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Gasandji: une voix, un style, un esprit

Gasandji_1_photo Gaela BlandyDepuis qu’elle a sorti en 2013, son premier album solo et éponyme, Gasandji écume les scènes de France, d’Allemagne et de …. Suisse. La chanteuse congolaise fait escale demain, mercredi 9 avril, au Cully Jazz Festival. Son nom d’artiste, Gasandji l’a hérité de son arrière-arrière grand-mère. Il signifie « celle qui éveille les consciences ».  Son disque « né de petites mains, sans argent » est un petit bijou d’intimité, de simplicité. En lingala, en français ou en anglais, elle propose des belles chansons aux harmonies irrésistibles.

On pense à son compatriote Lokua Kanza avec lequel elle a d’ailleurs déjà travaillé, en plus simple, plus direct.  Soutenue par RFI (Talent Edition), l’album a reçu peu après le coup de cœur de la chanson francophone de la prestigieuse Académie Charles Cros.

Gasandji c’est une voix, un style (le crâne rasé, coiffé d’une seule natte), un esprit. Gasandji c’est un univers fait de rêves, d’espoirs, de partages. « Je raconte des histoires et, quand je les donne au public, elles deviennent les leurs.». Gasandji c’est aussi un corps (elle fut longtemps danseuse de hip hop), car comme elle aime le répéter: «Ma musique parle au cœur, mais passe d’abord par les pieds. »  

Et pour le plaisir des yeux et des oreilles, écoutez ce somptueux duo improvisé avec  son compatriote Mr Fredy Massamba au début de l’année au studio de l’Ermitage.

Cully Jazz Festival, Next Step, mercredi 9 avril, 19:30

 

Seun Kuti : un sax, un combat

 

@Romain Rigal

@Romain Rigal

Seun Kuti a trente ans. Il a déjà passé la moitié de sa vie à la tête de Egypt 80, le groupe de son défunt père, Fela Kuti. Je l’ai rencontré juste avant son concert à Epalinges dans le cadre de l’excellent et tout nouveau festival 1066. De plus en plus à l’aise, de plus en plus enjoué, Seun Kuti reste toujours aussi vindicatif. Pendant tout l’entretien son regard ne lâche pas le mien. L’homme a des choses à dire, il les dit bien et il veut s’assurer que le message et bien passé. Il  ponctue souvent ses phrases d’un rire explosif. Un rire comme un exutoire à la souffrance de ses concitoyens nigérians, dont les conditions de vie toujours plus dures le préoccupent tant.

From Europe in Fury

Vous tournez en Europe, quelle est votre vision de l’Europe en 2013?
Seun Kuti Le monde va plus mal, alors forcément l’Europe va plus mal. Les gouvernements n’écoutent que les riches, passent des lois pour aider les multinationales dont les bénéfices vont aux riches, etc etc. Quand vous entendez les politiciens parler, ils parlent toujours des classes populaires qui doivent travailler plus. Travailler plus pourquoi ? Pour continuer d’enrichir les riches. Mais ils ne parlent jamais d’améliorer les conditions de vie des pauvres. Il y a une égalité dans le vote, mais pas dans la représentation des populations au gouvernement. L’austérité est désormais partout. Regardez l’Espagne, la Grèce, l’Italie ! Sans parler des pays qui n’ont jamais été acceptés dans l’Europe comme la Macédoine ou la Turquie. Ce qui est encore plus grave est que l’environnement va aussi de plus en plus mal. Sans la planète, il n’y a pas de vie…

Vous êtes venus plusieurs fois en Suisse, que pensez-vous de la Suisse ?
Seun Kuti Quand je suis en Suisse, je me dis toujours que l’Afrique est un continent très riche.

L’Afrique ???
Seun Kuti Je vois tout l’agent de l’Afrique chez vous (rires). J’exagère… allez, disons que 60% de l’argent de l’Afrique est en Suisse.

Afrobeatssss

Vous vivez à Lagos, est-ce que vous êtes très présent dans la scène musicale nigériane?

© Lemi Ghariokwu

© Lemi Ghariokwu

Seun Kuti Je suis plus connu pour être un activiste qu’un artiste. Ma musique est moins exposée au Nigéria qu’aux Etats-Unis ou en Europe. Les radios ne la jouent pas, ni celle de Fela d’ailleurs, à cause de ce qu’elle représente. Ils préfèrent diffuser de la musique africaine américanisée. Ils ont même inventé un nouveau genre : l’afrobeats, afrobeat avec un « s » . Préparez-vous ça va arriver chez vous…

Il y a six ans, lors de la parution de votre premier disque, « Many Things », vous disiez que l’un de vos buts était l’émancipation des Noirs. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Seun Kuti   Regardez le monde, c’est devenu une lutte globale. La lutte d’un homme du peuple au Nigéria n’est pas très différente de celle d’un homme du peuple en Chine. Cela dit, je reste un défenseur du continent noir parce que les Africains sont les seuls qui n’ont aucun endroit où aller. Tout le monde leur dit « Pars, rentre chez toi ! ». Mais quand ils se retournent et regardent vers l’Afrique, ils sont obligés de constater qu’ils n’ont plus de chez eux.

Quelle est la situation au Nigéria en 2013 ?
Seun Kuti De pire en pire. 80 % de la population vit avec moins de deux dollars par jour. La souffrance est toujours plus grande. Les gens meurent inutilement. Dans mon pays, si vous avez un arrêt cardiaque dans la rue, vous n’avez aucune chance de vous en sortir. Il n’y pas de service d’urgence qui va venir vous sauver ! Chaque semaine des milliers de gens sont tués sur les routes qui sont beaucoup trop dangereuses. Mais personne ne parle de ça. On préfère parler de la croissance du business. De quel business parlons-nous ? Il n’y pas de croissance si les gens continuent de mourir comme des mouches ! Au moment où je vous parle, toutes les universités sont fermées parce que le gouvernement a refusé de payer un salaire décent aux conférenciers. Evidemment pour les gens qui sont au gouvernement ce n’est pas un problème car leurs enfants vont tous dans des universités privées…

Demo Crazy

Seun2(c)Romain RigalEn quoi la situation actuelle a changé par rapport à celle qu’a connu votre père ?
Seun Kuti  Du temps de mon père, le gouvernement – qui était une dictature, – assumait pleinement d’être le méchant, l’agresseur. Aujourd’hui, le gouvernement reste le principal agresseur de sa population, mais il ne l’assume plus du tout. Il se pose toujours en victime. Ce qui a tendance à me rendre dingue…Depuis que nous avons passé à la démocratie, en 1998, l’inflation a augmenté de 350%. Tout a augmenté, la nourriture est devenu tellement chère qu’on appelle les plus pauvres les rations 0-1-0. Ce qui signifie qu’ils n’ont plus de quoi manger trois fois par jour. Le matin, ils boivent de l’eau (= ration zéro), à midi ils mangent quelque chose à base de farine ( = ration 1) et le soir de l’eau à nouveau. Pendant ce temps, le gouvernement nous parle de l’augmentation du Produit Intérieur Brut ! Moi je me fous du PIB. Je vois surtout est un gouvernement n’arrête pas d’emprunter et de privatiser les services d’état.

Comment voyez-vous le futur au Nigéria?
 Seun Kuti L’indépendance existe en Afrique depuis plus de cinquante ans. Mais dans les années 60, seulement 200 Africains étaient diplômés. Comment 200 diplômés auraient-ils pu conduire l’Afrique vers l’Indépendance ? La plupart des gens ne comprenaient pas ce qu’était la démocratie, le système judiciaire, etc. Ils faisaient confiance aux Occidentaux. C’est pour ça que des gens comme Mobutu ont pu manipuler leur peuple. Aujourd’hui, le niveau d’éducation a énormément évolué. Les gens ont compris qu’il faut avancer, miser et croire en eux. Nous ne pouvons plus avoir une économie qui est sous la tutelle de la communauté occidentale. Nous devons avoir une vraie indépendance.

Vous êtes donc optimiste?
Seun Kuti Il faut être optimiste sinon c’est le bain de sang garanti. Nous sommes un milliard, nous avons un certain poids. Pour changer le système, le combattre ou le remplacer, il faut d’abord le connaître et je crois que nous en sommes là aujourd’hui. Je suis sûr que les élections de 2015 vont être les plus folles, les plus intenses, mais aussi les plus honnêtes élections que le Nigéria n’ait jamais eues. Je vois déjà des jeunes qui lancent leur candidature par Internet. Rien de sérieux jusqu’ici, mais c’est clair que cela va venir.

Encore faudrait-il trouver un vrai leader qui arrive à rassembler tout le monde ?
 Seun Kuti   Oui bien sûr. Nous ne voulons pas d’un Hollande ou d’un Obama. Notre démocratie n’est pas la même démocratie qu’en Occident. Nous en sommes plutôt au stade d’un Abraham Lincoln. Il nous faut un leader de sa trempe, quelqu’un qui soit prêt à se sacrifier entièrement, prêt à construire à partir de rien, prêt à écouter les revendications et les souffrances des gens du peuple. Pas quelqu’un qui vit dan un palace, qui circule dans des voitures blindées et qui se déplace en jet privé.

Banned music

© Kelechi Amadiobi

© Kelechi Amadiobi

Votre deuxième album, « From Africa in Fury: Rise » est plus déterminé, plus acéré que le premier « Many Things ». Qu’en est-il de votre troisième album qui va paraître au début de 2014?
Seun Kuti   Quand vous êtes dans le vrai, votre conviction ne peut que grandir. Plus je grandis, plus j’étudie, plus je me rends compte que ce que je fais est nécessaire, pour le Nigéria, pour l’Afrique. Musicalement, cet album va aussi beaucoup plus loin. Jusqu’ici je n’ai jamais écouté mes disques. Une fois que je les ai enregistrés, je me contente de les jouer sur scène. Je les ai même interdit d’écoute chez moi ! Mais celui-là n’est pas encore sorti et je l’écoute, le réécoute, sans me lasser.

Vous l’avez réalisé avec le producteur Robert Glasper qui vient du jazz et du hip hop américain ?
 Seun Kuti  Oui, Robert Glasper a ajouté beaucoup de piano et apporté sa patte à la co-production. Le mélange entre son approche et l’afrobeat est vraiment réussi. J’ai aussi des invités incroyables : David Neerman, Christian Scott, M-1 de Dead Prez et d’autres encore.

Vous donnez l’impression d’être très proche de votre groupe, Egypt 80, dont certains des musiciens pourraient être vos grands parents ?
 Seun Kuti   La musique nous dit ce que nous devons faire. Nous fonctionnons comme une famille. Je ne suis pas entré dans le band  en voulant jouer les leaders. Quand Fela est mort, je voulais juste que le groupe continue de jouer. Egypt 80 est une institution C’est le groupe africain qui a le plus enregistré ! Ce n’était pas une histoire d’ego. Aujourd’hui, je suis devenu ce que je suis. Ils m’ont toujours soutenu. Quand mon père est mort, j’avais 14 ans. J’aurais pu jouer avec le groupe pendant dix ans et puis me lancer dans autre chose. Eux avaient 45, 50, 60 ans. Dix ans pour moi, ce n’était rien, mais pour eux c’était tout. Ce sont eux qui ont pris le plus grand risque.

Et avec votre frère Femi, vous n’avez jamais songé à faire quelque chose?
 Seun Kuti   Oui, c’est prévu. Mais nous ne voulons pas brûler les étapes. On fera un disque ensemble quand on sera tous les deux fauchés !

Comme votre père, vous chantez et vous jouez du saxophone. Et ce depuis que vous êtes tout petit. Qu’est-ce qui vous a attiré vers cet instrument ?
Seun Kuti   Mon père a toujours eu un sax à la maison. Il trônait dans le salon. Je ne dirais pas que j’étais attiré, mais le sax était là. Forcément, je m’en approchais et j’essayais d’en jouer. C’était un sax ténor, il avait la même taille que moi ! Mon père ne voulait pas que son sax devienne mon jouet et il a fini par m’en acheter un. Il a ensuite exigé que je commence par le piano. Selon lui, il faut d’abord atteindre un bon niveau au piano avant de pouvoir jouer d’un autre instrument. Au début je n’aimais pas ces cours de piano. Puis j’y ai pris goût et j’ai laissé tomber le saxophone. Je ne l’ai repris qu’après la mort de mon père, à quinze ans. Aujourd’hui, je ne joue plus du piano, sauf pour composer !

En concert au Festival 1066, Grande salle d’Epalinges (Lausanne), samedi 6 octobre, Egalement à l’affiche ce soir-là : Infinite Livez vs Stade, The Procussions.

Le festival démarre ce soir (vendredi) avec: Kolektif Istanbul, Band of Gypsies, Kadebostany

Ouverture des portes 19 h 30. www.1066festival.ch

Musiques touarègues dans la tourmente

Alors que le MLNA (mouvement national de libération de l’Azawad) vient de faire sa déclaration d’indépendance et que le désert est à feu et à sang, il est plus que jamais l’heure de s’intéresser aux musiques touarègues. J’ai fait un article sur la question pour Le Courrier que vous pouvez consulter sur le site du journal ou en PDF.

Grâce au succès de Tinariwen, une scène touarègue a émergé avec des groupes plus jeunes (Tamikrest, Bombino…) ou plus traditionnels, comme le magnifique groupe féminin Tartit. Ceux-ci vivent actuellement des heures très difficiles, à l’instar de la plus grande partie de la population civile du Nord du Mali.

Pourtant, certaines de ses formations étaient entrain de tracer des voies  intéressantes. Par exemple Tadalat, un jeune groupe qui vient de faire paraître 5 morceaux enregistrés en plein désert dans le studio mobile Sahara Sounds de leur ami, ingénieur du son et manager Abdallah Ag Amano. A l’origine, deux jeunes Touaregs qui fabriquent des guitares-bidons et rêvent de suivre les traces de Tinariwen. Rejoints par d’autres musiciens, soutenus par Abdallah, ils prouvent aujourd’hui que la musique  tamasheq peut s’auto-produire sans obligatoirement passer par des réalisateurs artistiques occidentaux.

Une démarche rendue possible grâce au Français Sedryk et son label Re-aktion, qui fait l’interface et propose ces musiques en téléchargement payant. En 2008, Sedryk fonde tamasheq.net, le site des musiques touarègues et « le Chant des Fauves, la collection des musiques du Sahara ». En 2012, il détient bon nombre des premiers enregistrements des groupes du désert qui commencent à faire parler d’eux, comme Terakaft, Bombino, Tamikrest. Le Chant des Fauves propose aussi des compilations dont « Songs for Desert Refugees », parue il y a peu et  dont les bénéfices iront aux réfugiés du Nord du Mali. Le but de la collection et du site tamasheq.net n’est pas seulement de faire découvrir de la bonne musique, mais aussi « de casser quelques clichés hérités de la colonisation, comme celui de l’homme bleu sur son chameau. » Les CDs sont toujours accompagnés de livrets documentés. Le site propose également des podcasts d’émission de radio, des interviews d’artistes, un lexique et même une sélection musicale extraite de cartes mémoires récupérées dans le désert!

Quant à Tadalat – les instigateurs de cette compilation – ils innovent aussi musicalement en intégrant une batterie et des nouvelles rythmiques tout en s’offrant des séquences de chants traditionnels soutenus par des claquements de main. Plutôt convainquant. Et toujours téléchargeable au même endroit.

En janvier 2012, juste avant que la rébellion n’éclate, Tadalat a été lauréat du prix « Nouveaux Talents » au Festival au Désert. Ci-dessous un extrait de sa prestation. A voir pour l’ambiance et en faisant abstraction du son… Rock’n’roll à tous points de vue.

Mon disque du mois d’octobre: Kouyaté & Neerman

Ces deux-là ont du génie. Il y a trois ans, ils ont fait paraître un premier disque  déjà intrigant, baignant dans la culture mandingue. Le vibraphoniste David Neerman, connu dans les milieux jazz, soul parisien, rencontrait et dialoguait avec son alter ego africain, le balafoniste Lansine Kouyaté. Un musicien qu’on trouve dans toutes les bonnes sessions maliennes: de «Sarala» avec Hank Jones à «Red Earth» avec Dee Bridgewater.

Le nouvel opus de Kouyaté & Neerman, «Skyscrapers and Deities», qui paraît aujourd’hui, propulse les deux complices, adeptes de percussions à claviers dans une autre dimension. Les gammes, les harmonies et les systèmes d’échanges sont désormais maîtrisés : Kouyaté & Neerman s’affranchissent des règles d’un dialogue entre deux cultures. Ils osent la différence, délaissent la jam au profit de morceaux plus structurés et invitent des artistes qui sortent du cadre. Le dub poet anglais, originaire de Trinidad, Anthony Joseph, est l’un deux. Il déboule avec son franc-parler et sa diction soyeuse sur un titre consacré à Haïti. Groove, effets de distorsions, et poésie fracassante font penser que si Gil Scott-Heron était encore envie, il aurait tout de suite béni ses fils spirituels-là ! Puis le rythme ralentit, les deux complices s’offrent un clin d’œil à Gainsbourg sur «Requiem pour un Con» avant de repartir vers d’autres horizons musicaux. Kouyaté and Neerman sont devenus des navigateurs de l’espace. Ils ne se lassent pas de faire des escales sur la planète pour s’y approprier ici un rythme ou un air de transe, là un crescendo inspiré ou une atmosphère. Achetez leur dernier opus les yeux fermés et, surtout, ne les ratez pas s’ils font escale près de chez vous. A commencer par le Pannonica de Nantes, mercredi 26 octobre et le Café de la danse à Paris, jeudi 27!

Kouyaté & Neermann, Skyscrapers and Deities, No Format

Cesaria Evora tire sa révérence

Non Cesaria Evora n’est pas morte, mais elle est malade, fatiguée, plus en mesure d’assurer un calendrier et des tournées de stars de la world music.Le quotidien Le Monde l’explique et fait son éloge mieux que je ne pourrais le faire. A lire ici.
Et pour dire au-revoir à la grande dame de la chanson capverdienne, à regarder encore une fois son « besame mucho » romantique et prémonitoire.

Le charme de Mounira …

La première fois que j’ai rencontré Mounira Mitchala il y a trois ans, elle résidait dans un studio à la Cité des Arts de Paris et participait à une résidence de chant. Depuis la jeune femme timide que j’ai rencontrée a pris de l’assurance et a peaufiné sa démarche.

Ce qui m’a plu d’emblée chez elle c’était sa voix, ses mélodies, la nostalgie de ses refrains. Une voix qui tire des liens entre Afrique noire, monde arabe et Orient. Acoustique mais pas trop, moderne mais pas trop, Mounira Mitchala dégage une aura de subtilité. Après avoir remporté le prix RFI en 2008, elle fait paraître la même année son premier CD, «Talou Lena» (Marabi). Très vite certains de ses titres sont repris sur des compilations de world music. Elle est d’ailleurs l’une des rares artistes de la nouvelle génération figurant sur le coffret encyclopédique de 200 titres «Africa: 1960-2010: 50 ans d’Indépendance», récompensé par le prix de l’Académie Charle Cros l’an dernier.

De retour en Europe pour y enregistrer son second CD, elle fait une escale genevoise, à La Julienne de Plan-Les-Ouates où je programme des concerts quatre fois par année. Une occasion unique de voir une future grande dame de la chanson africaine entourée de la crème des musiciens africains. Dont Emile Biayenda des Tambours de Brazza à la batterie et Charles Kely à la guitare (qui a lui aussi un album sous son nom).

Pour le plaisir des yeux (et des oreilles), un aperçu de son talent ci-dessous dans cette vidéo (de mauvaise qualité) où elle chante pour le Darfour:

Ah… J’allais oublier: la billeterie en ligne c’est ici!

Révolution africaine au Cully Jazz Festival

L’édition 2011 du Cully Jazz Festival se sera déroulée comme un long crescendo d’excellentes musiques. Côté jazz, il y eut des moments d’exception, dont  Tigran Hamasyan en solo au temple, l’incroyable contrebassiste israélien Avishai Cohen ou  Archie Shepp grand maestro parvenu au sommet de son art  à 74 ans! Mêlant classiques de son répertoire, blues (qu’il chante lui même et fort bien) et innovation avec l’incroyable Napoléon Maddox à la voix. Rarement rap –  ou plutôt spoken world  comme disent les Anglais –  n’a atteint un tel niveau de subtilité, de sensibilité, d’excellence. Chapeau! Eric Legnini avec la chanteuse à la voix marquée Krystle Warren a été le premier à développer les liens infinis qui lient la plupart des musiques à l’Afrique.

Le maestro Gilberto Gil avec son fils et le grand Jacques Morlenbaum à la contrebasse a débarqué en toute tranquillité. Pour un show grandiose. Extrapolant à partir de cette formule minimale, Gilberto Gil, chante, siffle, glisse dans des chants de gorge, frappe sa caisse de résonance comme une percussion ou ponctue ces sentences d’une seule note répétitive. Si vous avez raté la chose, le concert existe en disque sous le nom de Banda Dois. Il ne me semble pas que le disque soit distribué en France, ni même disponible sur Itunes mais il est téléchargeable légalement ici. Y figure entre autres un titre en français intitulé «La Renaissance Africaine».

Ça tombe bien parce que hier soir, vendredi 1er avril, le Cully Jazz baignait en pleine renaissance africaine. D’abord avec l’incroyable duo Ballaké Sissoko et Vincent Segal. Une première suisse et une première pour moi dans l’église du village. Ensemble, avec émotion, humilité et pas mal d’humour, le Malien, virtuose de la kora et le Français, champion du violoncelle, ont revisité les standards de la culture mandingue en les mêlant à leurs propres compositions. Thèmes classiques, évocations courtes ou nouveaux morceaux de Ballaké Sissko se sont enchaînés. Une subtile alliance entre les arpèges vertigineux de la kora et les mouvements d’archets ou les cordes pincées du violoncelle. Les yeux fermés, complices, les deux amis se laissent porter par leur inspiration, Ballaké ponctuant de quelques « hums » appréciateurs ces moments de félicités partagés.

Au Chapiteau, il faut quelques minutes pour s’adapter à l’ambiance débridée que  Seun Kuti et son big band composé de quelques anciens d’Egypt 80 et d’une flopée de jeunes musiciens est entrain de mettre en place. Evidemment on ne peut s’empêcher de comparer cette prestation à celle de son aîné Femi Kuti, présent l’an passé sur cette même scène. Là où Femi impressionnait avec un spectacle parfaitement rôdé,  calé à la seconde près, avec des danseuses et choristes renversantes, Seun Kuti semble évoluer au sein d’un big band beaucoup plus chaotique. Mais le chaos est savamment orchestré. Passé la transition d’une musique de recueillement à cette transe nigériane, on entre dans la musique sans ne plus pouvoir  lâcher l’affaire. C’est que Seun Kuti a hérité d’une bonne dose de charisme de son père. Danseur époustouflant, saxophoniste de bon niveau, il a la diatribe vindicative. Il fustige les bombardements en Lybie par un Occident qui cherche à oublier qu’il a enrichi Khadafi pendant de nombreuses années en lui achetant son pétrole et en fermant les yeux. Il défend les joints et éructe contre les autorités qui encouragent la vente de cigarettes, drogue légale. Mais surtout, Seun Kuti a décidé d’annoncer à l’Europe l’imminence d’une  révolution africaine en tournant autour d’un des morceaux fétiches de son tout nouvel album «Rise». Comme Martin Meissonier, fidèle ami et producteur de ses débuts, nous le disait il n’y a pas si longtemps «le groupe de Seun Kuti me fait parfois penser à l’Arkestra de Sun Ra». Jugez plutôt sur cette vidéo réalisée en 2005 aux Nuits de Fourvière:

Archie Shepp, Phat Jam in Milano, (Dawn of Freedom)

Gilberto Gil, «BandaDois» (WMI)

Ballaké Sissoko & Vincent Segal, «Chamber Music» (No Format)

Seun Kuti, «From Africa With Fury: Rise», Knitting Factory Records

Musique et politique: du Brésil au Cap-Vert

Juste pour rire: alors que l’ex-ministre de la culture brésilien, Gilberto Gil, ouvre vendredi  le festival de jazz de Cully dans une soirée d’ores et déjà sold out, Mario Lucio dont je suis une grande fan, annule ses concerts européens parce qu’il vient d’être nommé ministre du Cap-Vert… L’occasion de republier ici un article paru dans Le Courrier en décembre dernier et de souligner la trajectoire exceptionnelle de ce musicien hors norme.

Éminence grise de la musique capverdienne, Mario Lucio a été l’un des premiers à réunir les musiques de son archipel. Orphelin, ayant atterri dans une caserne grâce à un militaire ébloui par ses talents artistiques, Mario Lucio grandit seul, à l’écoute des autres. Plus précisément, à l’écoute de ces soldats qui arrivent de leurs différentes îles avec leur instrument sous le bras. Alors que son pays vit les premières heures de son indépendance, il recueille et apprend ces rythmes. Dix ans plus tard, au début des années 90, Mario Lucio est devenu avocat, mais reste musicien dans l’âme. Il fonde Simentera, le premier groupe capverdien qui fait fusionner ce qui jusque-là restait des répertoires bien distincts.

Le Cap-Vert, pays créé de toutes pièces par les Portugais au XVe siècle est devenu prospère grâce au commerce des esclaves. La diversité est un élément fondateur : les références européennes sont aux origines du pays et l’Afrique de l’Ouest est à deux pas…

Depuis qu’il avance à visage découvert, Mario Lucio ne cesse d’explorer ses liens au reste du monde. Sur son précédent opus, «Badyo», enregistré à Bamako, Mario Lucio s’est fait le chantre d’une Afrique en devenir. «L’Afrique n’est pas retardée. Il faut regarder combien de pays compte l’Afrique et combien sont en guerre. Il existe une Afrique urbaine, scientifique, moderne. Il y a des jeunes scientifiques à l’île Maurice, des jeunes entrepreneurs au Bénin, des historiens au Sénégal, Il y a une nouvelle génération d’Africains qui a une conception de la façon dont les continents doivent échanger, communiquer. La vision misérabiliste et d’aide n’est pas appropriée. La première aide serait un changement d’attitude vis-à-vis de l’Afrique.»

Après l’Afrique, place au monde. «Kreol» est le projet le plus ambitieux de Mario Lucio à ce jour. Le multi-instrumentiste s’y est offert un périple sur trois continents. Il a enregistré avec des musiciens africains (Toumani Diabaté, Cesaria Evora), antillais (Ralph Tamar et Mario Canonge), des Brésiliens (Milton Nascimento), Cubains (Pablo Milanès) et Portugais (Teresa Salgueiro). Il dessine les contours d’une musique universelle, parfois proche de chants sacrés, souvent festive, toujours stimulante. À l’image de cet artiste lumineux dont le fil conducteur cherche à : «ajouter la démarche de l’autre à la mienne». Et Mario Lucio de préciser : «Je pense vraiment qu’on doit essayer de voir le monde à partir du point de vue de l’autre, ou du moins de l’autre qui est en nous. Récemment Angela Merkel a dit quelque chose d’incroyable: «Notre effort d’intégration a complètement échoué». C’est sincère et c’est vrai. Toute l’Europe s’est mise à parler d’intégration, mais l’intégration est une forme de soumission. Elle était vouée à l’échec. L’intégration c’est dire «Tu vis chez moi, essaie d’être un peu comme moi !». Pourquoi ne dit-on pas : «Tu es venu me rendre visite alors qu’avant c’est moi qui suis venu chez toi. Comment pouvons-nous vivre notre différence?»

Un point de vue qui peut sembler utopiste, à l’heure où les identités nationales s’exacerbent partout en Europe. Mais l’écoute de «Kreol» prouve pourtant qu’un lien est possible entre les extrêmes., que des cultures à priori différente s’approvisionnent à une même source. «Je crois aux coïncidences cosmiques. Les choses arrivent dans plusieurs endroits au même moment. A l’origine du monde, il n’y a pas eu une seule Lucie, mère de tous les humains. Je pense qu’il y a eu plusieurs mères ou pères simultanément.»
Et comme on ne va pas le voir de si tôt en concert, on se contentera d’une petite vidéo. Bon là, c’est acoustique, avec un instrument traditionnel, un peu transe. Rien à voir avec les orchestrations soignées de son dernier disque. Mais elle vaut la peine d’être vue. Plutôt deux fois qu’une!

Mario Lucio, «Kreol», (Lusafrica/Musikvertrieb)

Danyel Waro à l’écoute des Mondes

J’ai rencontré le grand Monsieur du Maloya en novembre dernier. Son interview a été diffusée dans l’émission de Vincent Zanetti, « l’Ecoute des Mondes » sur la RSR2, dimanche dernier. Elle est « podcastable » ici.

Quant à la version papier publiée dans Vibrations, elle est disponible en PDF là: Danyel Waro

L’écoute de son dernier disque reste toujours hautement recommandée.

Bonne lecture et bonne écoute!

Kara à l’Addis

Kara Fatiguée, mais heureuse… Tel est un peu l’état dans lequel je me sens aujourd’hui. Ces derniers temps, je me suis beaucoup consacrée à la préparation et à l’organisation de la soirée d’inauguration du café Addis à Lausanne. Beaucoup de boulot, beaucoup de stress, peu d’argent et une réussite forcément incertaine. Tout a commencé avec Dereje, le patron du restaurant éthiopien en bas de chez moi. Comme j’y vais souvent, comme j’adore la musique et la nourriture éthiopienne, nous avons sympathisé. Le seul problème étant que Dereje ne s’arrête jamais. Bien que son restaurant tourne bien, qu’il soit ouvert 7 jours sur 7, il trouve encore le temps de faire traiteur à ces heures perdues.

A la fin de l’année passée, il a décidé de reprendre un café de l’autre côté de la rue. Il me le fait visiter et me montre une très jolie salle à l’arrière, un espace idéal pour des soirées musicales et concerts. De fil en aiguille, il me propose de m’aider pour la musique, pour la promo. J’amène mon équipe: Alex Pointet (Shaolin) au graphisme, Suzanna Pattoni à la décoration, dessins de Noyau au mur. Soirée d’ouverture donc samedi 12 février avec Kara, musicien sénégalais que j’adore et dont j’ai d’ailleurs oublié de vous parler dans ce blog.

Kara habite à Genève depuis suffisamment longtemps pour avoir obtenu la nationalité suisse… Bien avant ça,  Kara a passé plus de dix ans à danser et à chanter dans différentes compagnies de danse et de musique. Avec les Ballets d’Afrique noire, il s’installe en Espagne et devient le responsable et metteur en scène de la troupe.  «Lorsque je suis arrivé en Suisse en 1996, un proche m’a offert une guitare. L’expérience acquise dans les ballets africains, les souvenirs de mes voyages, faisaient que les idées se bousculaient dans ma tête. En même temps j’expérimentais l’intimité, la solitude. C’est sur cette guitare que j’ai commencé à composer mes propres délires personnels.» m’expliquait-il lors d’une récente interview. Depuis Kara a fait sa route, jalonnée de plusieurs albums, dont son dernier, «Yolélé», un disque festif de blues-funk peul, mais toujours branché sur ce blues désertique qui l’habite. Piano, harmonica,  cuivres,  Kara y  démontre brillamment qu’il est possible de concilier musiques traditionnelles et actuelles.

Au Café Addis, les choses sont beaucoup plus roots. La scène a été bricolée avec des palettes de chantier, la sono est d’époque et complétée par du matériel prêtée par le théâtre du 2.21 (que je profite pour remercier ici). Kara démarre son set alors que les gens mangent encore. Pas facile. Deux guitares et un percussionniste pour capter l’attention de 100 personnes serrées comme des sardines, dans une salle surchauffée. En une heure à peine , il parvient pourtant à la conquérir par la douceur de sa voix, par le charme envoûtant de ses mélodies peules, par son bagout. Quant au final, il restera au-delà de tout ce qu’on pouvait espérer. Kaabi Kouyaté, fils de l’illustrissime Sory Kandia Kouyaté (un des plus grands musiciens mandingues de tous les temps) est dans la salle. Avec son look de crooner, il vient partager le micro avec Kara. Puis c’est au tour de Mamadou Cissoko, petit frère de Ba Cissoko et d’un autre amis sénégalais, entre diatribe politique et démonstration de danse. Tout simplement mythique. Et mes amis DJ’s en ont profité pour enchaîner et faire danser toute le monde jusqu’à la fermeture. Je n’aurais pas pu rêver plus belle soirée. Ouf! Parfois, on a vraiment l’impression que les dieux sont avec nous!

Pour savoir s’il y aura une suite à cette soirée, le site internet http://www.cafeaddis.ch devrait voir le jour d’ici peu. En attendant le resto est ouvert et la cuisine délicieuse. Allez-y! (Café Addis, 23, rue du Valentin, 1004 Lausanne).

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