différents pays, au moment de l’indépendance des états africains dans les années 60, les cultures touarègues se sont imprégnées de la culture des sociétés où elles se sont implantées. Les ballades syncopées de Nabil Othmani ne sont pas des chants de résistance, mais de ces rengaines qui trottent  dans la tête bien après que les musiciens soient sortis de scène.

A Amina, DJ marocaine résident à Genève, revient la délicate tâche de faire danser le public après ce marathon d’images et de musiques. Un défi qu’elle relève haut la main, aidées par les musiciens qui, à peine changés, ne tardent pas à investir la piste de danse. Le public sort ravi. On le remercie d’avoir su être curieux !

A signaler encore que le Festival du Désert est devenu itinérant. En février, il donnera des soirées en Mauritanie, au Mali (Ségou et bamako) et au Burkina-Faso.Il lance une souscription pour pouvoir réaliser une compilation live.

Et que Addis Sounds propose au CityClub de Pully ce vendredi 7 décembre une autre soirée "film et concert" autour du musicien malien Pedro Kouyaté

©les photos de cet article ont été prises par Edgar Cabrita

Mon disque du mois d’octobre: Lo’Jo "Cinema El Mundo"

OK, OK ce n’est pas très original, puisque toute la presse française s’est entichée de cet album, mais c’est néanmoins une évidence: "Cinema El Mundo" est le disque qui tourne le plus dans mon lecteur CD. Il a aussi envahi mon téléphone, ma biblothèque Itunes… D’autres excellents disques sont parus ce mois, comme "Matanë Malit" d’Elina Duni dont je parle sur le blog Music Inside ou le nouvel opus des punks helvetico-cajun de Mama Rosin que j’ai chroniqué sur swissvibes.org.

Mais celui des Lo’Jo est un peu spécial, parce que les Lo’Jo sont un peu spéciaux. Lo’Jo est un "vieux "groupe qui arrive comme une respiration dans un monde hyperactif, hyper-consommant, hyper-globalisantune. Lo’Jo est une onomatopée qui rassemble depuis plus de trente ans des musiciens bohèmes vivant la musique à leur rythme et au rythme de leurs pérégrinations musicales. Il y eut d’abord un penchant immodéré pour les musiques de cirque et de rue, puis le goût pour les voyages qui les emmenèrent du Sahara à La Géorgie. Et depuis toujours une curiosité, une volonté farouche de partager, d’échanger, de vivre différemment. Des indignés d’avant l’heure. Trente ans de carrière donc et quinze albums, chacun avec ses lumières, son approche originale. Et aujourd’hui « Cinema El Mundo », qui synthétise le meilleur de leurs attraits. Les invités y sont prestigieux, mais surtout – et c’est le  plus important – parfaitement intégrés au projet. Robert Wyatt y récite un texte en introduction, Ibrahim de Tinariwen croise Le Mauritien Lelou Menwar dans un improbable « African Dub Crossing The Fantôms of An Opera ». Le panduri (instrument traditionnel géorgien à trois cordes), le n’goni (son équivalent africain) et un violon chinois apparaissent ici et là pour parachever un magnifique travail sur les cordes. S’enchaînent alors une drôle de Marseillaise en créole, des valses dans des langues inventées. Une toile magique de compositions dans lesquels les mots, associations d’idées de Denis Péan font écho aux voies tournoyantes des deux chanteuses Yamina et Nadia. Subtilement produit par Jean Lamoot, « Cinéma El Mundo » s’effeuille au fil des écoutes, dévoilant ici une atmosphère, là une phrase choc ou encore un refrain entêtant. En un mot finissant, une drôle de drogue à laquelle on devient très facilement dépendant.  A signaler que les Lo’Jo sont ce soir en concert à La Maroquinerie à Paris avant de s’envoler vers les Etats-Unis où semble-t-il leur disque est également très bien accueilli!

Lo’Jo, Cinema El Mundo (World Village/ Harmonia Mundi)

La chronique de cet album est initialement parue dans Le Courrier du 13 octobre 2012

Anthony Joseph, la danse des mots

Anthony Jospeh © Mirabelwhite

Poète et musicien : Anthony Joseph ne conçoit pas l’un sans l’autre. Démonstration sur la scène du château au Festival de la Cité, en compagnie de son « Spasm band »

« Je suis né et j’ai passé toute mon enfance à Trinidad. J’ai donc baigné dans le calypso, le steelpan et toutes les musiques caraïbes. Encore aujourd’hui, ces musiques sont ma colonne vertébrale ». Enfant, Anthony Joseph développe pourtant un autre talent, un peu particulier pour son âge: l’écriture. Ce passe-temps lui procure une concentration intense, la possibilité de se centrer, un plaisir qu’il n’a cessé de savourer depuis. Mais dans les Caraïbes, être poète n’est pas une sinécure. A la fin des années 80, Anthony Joseph a une vingtaine d’années. Il décide de tenter sa chance de musicien à Londres, l’ancienne métropole. Il monte un groupe de black rock. Puis c’est la révélation : Anthony Joseph prend conscience de l’importance que l’écriture a pour lui. Il décide de devenir poète à temps plein.

Il fait paraître plusieurs recueils de poésie remarqués par leur style particulier. Insidieusement, la musique revient. Lors de ses lectures publiques, Il songe d’abord à se faire accompagner d’une basse, puis d’une percussion. En 2004, le Spasm Band est né. En 2006 son premier roman « The African Origins of UFO’s », un ouvrage de science-fiction afro-psychédélique lui vaut la reconnaissance de ses aînés. Il innove : utilisant des techniques d’écriture de son crû, il expérimente en mêlant anglais et dialectes de Trinidad, prose et poésie. C’est à ce livre majeur que seront empruntés la plupart des paroles des chansons du premier opus de Anthony Joseph and The Spasm Band, « Leggo de Lion ». “Tout est connecté pour moi, explique simplement cet artiste mutant, la poésie est comme un grand parapluie qui rassemble tout ce que je fais. Mon seul mot d’ordre est vivre ma vie, être ce que je suis ».  Et quand on le compare à un dub poet, Anthony balaie l’analogie d’un revers de la main. Les dubs poets sont liés au reggae, ils sont aussi plus engagés. Bien sûr des gens comme Linton Kwesi Johnson m’ont influencé, mais je fais quelque chose de plus expérimental. ».

Deux albums plus tard, l’approche d’Anthony Joseph est toujours plus musicale, toujours plus personnelle. S’appuyant sur des techniques d’écriture surréalistes ou du fameux cut-up de William S. Burroughs, il cherche à « faire quelque chose de plus physique. J’aimerais que chaque rime, chaque deux mots le lecteur, l’auditeur soit surpris, se demande où on l’emmène. De façon générale, je trouve que la poésie est devenue très prévisible. » Cela s’entend sur « Rubbers Orchestra » (littéralement « l’orchestre de caoutchouc »), son dernier CD, paru en novembre dernier.

 Evidemment quand il joue à l’étranger, Anthony Joseph sait que son public capte moins les subtilités de son langage, mais il adore aussi le feeling de la danse et l’improvisation. Et The Spasm Band aussi, comme son nom l’indique. Après huit années passées à jouer ensemble, les musiciens et le poète se connaissent parfaitement. Disons plutôt qu’ils savent toujours mieux créer spontanément ensemble. « On ne sait jamais combien de temps un chanson va durer. On fait une liste des morceaux avant de monter sur scène, mais tout reste flexible, tout le temps » conclut Anthony Joseph, déjà réjoui à l’idée de revenir jouer en Suisse après son passage remarqué au Cully Jazz Festival l’an dernier.

Festival de la Cité, Place du Château, samedi 14 juillet, minuit.

Lelou Menwar, histoires créoles

Avec son trio à cinq sous, Lelou Menwar porte haut et fort l’étendard d’une musique mauricienne différente, passionnante. Il sera en concert ce soir au Festival de la Cité.

Lelou Menwar est de ceux qui vivent au rythme de la nature, s’imprègnent des sons du quotidien observent et créent à partir de ce qui semble tellement évident qu’on ne le remarque même plus. Né en 1955 dans une cité de l’île Maurice, à quelque 500 km à l’Est de Madagascar au milieu de l’Océan Indien, rien ne le prédestine à devenir ce qu’il est aujourd’hui : un rénovateur subtil des musiques traditionnelles de son pays.

Petit, il ouvre grand ses oreilles, entend le sega : le chant et les percussions et la danse que les esclaves de diverses origines ont élaboré ensemble en créole. A la fin des années 60, sous l’influence du folk et du rock, le sega s’essaie à la guitare. Stéphano Honoré, déjà surnommé Lelou, mais pas encore Menwar (« La Main Noire) ne fréquente pas beaucoup l’école. Il fait des petits boulots, bricole des instruments avec ce qui lui tombe sous la main. A 14 ans, il compose sa première chanson comme d’autres aujourd’hui feraient leur premier rap : « pour dire les choses qui ne me semblent pas justes ». Sous les cocotiers sous le soleil et les alisés, l’île Maurice cache son lot de pauvres, de délinquants juvéniles et de problèmes de drogue. «  Le slogan de l’île Maurice est “le pays avant tout“. Pour moi, la priorité c’est le bien-être des gens. Il ne sert à rien de construire des maisons pour le bon Dieu si les gens n’ont pas de quoi se loger !»

Quarante ans plus tard, Lelou Menwar est devenu l’ambassadeur du sagaï, un genre qu’il a créé, dérivé du sega. Ce nom fait référence aux baguettes que les artisans matelassiers utilisent pour trier les fils de laine. Ce sagaï-là a été conçu après maints voyages. Un séjour de plusieurs années à l’île de la Réunion où Menwar côtoie ceux qui sont devenus aujourd’hui des références : Danyel Waro, Gilbert Pounia de Zisakakan ou Alain Peters. Puis de nombreux voyages – de plusieurs mois à deux ans – en France. Mais Lelou Menwar revient toujours sur son île pour partager, pour échanger. Avec quatre CDs à son actifs (malheureusement difficilement trouvables) et ses prestations scéniques trop rares sur notre continent, Lelou Menwar est l’un des passages obligés du festival de la Cité. Avec son trio « à cinq sous » comme il l’appelle affectueusement, il  démontre une fois encore que moins c’est plus. Une voix incantatoire, un chant en créole, des percussions et une guitare suffisent à vous emmener dans un tourbillon d’émotions et de paysages sonores.

Parce qu’il n’aime pas les idées reçues, Lelou Menwar porte des nattes depuis plus de vingt ans : «  Je ne suis pas rasta, je suis ouvert à toutes les religions. Mais je porte les dreadlocks pour lutter contre les préjugés que l’on peut avoir contre ceux qui ont choisi cette coiffure. Comme pour dire “regardez je suis normal et je porte des nattes“ ». Défenseur du Ravanne (grand tambourin africain), Lelou Menwar a tout appris en autodidacte et ne sait ni lire ni écrire. Ce qui ne l’a pas empêché de faire une méthode (livre et cassette) sur le sujet en compagnie de deux amis, respectivement musicien et écrivain. Il a également fondé une école de Ravanne. Aujourd’hui, il se réjouit de voir que la culture dont il est issu n’est plus en voie de disparition. Mieux qu’elle évolue et se structure. Quant à lui, il continue sa trajectoire, tranquillement, sereinement, toujours à l’affût de nouvelles sonorités, de nouveaux instruments de percussion, à créer à partir de coques de pistaches ou de tiges de canne à sucre. Pour porter toujours plus loin les histoires de marins et d’exil et les musiques qui peuplent son petit bout de terre.

Festival de la Cité, La Fabrique, vendredi 13 juillet à 20 h 45.

Mark Kelly et Mambi pour une dernière mémorable au Café Addis

Je ne sais pas si je vous l’ai déjà dit, mais j’ai créé avec trois fous dans mon genre une association: Addis Sounds. Notre but: proposer régulièrement de rendez-vous musicaux inédits avec des musiciens d’ici, originaires d’ailleurs. D’abord parce qu’en Suisse romande, ce genre de musiques est sous représenté (hormis les festivals). Ensuite, parce que vu le climat ambiant de frilosité, de peur de l’autre, il est parfois bon de rappeler que la musique peut toujours rassembler.

A l’origine aussi, il y avait ce café africain qui venait d’ouvrir en bas de chez moi. Passé la première salle et une volée de marches, se trouvait un deuxième espace chaleureux pour lequel j’ai craqué. J’ai commencé par y organiser des concerts en solo avec, parmi les meilleurs musiciens africains du coin: Kara, Nana Cissokho… C’est là que les autres (Edgar, Sylvie et Florian) sont apparus, enthousiastes à l’idée de participer. Addis Sounds est né. Sitôt après les ennuis ont commencé pour le café Addis, la police du commerce ayant repéré le lieu et le jugeant trop bruyant.

Du coup, Addis Sounds est devenue nomade, d’abord pour un double concert mythique de Boubacar Traoré à la Datcha. Mais, comme on aimait vraiment trop le café Addis, nous y sommes revenus deux fois. D’abord pour un concert sans aucune amplification de l’excellent groupe de rebetiko de Genève, Rebeteke puis pour une rencontre entre Mark Kelly et Mambi. Ça c’était vendredi dernier. Un concert qui marquait aussi la fin du café Addis, le patron ayant décidé de jeter l’éponge.

Mark Kelly est un songwriter anglais qui a établi – on ne sait pourquoi – ses quartiers à Vevey. Mark Kelly c’est aussi un indigné, un militant, un performer, un bon vivant qui aime les scènes libres, les performances… Mambi est un percussionniste cubain qui s’est installé à Lausanne depuis belle lurette pour des raisons de cœur… Mambi est un très très grand instrumentiste. Il a joué avec beaucoup de beau linge dont Chucho Valdès. Il peut passer des congas, à la calebasse ou aux grelots. La rencontre de ces deux-là, ne pouvait donc qu’être explosive. le premier parle français avec un énorme accent anglais et pas un mot d’espagnol. Le second ne parle ni français ni anglais. Aux répétitions, c’était déjà quelque chose. Dimanche après-midi à la radio, dans l’émission Kalakuta sur Couleur 3, ils se sont faits enregistrer alors qu’ils croyaient encore être entrain de répéter…

Au café Addis (plein à craquer), le show fut forcément artisanal. Mambi était au four (aux percussions) et au moulin (au son). Mark Kelly a tout de suite mis tout le monde d’accord en faisant chanter le public dès le premier morceau.  En deux sets, ces deux-là ont démontré que le drôle de mélange soul-folk-blues allumé de Kelly pouvait très bien s’accomoder de transes latino. Clairement, c’était Mark Kelly qui traçait la ligne conductrice. Mais Mambi s’est inséré dans son répertoire avec beaucoup de feeling,de subtilité aussi. A peine s’est-il permis une ou deux petites descarga…… Et Mamadou, rapper sénégalais, fidèle des soirées de l’Addis, s’est même emparé du micro pour une jam transculturelle!

Bref, pour avoir une idée, j’ai essayé de filmer le final sur mon Iphone. Mais bon j’étais mal placée,il n’y avait pas de lumière et j’ai dû tourner une ou deux fois mon appareil…. Ça donne quand même une idée de l’ambiance. Quant aux photos qui illustrent cet article – nettement plus pro – elles sont signées d’Edgar Cabrita.

Ah, j’allais oublier: le prochain concert de l’Association Addis Sounds, ce sera le Raaga Trio, une rencontre entre deux Genevois (Andreas Fulgosi et Guillaume Lagger) et deux musiciens d’Afrique de l’Ouest (Andra Kouyaté et Baba Konaté) au Mombasa cette fois (rue de l’Ale 35). Et après, il aura plusieurs concerts au caveau Weber dans le cadre du off Cully Jazz Festival. Mais ça je vous en reparlerai.

Alphüttli Jodler Club versus Erika Stucky

Vendredi dernier, j’ai été l’instigatrice d’une soirée intitulée "Le Son des Helvètes" avec le Alphüttli Jodler Club et Erika Stucky à l’Espace Vélodrome de Plan-Les-Ouates (Genève), Au final il y a eu un joli ping pong entre les Jodleurs éparpillés dans le public et Erika Stucky sur scène. J’ai expliqué et filmé tout ça (avec mon Iphone, soyez donc indulgent pour la qualité!) sur le blog Swiss Vibes. Allez-y jetez un oeil!

Les Espoirs de Coronthie au Festival de la Cité de Lausanne

C’est un de mes groupes africains actuels préférés. Partis de rien ou presque, les espoirs de Coronthie sont un défi sans cesse renouvelé. Un des groupes phares de Conakry qui ose se lancer à l’assaut de l’Europe en big band avec trois chanteurs, pas mal de percussions, des guitares et un joueur de kora plutôt inspiré. Vous pouvez lire ici, un article plus détaillé que je leur avais consacré dans le magazine Vibrations. Mais surtout venez nombreux au Festival de la Cité, à la scène de la Fabrique (derrière la Cathédrale). C’est gratuit et deux soirs de suite: mardi 6 et mercredi 7 juillet  à 20 h 30. Soyez ponctuels, car leur spectacle ne dure qu’une heure et que, comme je me tue à vous le dire, ça en vaut vraiment la peine.

Swiss Tango

Il y a quelque temps, j’ai rencontré Horacio Molina. Horacio Molina est, comme il se définit lui-même sarcastiquement,«une légende vivante du tango». Le genre de légende que j’apprécie.
Précisons d’emblée que je ne connais rien au tango. J’ai quelques disques du label Manana (le label d’Eduardo Makaroff, un des membres du Gotan Project), dont le sien, un disque de Caceres et un autre de Melingo. A part ça, ma culture du tango est quasi nulle. En sirotant un thé au buffet de la Gare de Lausanne, j’attendais Horacio Molina afin de lui tire le portrait pour Le Courrier. Et je me maudissais de m’être lancée dans une telle aventure, en néophyte. Quand j’ai vu arriver ce Monsieur très digne aux cheveux blancs, j’ai tout de suite compris que j’avais affaire à quelqu’un d’exigeant. Impossible de tricher. J’aborde donc l’entrevue en lui lançant «Je ne connais rien au tango, mais ça m’intéresse». Et lui de me répondre. «Tant mieux. Je vais pouvoir vous expliquer».

Et le voilà se remémorant ses premiers souvenirs de Gardel, son amitié avec Mercedes Sosa ou s’enthousiasmant à propos de deux morceaux qu’il a enregistrés avec le Brésilien Dori Caymmi pour son nouvel album. Happée par ses yeux qui brillent et son sourire, je décide de reporter un déplacement pour aller le voir le surlendemain en concert à Onex, près de Genève. Là, le charme finit d’opérer. Accompagné au piano par son ami Gustavo Beytelmann, Horacio Molina se révèle être homme de spectacle complet. Un humoriste (les journalistes en ont pris plein la tête ce soir-là), doté d’une voix d’une subtilité extraordinaire. Un grand romantique. Depuis nous avons sympathisé et nous sommes revus plusieurs fois. De quoi approfondir mon approche du tango. Ou plutôt mon écoute du tango.

Si Horacio Molina est l’archétype du tango romantique, Melingo s’impose s’impose en Tom Waits distingué. Sa voix grave et rauque imprime une impulsion canaille à son répertoire de chansons. Son album, «Maldito Tango» tire d’ailleurs des liens entre les poètes maudits d’Argentine et ceux du reste du monde.

De Madrid à Paris, ce chanteur formé au classique, puis rompu au rock, a su trouver sa voie dans le style national de son pays d’origine. « Le renouvellement vient de ceux qui aiment le tango et dont l’intention primordiale n’est pas de le renouveler, mais simplement d‘apporter son grain de sable. Sans penser au futur, mais plutôt au passé» explique ce très grand "performer".

Justement, quelques mois après Horacio Molina, Melingo vient également se produire à Genève. A croire qu’une véritable connexion suisse du tango est entrain de s’établir.

Horacio Molina, Melingo: deux générations, deux trajets, deux personnalités radicalement différentes. Et pourtant chacun à sa manière fait bouger, vibrer un genre qu’on aurait tort de vouloir enfermer dans un carcan.

Melingo. Plan-Les-Ouates (Genève), Espace Vélodrome, jeudi 25 mars, 20 h. Billets en ligne ici.

Mon disque des mois de novembre et décembre: Abaji

Je m’étais bien jurée de ne pas me faire prendre par le stress d’avant Noël. Résultat: plusieurs semaines que j’ignore mon blog et que je n’ai même pas réussi à assurer le service minimum, à savoir partager mon disque du mois dans ces pages! Je me rattrape avec un disque qui peut s’écouter un mois, deux mois ou toute une vie…  Son auteur, Abaji est un musicien greco-turco-arménien qui grandit au Liban avant de s’installer à Paris lorsque la guerre du Liban éclate.  «Origine Orients» est son cinquième opus sous son nom. Un musicien que les critiques américains, toujours friands d’étiquettes qualifient de «derwiche du Mississipi» de «Dylan chantant en arabe». Voilà plus de trente ans qu’Abaji s’abreuve aux sources de ses deux passions musicales: le blues et les musiques orientales. Pour cet enregistrement solo, Abaji a toutefois opéré de façon radicale. Il est aller s’enfermer en studio, seul, pendant 48 heures. Percussions attachées aux pieds, guitares et flûtes des quatre coins du monde à portée de main, il s’est laissé porter par son inspiration du moment pour enregistrer plus de 40 morceaux. Un exercice qui nécessite pas mal de concentration, de contrôle et d’écoute de soi, de feeeling. Toute chose qu’Abaji possède. Les quatorze pièces de ce voyage intérieur finalement retenues sur «Origine Orients» en font une démonstration éclatante. Abaji a mis son talent au service de son émotion, d’une mise à nu. Sa voix, souvent dans les graves (mais capable de monter très haut aussi), chante en cinq langues et évoque  un univers intérieur foisonnant. Un blues mutant et universel qui frappe en plein cœur. Abaji est en concert à Paris ce soir et demain soir. A ne pas rater pour ceux qui sont sur place. Quant aux autres, ils peuvent visionner ci-après la vidéo de "Desert To Desert" prise pendant l’enregistrement de son disque.

En concert avec Nawal Raad (danses d’Orient)  à Paris, Théâtre de la Reine Blanche (2 bis, passage Ruelle, 75018 Paris), lundi 21 et mardi 22 décembre à 21 h.

Abaji, «Origine Orients» (Dist F: Harmonia Mundi. Dist CH: Disques Office)


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