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Anthony Joseph, la danse des mots
Poète et musicien : Anthony Joseph ne conçoit pas l’un sans l’autre. Démonstration sur la scène du château au Festival de la Cité, en compagnie de son « Spasm band »
« Je suis né et j’ai passé toute mon enfance à Trinidad. J’ai donc baigné dans le calypso, le steelpan et toutes les musiques caraïbes. Encore aujourd’hui, ces musiques sont ma colonne vertébrale ». Enfant, Anthony Joseph développe pourtant un autre talent, un peu particulier pour son âge: l’écriture. Ce passe-temps lui procure une concentration intense, la possibilité de se centrer, un plaisir qu’il n’a cessé de savourer depuis. Mais dans les Caraïbes, être poète n’est pas une sinécure. A la fin des années 80, Anthony Joseph a une vingtaine d’années. Il décide de tenter sa chance de musicien à Londres, l’ancienne métropole. Il monte un groupe de black rock. Puis c’est la révélation : Anthony Joseph prend conscience de l’importance que l’écriture a pour lui. Il décide de devenir poète à temps plein.
Il fait paraître plusieurs recueils de poésie remarqués par leur style particulier. Insidieusement, la musique revient. Lors de ses lectures publiques, Il songe d’abord à se faire accompagner d’une basse, puis d’une percussion. En 2004, le Spasm Band est né. En 2006 son premier roman « The African Origins of UFO’s », un ouvrage de science-fiction afro-psychédélique lui vaut la reconnaissance de ses aînés. Il innove : utilisant des techniques d’écriture de son crû, il expérimente en mêlant anglais et dialectes de Trinidad, prose et poésie. C’est à ce livre majeur que seront empruntés la plupart des paroles des chansons du premier opus de Anthony Joseph and The Spasm Band, « Leggo de Lion ». “Tout est connecté pour moi, explique simplement cet artiste mutant, la poésie est comme un grand parapluie qui rassemble tout ce que je fais. Mon seul mot d’ordre est vivre ma vie, être ce que je suis ». Et quand on le compare à un dub poet, Anthony balaie l’analogie d’un revers de la main. Les dubs poets sont liés au reggae, ils sont aussi plus engagés. Bien sûr des gens comme Linton Kwesi Johnson m’ont influencé, mais je fais quelque chose de plus expérimental. ».
Deux albums plus tard, l’approche d’Anthony Joseph est toujours plus musicale, toujours plus personnelle. S’appuyant sur des techniques d’écriture surréalistes ou du fameux cut-up de William S. Burroughs, il cherche à « faire quelque chose de plus physique. J’aimerais que chaque rime, chaque deux mots le lecteur, l’auditeur soit surpris, se demande où on l’emmène. De façon générale, je trouve que la poésie est devenue très prévisible. » Cela s’entend sur « Rubbers Orchestra » (littéralement « l’orchestre de caoutchouc »), son dernier CD, paru en novembre dernier.
Evidemment quand il joue à l’étranger, Anthony Joseph sait que son public capte moins les subtilités de son langage, mais il adore aussi le feeling de la danse et l’improvisation. Et The Spasm Band aussi, comme son nom l’indique. Après huit années passées à jouer ensemble, les musiciens et le poète se connaissent parfaitement. Disons plutôt qu’ils savent toujours mieux créer spontanément ensemble. « On ne sait jamais combien de temps un chanson va durer. On fait une liste des morceaux avant de monter sur scène, mais tout reste flexible, tout le temps » conclut Anthony Joseph, déjà réjoui à l’idée de revenir jouer en Suisse après son passage remarqué au Cully Jazz Festival l’an dernier.
Festival de la Cité, Place du Château, samedi 14 juillet, minuit.
Lelou Menwar, histoires créoles
Avec son trio à cinq sous, Lelou Menwar porte haut et fort l’étendard d’une musique mauricienne différente, passionnante. Il sera en concert ce soir au Festival de la Cité.
Lelou Menwar est de ceux qui vivent au rythme de la nature, s’imprègnent des sons du quotidien observent et créent à partir de ce qui semble tellement évident qu’on ne le remarque même plus. Né en 1955 dans une cité de l’île Maurice, à quelque 500 km à l’Est de Madagascar au milieu de l’Océan Indien, rien ne le prédestine à devenir ce qu’il est aujourd’hui : un rénovateur subtil des musiques traditionnelles de son pays.
Petit, il ouvre grand ses oreilles, entend le sega : le chant et les percussions et la danse que les esclaves de diverses origines ont élaboré ensemble en créole. A la fin des années 60, sous l’influence du folk et du rock, le sega s’essaie à la guitare. Stéphano Honoré, déjà surnommé Lelou, mais pas encore Menwar (« La Main Noire) ne fréquente pas beaucoup l’école. Il fait des petits boulots, bricole des instruments avec ce qui lui tombe sous la main. A 14 ans, il compose sa première chanson comme d’autres aujourd’hui feraient leur premier rap : « pour dire les choses qui ne me semblent pas justes ». Sous les cocotiers sous le soleil et les alisés, l’île Maurice cache son lot de pauvres, de délinquants juvéniles et de problèmes de drogue. « Le slogan de l’île Maurice est “le pays avant tout“. Pour moi, la priorité c’est le bien-être des gens. Il ne sert à rien de construire des maisons pour le bon Dieu si les gens n’ont pas de quoi se loger !»
Quarante ans plus tard, Lelou Menwar est devenu l’ambassadeur du sagaï, un genre qu’il a créé, dérivé du sega. Ce nom fait référence aux baguettes que les artisans matelassiers utilisent pour trier les fils de laine. Ce sagaï-là a été conçu après maints voyages. Un séjour de plusieurs années à l’île de la Réunion où Menwar côtoie ceux qui sont devenus aujourd’hui des références : Danyel Waro, Gilbert Pounia de Zisakakan ou Alain Peters. Puis de nombreux voyages – de plusieurs mois à deux ans – en France. Mais Lelou Menwar revient toujours sur son île pour partager, pour échanger. Avec quatre CDs à son actifs (malheureusement difficilement trouvables) et ses prestations scéniques trop rares sur notre continent, Lelou Menwar est l’un des passages obligés du festival de la Cité. Avec son trio « à cinq sous » comme il l’appelle affectueusement, il démontre une fois encore que moins c’est plus. Une voix incantatoire, un chant en créole, des percussions et une guitare suffisent à vous emmener dans un tourbillon d’émotions et de paysages sonores.
Parce qu’il n’aime pas les idées reçues, Lelou Menwar porte des nattes depuis plus de vingt ans : « Je ne suis pas rasta, je suis ouvert à toutes les religions. Mais je porte les dreadlocks pour lutter contre les préjugés que l’on peut avoir contre ceux qui ont choisi cette coiffure. Comme pour dire “regardez je suis normal et je porte des nattes“ ». Défenseur du Ravanne (grand tambourin africain), Lelou Menwar a tout appris en autodidacte et ne sait ni lire ni écrire. Ce qui ne l’a pas empêché de faire une méthode (livre et cassette) sur le sujet en compagnie de deux amis, respectivement musicien et écrivain. Il a également fondé une école de Ravanne. Aujourd’hui, il se réjouit de voir que la culture dont il est issu n’est plus en voie de disparition. Mieux qu’elle évolue et se structure. Quant à lui, il continue sa trajectoire, tranquillement, sereinement, toujours à l’affût de nouvelles sonorités, de nouveaux instruments de percussion, à créer à partir de coques de pistaches ou de tiges de canne à sucre. Pour porter toujours plus loin les histoires de marins et d’exil et les musiques qui peuplent son petit bout de terre.
Festival de la Cité, La Fabrique, vendredi 13 juillet à 20 h 45.
Spoek Mathambo, le rap du futur
Quand Spoek Mathambo s’exprime, il n’hésite pas à revenir sur un mot pour en trouver un autre, presque synonyme qui exprime mieux sa pensée. A l’image de son approche musicale précise, percutante et foisonnante. Artiste de hip hop sud-africain, il s’est construit un univers grandiose dans lequel il est le metteur en scène et le principal protagoniste. Spoek Mathambo est adolescent lorsque la fin de l’apartheid est déclarée. Il fait déjà du hip hop. A 27 ans, ce créateur a aujourd’hui deux albums à son actif et est capable de revisiter un classique sud-africain comme un morceau de Joy Division. Explications avant son concert ce soir au Festival de la Cité, sur la scène de la Fabrique à 22 h 15
Votre univers musical est incroyablement riche, du punk au kwaito en passant par la house. Comment faites-vous pour aimer autant de musiques si différentes ?
Spoek Mathambo Je ne considère pas cela comme une anomalie ! Pour moi, c’est la même chose que aimer lire différents types de livres, différents types de films.
On dirait pourtant qu’en Afrique du Sud, les musiciens ont les oreilles plus ouvertes sur différents courants musicaux qu’en Europe ?
Spoek Mathambo J’ai des amis en Amérique, en Europe. Nous sommes tous ouverts d’esprit. C’est ce qui nous unit. J’ai l’impression que c’est plus une question de génération que de situation géographique. Nous avons grandi avec Internet et nous pouvons ouvrir des milliers de fenêtres d’un seul coup. Et toutes ces fenêtres peuvent mener à des mondes différents.
Vous semblez mener votre carrière à votre manière sans trop vous soucier du music business. Vous confirmez ?
Spoek Mathambo Hum, je me soucie du music business et de ma carrière. Mais quoi que je fasse, ce n’est pas lié à la nécessité. Si quelqu’un veut me donner 20’000 € pour faire un album, je vais les prendre et faire l’album que je veux. Mais si personne ne vient me proposer quelque chose, je vais continuer à faire ma musique quoi qu’il arrive et à la mettre sur Internet comme je l’ai fait par le passé.
Vous avez joué dans beaucoup de pays d’Europe, de la Norvège à la Hongrie en passant par le Portugal et l’Italie. Est-ce que la réception du public était différente à celle que vous pouvez avoir en Afrique du Sud ?
Spoek Mathambo C’est difficile de généraliser de cette façon. Il y a tellement de pays différents en Europe. J’ai même joué à Kiev en Ukraine. C’était excitant. Ils connaissaient certaines des paroles et chantaient avec moi. Je crois qu’il y avait une crise politique au moment où j’ai joué là-bas, mais ce soir-là, c’était la fête, une ambiance de dernière fête au monde. J’ai adoré.
L’image a beaucoup d’importance dans votre démarche artistique ?
Spoek Mathambo Plus que l’image, je dirais l’esthétisme. Ce n’est pas quelque chose qui m’obsède, mais c’est quelque chose qui m’intéresse. Ça fait partie de mon background. A un moment donné, j’ai étudié le graphisme. Beaucoup d’artistes qui m’ont inspiré sont des gens qui avaient une forte identité visuelle.
Vous pensez à qui en particulier ?
Spoek Mathambo Prince, Iggy Pop ou Fela Kuti.
Vous considérez-vous aujourd’hui comme un rapper ou comme un artiste au sens large du terme ?
Spoek Mathambo Il est évident que je suis un artiste au sens large du terme. Parfois je rappe, parfois je joue le rôle du rapper. J’utilise différents outils. Un peu comme quand on fait de la peinture : il y a les esquisses, le pinceau, les impressions.
En quoi votre background sud-africain est-il important dans votre démarche artistique ?
Spoek Mathambo Ma musique c’est juste moi. Mon background sud-africain est important en tant que faisant partie de moi. C’est un aspect de mon identité au même titre que le hip hop, que lire des bouquins de science-fiction ou voir des films d’horreur.
Vous jouez maintenant avec une formation complète. C’est nouveau ?
Spoek Mathambo Parfois je joue avec un groupe, parfois avec un autre, parfois en version électronique. J’essaie de me concentrer sur ce qu’il y a d’intéressant dans mes morceaux. Je regarde où j’en suis et je retravaille certains titres pour qu’ils restent toujours aussi excitants.
Tous à la Cité!
Ce n’est pas parce que j’ai programmé quelques concerts au festival de la Cité que je recommande chaudement d’y aller. Enfin pas seulement… Car j’ai bien évidemment proposé au festival des trucs que je trouve géniaux comme Aziz Sahmaoui. L’ex-leader de l’ONB revient aux sources de la musique gnawa qu’il conjugue avec ses cousines sénégalaises. Et comme, entre-temps, il a passé dans les rangs de Joe Zawinul, son combo est un véritable navire de rythmes et de mélodies imparables qui sait déclencher des tempêtes comme fendre les flots avec subtilité (Place du Château, samedi 2, 23 h 45). Avant le gnawa Aziz Sahmaoui, nos amis de Imperial Tiger Orchestra investiront la scène du Château avec leur collègue éthiopien Endress Hassan et un coupe de danseurs. Je ne reviens pas sur le sujet, j’ai abondamment tartiné sur eux. Ceux que ça intéressent peuvent d’ailleurs d’ailleurs télécharger ici le dernier article que je leur consacre dans Vibrations:
Mais tonight is the night: Le festival démarre en beauté avec sur la scène de la Fabrique (20 h) avec Forro in the Dark. Ce groupe de New-Yorkais d’origine brésilienne amène à la musique traditionnelle de leur pays un gros son, une approche à la fois "arty" et soul. Une démarche qui avait plu en son temps à un certain David Byrne qui collabora avec eux sur leur premier album, paru en 2005. Au même titre qu’une certaine Bebel Gilberto..
Pour info Forro in the Dark rejoue sur cette même scène de la Fabrique mercredi (21 h 15) et jeudi (23h).
Revenons à ce soir, suite des festivités avec les nouveaux héros genevois que sont Mama Rosin (scène de la Fabrique, 21 h 15). Trois hurluberlus qui détestent les formats et malaxent musique cajun, blues et tout autre genre qui leur plaît avec dextérité et décontraction. Final avec Professeur Wouassa (scène de la Fabrique, 23 h 15), les Lausannois, adeptes d’afrobeat pur jus. Ils annoncent pour l’occasion une ribambelle d’invités. Cela dit un cruel dilemme va se poser à ce moment là de la soirée: un peu avant (à 23 h), sur la scène du château démarre un spectacle qui s’annonce d’ores et déjà incroyable, signé Faustin Linyekula. «More, more, more… future» est le clin d’œil trash d’un artiste congolais au bon vieux slogan punk no future. Avec dans le rôle du guitariste punk africain le génialissime Flamme Kapaya. Des costumes improbables (signés Xuly Bët), des danses déjantées et des musiques d’un genre nouveau pour rêver et réinventer un possible Congo. Explications et extraits avec l’auteur du spectacles dans la vidéo ci-dessous:
De Akim El Sikameya à Carla Bruni en passant par Pura Fé
Hier soir sur la scène du château du festival de la Cité, le chanteur oranais Akim El Sikameya a fait l’unanimité. Akim el Sikameya, c’est la virtuosité mise au servie de la chaleur humaine et de l’humanité. Sa voix grimpe les octaves comme vous chantez sous votre douche et il joue du violon debout. Immédiatement à l’aise sur la nouvelle scène circulaire du festival, Akim El Sikameya a distillé son concert comme un derviche tourneur au ralenti. A ses côtés, le joueur de mandole, Salim Allal et le vertigineux guitariste Taofik Farah tissent une toile musicale méditerranéenne qui réconcilie la musique arabo- andalouse avec ses racines africaines et le sud de l’Europe. Le public ne s’y est pas trompé: en moins d’une heure, les 2000 spectateurs ont chanté, dansé et terminé le concert dans une standing ovation. J’ai filmé une bonne partie de la prestation, mais la caméra est repartie dans les bagages de Salim Allal… Ce sera donc pour une autre fois.
Bon, vous me direz que, étant la programmatrice de ce concert, je fais ma pub. Mais je vous assure que j’ai vu Akim un bon nombre de fois maintenant et que la magie opère à chaque concert et dans n’importe quelle condition: en club, en plein air, dans un théâtre…. Pour la petite histoire, la dernière fois que je l’ai vu, en février dernier à Genève, j’ai offert à Taofik Farah le dernier CD de la géniale chanteuse amérindienne Pura Fé que nous avions écouté ensemble dans la voiture. Et, devinez quoi? Ce-dernier joue aussi avec une certaine Carla Bruni et le lui a transmis, Passons outre l’indélicatesse de Tao qui a donné un CD qui lui était destiné (je blague… ), l’idée que la première dame de France ait craqué sur Pura Fé, ma plaît assez. Pas vous?
Les Espoirs de Coronthie au Festival de la Cité de Lausanne
C’est un de mes groupes africains actuels préférés. Partis de rien ou presque, les espoirs de Coronthie sont un défi sans cesse renouvelé. Un des groupes phares de Conakry qui ose se lancer à l’assaut de l’Europe en big band avec trois chanteurs, pas mal de percussions, des guitares et un joueur de kora plutôt inspiré. Vous pouvez lire ici, un article plus détaillé que je leur avais consacré dans le magazine Vibrations. Mais surtout venez nombreux au Festival de la Cité, à la scène de la Fabrique (derrière la Cathédrale). C’est gratuit et deux soirs de suite: mardi 6 et mercredi 7 juillet à 20 h 30. Soyez ponctuels, car leur spectacle ne dure qu’une heure et que, comme je me tue à vous le dire, ça en vaut vraiment la peine.

