Marc Perrenoud live au Ccs de Paris

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@Simon Letellier

Jeudi 29 septembre, le salle du Centre culturel suisse de Paris est presque complète lorsque Marc Perrenoud et ses deux complices, Cyril Regamey (batterie et marimba) et Marco Müller (basse), prennent place. L’espace de l’auditorium s’emplit de leur de leur cascades de notes, de leur présence intense. Le concert s’ouvre avec « Aegan », le morceau phare de leur nouvel album « Nature Boy » à paraître au mois de novembre.

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©Simon Letellier

Donnant la pulsation, les mains de Marc martèlent les touches, avec force et urgence. Les deux autres musiciens sont en symbiose. Ils soutiennent, répondent, accentuent les crescendos. Une forme de transe savante s’installe. L’espace de la scène, l’espace du public fusionne. A partir de là, les trois compères peuvent tout faire : des ballades lumineuses, des reprises inspirées dont « Les Feuilles Mortes » et le standard « Nature Boy » que Mister Perrenoud reprend en hommage à son compositeur Eden Ahbez plutôt qu’en allusion à la célèbre interprétation de Nat King Cole.

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@Simon Letellier

Eden Ahbez était une sorte de hippie, d’artiste vagabond explique Marc Perrenoud à l’assemblée. Un personnage finalement assez emblématique de ce nouvel album, imprégné de nature, préoccupé par les mélanges forcés de population. Marc Perrenoud a composé « Nature Boy » l’année dernière, alors que l’Europe est déjà submergée par les vagues de réfugiés et que la Méditerranée se transforme en cimetière pour migrants. Fiancé à une Syrienne, le pianiste s’interroge en musique sur la violence de notre quotidien, sur notre relation à la nature, les montagnes, la mer, leur immensité et leur force capables de nous broyer en instant. « Overseas » joué dans la deuxième partie de ce concert est d’ailleurs un autre moment intense du concert. En plusieurs mouvements, il décline des ambiances différentes, opposées, évoquant à la fois le calme et la tempête, la sérénité et le doute, la joie et la colère. Passé maître dans l’art de malaxer les genres, du classique au rock, le jazz de Marc Perrenoud est à la fois grandiose et profond.

Marc Perrenoud Trio, « Nature Boy » (Challenge Records int/Double Moon). Parution le 4 novembre.

Voyage en Ethiopie, chapitre 4

Addis Abeba, Bahir Dar, la route est semée d’embûches jusqu’à Lalibela, celle que l’on surnomme la Jérusalem éthiopienne, construite au XVIIIème siècle pour permettre aux pélerins éthiopiens d’avoir leur ville sainte en terre chrétienne.

Mardi 10 août

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Yemrehanna Kristos

On arrive enfin à Lalibela et on se précipite pour voir un premier groupe d’églises, des édifices monolithiques creusées dans le sol. J’avais déjà fait la visite il y a trois ans, mais le site de cette nouvelle Jerusalem, voulue et conçue par le roi Lalibela au XIIème siècle, reste impressionnant. On a enfin l’impression de pouvoir reprendre notre souffle. Entouré de fidèles drapés dans leurs voiles blancs, il n’est plus question que de spiritualité, que de s’amuser à reconnaître les saints peints sur les murs ou les croix que brandisssent les prêtres et dont le dessin rèvèle la provenance.

L’Eglise St-Georges, l’emblème national

St-George

St-George

Le lendemain matin, on reprend la route pour aller voir l’église grotte Yemrehanna Kristos avant de retourner vers le groupe de monuments principaux qui comprend la célèbre Eglise Saint-George dont l’image orne désormais toutes les vitrines des agences de voyages, les murs des aéroports et autres lieux de portée internationale. Une création architecturale gigantesque, digne d’être sacrée huitième merveille du monde, en l’honneur du saint patron de l’Ethiopie, dont la légende veut qu’il vainquit le dragon.

Notre guide, au demeurant fort sympathique se garde de nous rappeler que l’ensemble de ces 11 églises impressionnantes a été construit en une vingtaine d’années grâce aux efforts de plus de milliers de travailleurs (esclaves?) qui se tuaient littéralement à la tâche.

musiciens-azmarisLe soir, on mange dans notre hôtel et on est rejoint par un musicien et des danseurs Azmaris qui, à la différence des griots ouest-africains, pratiquent une éloge plutôt moqueuse ou, du moins, teintée d’humour. Le lendemain, la tournée des églises continue. A notre retour en ville, les militaires apparaissent de nouveau à chaque coin de rue. Il semblerait que des manifestations soient annoncées pour le lendemain à Lalibela. Bahir Dar, Addis Abeba et plusieurs villes du Sud continuent de manifester et tous les coins du pays, à l’exception du Tigré, se mettent au diapason.

Diviser pour mieux régner

Stefanos, notre chauffeur nous explique que le gouvernement actuel a voulu faire de l’Ethiopie une fédération d’états, mais au lieu que ces états fonctionnent sous la forme d’une association de provinces unies et prêtes à collaborer ensemble, il a préféré stimuler la division et l’esprit du « chacun pour soi ». Chaque province a son propre drapeau, une déclinaison du drapeau éthiopien. « A l’époque d’Hailé Sélassié, se remémore-t-il, on hissait le drapeau tous les matins et, à chaque fois, tous les habitants de la ville stoppaient leur activité et s’immobilisaient jusqu’à ce que le drapeau soit en haut du mât. Aujourd’hui personne ne se préoccupe plus du lever de drapeau. »

Le ressentiment contre les Tigréens est tel que Stefanos craint que le pays ne bascule dans un bain de sang et que les populations civiles du Tigré ne soient les victimes de cette politique du « diviser pour mieux régner ». Force est de constater d’ailleurs que les militaires placés dans les zones sensibles sont toujours des gens issus d’autres régions, par conséquent moins sensibles aux difficultés de la population.

A la recherche d’un leader

Et les tensions ne font que s’accentuer depuis des mois. Face à cette situation, plusieurs des interlocuteurs anonymes avec lesquels nous discutons dans la rue n’hésitent pas à dire que le seul qui pourrait mettre de l’ordre dans tout ça n’est autre que Isaias Afewerki.

Isaias Afewerki est l’actuel président-dictateur de l’Erythrée, auquel l’ensemble de la communauté internationale jette l’opprobre. Dans les années 80, il avait combattu aux côtés de celui qui deviendra

Meles Zenawi

Meles Zenawi

le premier Premier Ministre éthiopien Meles Zenawi. Tous deux étaient les leaders respectifs du EPLF (Eritrean People’s Libération Front) et du EPRDF (Ethiopian People’s Revolutionary Democratic Front). Depuis les deux hommes sont devenus des ennemis jurés et la frontière entre l’Erythrée et l’Ethiopie est fermée depuis des années. Depuis la mort de Meles Zenawi en 2012, la situation ne semble pas s’être améliorée entre les deux gouvernements.On murmure d’ailleurs que Isaias Aferwerki aurait entrainé et armé des guérilleros éthiopiens en Erythrée et dans le Sud du pays afin de les aider à faire leur révolution.

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Hailé Sélassié

L’autre personnage qui est souvent mentionné avec nostalgie est Hailé Sélassié. Les Ethiopiens qui ont connu la fin de son règne n’ont certes pas oublié son autoritarisme, ni sa sous-estimation catastrophique des sécheresses et des famines consécutives qui ont frappé l’Ethiopie en 1972 et en 1974. Reste que le dernier empereur «forçait l’admiration et le respect de tous les groupes ethniques. » pour reprendre les termes de Nega Mezlekia dans son livre « Dans le ventre d’une hyiène » (P.135)

 

Mercredi 11 août

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L’ancien palais de la reine de Saba

Cette fois-ci c’est par les airs que nous quittons Lalibela pour rejoindre Aksoum, tout au Nord du Pays. Nous voilà donc entrés dans la province du Tigré. Suite aux découvertes archéologiques de ces quarante dernières années, Aksoum est devenu une passage incontournable du « circuit historique » comme l’appelle nos guides. On y voit des obélisques imposantes, parfois écroulées au sol, l’une des plus célèbres ayant d’ailleurs été exportée en Italie par Mussolini avant d’être ramenée sur sa terre d’origine. On se balade au bord  des bains de la reine de Saba, haut-lieu de baptême, les vestiges de son ancien palais, l’église censée renfermer l’original de l’Arche d’Alliance, des tombeaux d’empereurs impressionnants. Le climat est plus sec, un plus chaude toute forme de tension a disparu. On est des vrais touristes. Plus on avance, plus on a l’impression d’être coupé du monde. Le fait qu’Internet ne marche toujours pas, n’est pas étranger à cette sensation….

 

Voyage en Ethiopie, chapitre 3

Après Addis Abeba, nous sommes arrivés à Bahir Dar. Les manifestations se poursuivent. Pour ce soir, nous sommes confinés à l’hôtel car la ville est en deuil suite aux affrontements entre population et forces du gouvernement.

Lundi 9 août (suite)

fichier_000-4Je commence le livre de Nega Mezlekia « Dans le Ventre d’une Hyène » . Je me rends compte, si besoin était, que les problèmes de l’Ethiopie ne datent pas d’hier. « En 1958 – année du paradoxe -, je suis née en Ethiopie, dans une ville chaude et poussiéreuse du nom de Jijiga, qui anéantissait ses enfants ». Nega Mezlekia fait référence ici aux devins et aux exorcistes qui cherchaient à guérir Menen, la femme mourante de l’empereur Hailé Sélassié et avaient prescrit le sacrifice d’enfants « sans ecchymoses ni cicatrices »….

Une autobiographie marquée par les révoltes et les changements sociaux

Nega Mezlekia est un Amhara qui grandit en pays oromo. Il passa son enfance et son adolescence sous la fin du règne de l’empereur Haïlé Selassié, roi des rois et vainqueur du Lion de Judée. Celui qui tenait et tient encore un statut de héros en prend pour son grade sour la plume acérée de cet écrivain. A peine adulte, ce dernier eut le tort d’organiser une marche qui revendiquait que la propriété de la terre reviennent à ceux qui la cultivent. Une manifestation sévèrement remise à l’ordre par le régime d’Haïlé Sélassié qui fait étrangement écho aux événements qui se déroulent à l’heure actuelle dans le pays. Depuis plusieurs, années, l’Etat octroie aux investisseurs étrangers et indigènes des baux sur les terres cultivables jusqu’ici par les paysans, qui ne sont eux-mêmes considérés que comme de simples locataires.

40 ans d’espoirs et de malheurs

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Haïlé Sélassié

Cette étatisation des terres remonte à 1975 lorsque le Derg, la junte militaire qui renversa Haïlé Sélassié introduisit sa réforme agraire. La lecture de « Dans le Ventre d’une Hyène » montre comment le « socialisme à l’éthiopienne » vire rapidement à la terreur. Les atrocités auxquelles on été soumises le peuple éthiopien font froid dans le dos. Les problèmes ethniques  (entre oromo et amhara) sont déjà bien sensibles, les questions religieuses et l’ingérence des puissances étrangères (en particulier de la Russie et des USA) aussi. Si la politique d’Haïlé Sélassié a largement favorisé l’ethnie des rois abyssiniens (les Amharas), elle a du moins cherché à mélanger les ethnies, encourageant les Amharas à s’installer en terres oromo et les Oromos à venir travailler au Nord.

Un pays rural à 83%

En 1992, la chute de la dictature militaire a entraîné la scission avec l’Erythrée et le pouvoir est désormais aux mains des politiciens tigrés tout au Nord du pays. Globalement les choses s’améliorent: les grands axes routiers sont bitumés par les Chinois ou les Japonais, l’électricité s’étend un peu partout et les investisseurs affluent. Le gouvernement est largement soutenu par les Américains qui ont installé une base militaire à Arba Minch, base qu’ils ont fermé il y a quelques mois ……. Mais les investissements et les grands projets de développement agricoles font peu de cas des paysans (83 % de la population)  qui perdent leurs terres ou se voient taxer lourdement.

Aux alentours de Bahir Dar, les paysans-laboureurs se dépêchent d’entamer leur deuxième semaille, celle qui doit servir à nourrir leurs familles après qu’ils aient donné au gouvernement une bonne partie de leur première récolte.

Mardi 10 août 

img_2714Notre chauffeur avait insisté pour partir tôt. Le soir d’avant, les camions militaires étaient de nouveau légion à Bahir Dar. On quitte donc la ville, ses grandes avenues et ses palmiers avant 08:00 et on raie de notre liste de choses à voir les chutes du Nil. Un jeune du coin a été tué dans les manifestations. L’ambiance est au deuil. A 9:00, le chauffeur reçoit un coup de fil: la ville de Bahir Dar est entièrement fermée. Plus personne ne rentre ni ne sort.

Dehors, la pluie continue de tomber: les rizières ont remplacé les champs de céréales, la plupart des femmes n’ont désormais même plus de sandalettes, mais avancent et travaillent pieds nus dans la boue. L’ambiance est de plus en plus oppressante. le minibus, s’attaque aux derniers 60 km de route non bétonnée qui doit nous amener au site de Lalibela. Les ornières sont gigantesques et boueuses. De temps à autre, un camion-grue et un groupe d’ouvriers tentent de dégager la route dans un amoncellement de pierres. « Dans trois ans, la route est terminée » nous explique avec un grand sourire notre chauffeur. On peine à le croire au vu de l’immensité de la tâche qui reste à faire.

 

 

Voyage en Ethiopie, chapitre 2

Après quatre jours passés à Addis Abeba au cours desquels on a assisté à la fin d’une manifestation sévèrement réprimée par les autorités, notre voyage familial doit se poursuivre.

Dimanche 08 août

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Peinture représentant Tekla Haimanot

Vu la situation, on évite Gonder et on opte pour l’itinéraire suivant: Debre Markos, Bahir Dar et ses légendaires chutes du Nil, les églises de Lalibela, Axoum, et enfin les églises taillées  dans la roche de la région du Tigré et sa capitale, Mekele. On est content de quitter Addis, qui ne se montre décidément pas sous son meilleur jour.

Un peu avant Debre Markos, on vise le monastère de Debre Libanos, dont le père fondateur, Tekla Haimanot, passa 22 ans dans une grotte debout en buvant l’eau qui suintait du plafond et en se nourrissant de trois feuilles d’arbre le dimanche, jour de sabbat. Selon la légende, au bout de 22 ans sa jambe droite s’est brisée (ou aurait été victime de la gangrène?); ce qui ne l’empêcha pas de rester encore trois ans en ascèse sur une jambe! La grotte dans laquelle il vécut est aujourd’hui devenu un lieu saint où les Ethiopiens viennent chercher de l’eau considérée comme bénie.

Le soir, alors qu’on a atteint Debre Markos et que l’on boit un verre sur la terrasse de notre hôtel, des camions de militaires apparaissent de tous les côtés et larguent quelques hommes à chaque carrefour.

Entre religion et révolte, entre pauvreté et détermination, l’Ethiopie fait tourner la tête

Le gardien de l’hôtel nous informe que Bahir Dar, notre prochaine destination a été le théâtre de violents affrontements entre militaires et manifestants. Le gouvernement  craint que cela ne se propage à Debre Markos, l’ancienne capitale de la province du Godjam. La nuit, je suis réveillée par les chants et les tambours. On pense au muezzin, c’est en fait le prêtre orthodoxe qui annonce le réveil des fidèles. Nous sommes au début d’un jeûne de 16 jours en commémoration de l’Assomption de Marie. L’Ethiopie est le berceau du christianisme en Afrique. C’est aussi le premier état chrétien d’Afrique, suite à la conversion au christianisme d’Ezana, Roi d’Aksoum, en 330 après Jésus-Christ.

Messe à Gonder le vendredi de Pâques

Messe à Gonder le vendredi de Pâques

Aujourd’hui, une majorité de la population est chrétienne (43% d’orthodoxes, 19% de protestants), et la ferveur des messes n’a rien à voir avec ce que l’on peut voir dans notre partie du monde. Recouverts d’un voile blanc, les fidèles se massent dans et à l’extérieur de l’église où ils prient et chantent des heures durant. En période de jeûne, les gens ne mangent que des produits non-animaux, une fois la nuit tombée. Entre religion et révolte, entre pauvreté et détermination, l’Ethiopie fait tourner la tête.

Lundi 9 août

 

dscn0375Le lendemain on met quand même le cap sur Bahir Dar. Le chauffeur se veut rassurant: la situation se serait calmée, le lac Tana et ses monastères sont accessibles. On voyage sous la pluie. Les paysages sont verts et et l’humidité est partout. Les paysans bossent dur. Ils labourent avec des charrues qui semblent sortie d’un autre temps. le sillon ainsi creusé est très peu large, ce qui les obligent à des passages répétés à quelques centimètres d’intervalle. Les femmes portent des poids immenses sur leur tête ou sur leur dos et sont chaussées de petites sandalettes en plastiques, les hommes ont plus souvent des bottes.

A chaque village, sa spécialité, vendue sur les bords de la route

fichier_000-3Ici la canne à sucre, là les tue-mouche, plus loin les bouteilles d’alcool qui vous arrachent la gorge. Les chèvres ont une fâcheuse tendance à préférer poser leur fessier sur la route plutôt que dans la boue et l’accessoire le plus utile de notre chauffeur semble être le klaxon qu’il utilise incessamment pour annoncer son arrivée et éviter les embardées intempestives des piétons ou vespas qui marchent au bord du goudron. Pour conduire en Ethiopie, mieux vaut être doté d’une concentration et d’une vivacité à toute épreuve.

La télévision nous souhaite des « Happy holidays »….

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Le lac Tana, vu depuis une île

A l’approche de Bahir Dar, les contrôles des militaires s’intensifient. On contourne le centre ville pour accéder à notre hôtel par la porte arrière. La porte avant étant officiellement fermée. Toute la ville est en deuil, suite aux 32 morts que les affrontements de la veille ont créé. On visite sans grande conviction deux monastères perchés sur des îles au milieu de ce lac tellement immense qu’il fait plutôt penser à une mer. On sent nos accompagnateurs éthiopiens inquiets. ils passent beaucoup de temps au téléphone.

Le soir, on nous déconseille de sortir de l’hôtel. De toutes façons, pas la peine de s’exciter puisque tout est fermé. J’essaie d’allumer la TV pour voir quelles images sont diffusées. Seule la chaîne du Tigré fonctionne. Les chaînes amhara et oromo affichent un bandeau coloré « Happy Holidays »…. Internet ne fonctionne toujours pas.

Voyage en Ethiopie, chapitre 1

Récit de mon récent séjour en Ethiopie. Au vu de ce qui se passe, il m’était difficile de ne pas prendre la plume. A l’heure où je publie ces lignes, la situation semble s’être encore aggravée.

Samedi 7 août

Fichier_001Arrivée depuis trois jours à Addis Abeba pour trois semaines de vacances bien méritées, je m’apprête à sortir de mon hôtel pour prendre un café, samedi 7 août vers 10:00, lorsque je vois plusieurs Ethiopiens et Ethiopiennes rentrer en courant dans l’hôtel en m’enjoignant d’en faire autant. Des gardes armés de bâtons apparaissent à chaque coin de rue. On rentre puis on ressort. Une femme crie: « Ils ont tué un civil »; la rue se vide.

Je rentre et monte au dernier étage de l’hôtel qui m’offre une vue plongeante sur la rue. Dans la cour d’une maison, je vois une dizaine de gardes de la milice encerclant des gens – des cireurs de chaussures ou de ces jeunes qu’on voit traîner à chaque coin de rue – assis à même le sol la tête baissée. Ceux qui essaient de résister sont vite remis à l’ordre à coups de bâtons. Des prisonniers m’explique-t-on. La situation se calme mais plus tard les patrouilles de militaires et des milices sont à chaque carrefour. Fichier_000 (1)

J’échange à gauche et à droite avec des chauffeurs de taxis, des tenanciers de restaurants, des simples badauds: le raz-le-bol semble quasi général. Les dirigeants éthiopiens sont tous issus de l’ethnie et de la région du Tigré tout au nord du pays, le berceau de l’Abyssine. Cette classe dirigeante est issue d’une minorité ethnique (qui représente 5 à 6 %de la population); Elle est au pouvoir depuis près de 25 ans, depuis que la junte militaire a été renversée et que l’Erythrée a gagné son indépendance. Le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne semble pas avoir rempli ces promesses.

Pour beaucoup, l’Ethiopie fut et reste un modèle car elle n’a pas été colonisée ou si peu….

TilahungessesseJe décide prendre la plume et de raconter ce que je vois et ce que j’entends, non pas en tant que journaliste, mais en simple témoin. Difficile en effet de rester insensible à ce qui se passe autour de moi et à continuer de faire la touriste au vu de l’ampleur du phénomène et de la détresse des gens. Pour beaucoup d’Africains, comme pour les rastafari de Jamaïque, l’Ethiopie fut et reste un modèle car elle n’a pas été colonisée ou si peu (Mussolini tenta l’invasion et l’occupation de l’Ethiopie pendant quelques années mais dû se retirer vaincu).

Depuis une Mahmoud Ahmeddizaine d’années, on vente le miracle éthiopien, sa démocratie et son taux de croissance qui avoisinerait les 10%. Travaillant dans le domaine de la musique, j’ai personnellement commencé à m’intéresser à l’Ethiopie via la mode de l’ethio-jazz. Comme beaucoup de francophones, j’ai découvert Mahmoud Ahmed, Tilahun Gessesse et consorts via la collection Ethiopiques dirigée par Francis Falceto. Un concert d’Aster Aweke dans les années 90 à Genève m’avait aussi séduite.

La ville ressemble à un vaste chantier qui se cherche entre gratte-ciels et cases en tôle

Je m’y suis rendu une première fois en 2013 dans le cadre d’un projet musical. Déjà lors de ce premier séjour, le miracle éthiopien tel qu’on me l’avait décrit ne m’avait pas vraiment sauté à la figure. Addis Abeba est une enchevêtrement complexe de bidonvilles et de quartiers chics. De partout apparaissent des bâtiments en construction abandonnés. A l’exception de Bole, nouveau quartier américanophile proche de l’aéroport, la ville ressemble à un vaste chantier qui se cherche entre gratte-ciels et cases en tôle. Trois ans plus tard, un ami résidant en Ethiopie m’assure que le métro aérien est terminé et que ça y est Addis Abeba brille de tous ses feux.

Plus de pauvreté, moins de faux-semblants

ESAT_LogoSur place, mon impression reste pourtant inchangée. Pire, dès mon arrivée, je sens une sorte de tension: plus de pauvreté, moins de faux-semblants. Avant mon départ, un reportage vue sur le chaîne de TV online ESAT, montrait des mouvements de protestation à Gonder, sèchement réprimés par l’armée. Au Sud, dans la région de Arba Minch, les Oromos, la plus grande ethnie (37 % de la population globale) et la plus défavorise bouge aussi. Après Gonder, les mouvements dont je suis témoins à Addis sont le fait des Amharas, l’ex-classe dirigeante (les habitants des hauts-plateaux au Centre et au Nord du pays).

Très vite, les informations circulent via le bouche à oreille et les téléphones portables, le gouvernement ayant rapidement fermé l’accès Internet. « Aucune des promesses n’a été tenue; Tout le travail de développement se fait dans la province du Tigré, au nord du pays; rien dans les autres régions. Le pays est vendu aux investisseurs étrangers sans que rien ne revienne aux Ethiopiens. Les paysans sont délogés de leurs terre. On ne peut pas protester faute de finir en prison ». La fin de manifestation que j’ai entre-aperçue aux alentours de mon hôtel ne serait qu’un épiphénomène; D’autres manifestations de beaucoup plus grande ampleur ont eu lieu dans d’autres quartiers de la ville; La rumeur dit que 10’000 personnes auraient été jetées en prison et qu’une centaine de personnes auraient été tuées par les militaires.

Nouveau: ateliers de formation « développer sa carrière musicale…. »

mains cadréesÇa  y est: c’est parti! Avec mon amie Stephanie Booth, on se lance dans un nouveau projet (comme on les aime): animer une série de cinq ateliers sur le thème de « Développer sa carrière d’artiste en 2016… et survivre ». Des ateliers de formation destinés aux musiciens romands sur un bon nombre d’aspects liés l’encadrement de leurs projets artistiques.

A l’origine de ma réflexion

En 2011, j’ai lancé le blog swissvibes.org, consacré à la promotion des musiques suisses. Dans ce cadre, j’ai rencontré des gens super, fait des interviews passionnantes, vu des concerts excitants; bref je me suis bien amusée. Mais j’ai aussi eu le temps de prendre la mesure des difficultés que rencontraient les musiciens suisses pour s’en sortir dans notre si petit pays où une tournée se résume bien souvent à trois ou quatre dates et où les possibilités d’exporter sa musique sont difficiles. Mon travail d’accompagnement d’artistes – basés en Suisse ou non – m’a également permis de mettre les mains dans le cambouis.

Depuis qu’Internet a changé la donne

Les meilleures choses ont une fin: le blog swissvibes.org s’est mis en pause le 10 mai dernier. Je pensais tourner la page et poursuivre tranquillement mes autres activités dans le domaine de la musique (consultante, chef de projet, accompagnement d’artistes…). Ce que j’ai fait. Seulement voilà, un beau jour de juin, je suis allée manger avec Stephanie Booth. Stephanie est une spécialiste en communication internet qui adore transmettre et faire passer plus loin sa très compétente expérience. C’est d’ailleurs Stephanie Booth et qui m’avait assistée dans la mise en forme et le concept de swissvibes.org.

Du café à l’atelier

Lors de notre rencontre Stephanie me dit qu’elle constate que les indépendants n’ont souvent pas le temps de se plonger et d’étudier tous les atouts d’une présence en line pertinente. Elle se pose la question de la présence en ligne des musiciens. Bien sûr tout musicien qui se respecte est présent sur internet, mais utilise-t-il vraiment ce média à bon escient? Qu’en est-il de sa stratégie dans la « vraie vie » (car les deux aspects sont liés)? Me revient alors à l’esprit les cafés que je vais parfois boire avec un artiste ou un autre qui a besoin d’un conseil. A chaque fois j’ai l’impression de leur dire des choses très simples, « basiques » et à chaque fois, mes interlocuteurs me disent que cela les aide à y voir plus clair. Stephanie commence à me bombarder de questions sur: « Comment ça marche le milieu de la musique? ». Je parle, je parle et je vois qu’en fait il y a plein de choses à dire, à expliquer.

Derrière les idées reçues

Entre le mythe de l’artiste à succès, les recettes que nous dispensent les grands du music business et le quotidien d’un musicien suisse, il y a quelques années lumières. Développer sa carrière en Suisse relève plus du système D, de la persévérance, mais surtout de l’élaboration d’un projet et d’un objectif clair, personnel. Il existe des outils mais aucune recette pour réussir comme on cherche trop souvent à nous le faire croire. Sinon ça se saurait, non?

Une approche simple et pragmatique

Bref de fil en aiguille notre projet se précise:

  • proposer des ateliers collectifs à un tarif attrayant (les musiciens n’ont souvent pas les moyens de s’offrir du coaching individuel)
  • faire un état de la situation en 2016 où l’ancien système (CD-label-tournées) côtoie les nouvelles pistes (crowdfunding, médiation musicale, home concert)
  • mieux poser ses objectifs
  • utiliser et développer sa présence en ligne intelligemment.

Il y a de quoi  discuter et faire. Alors si ce programme vous intéresse, lisez le document de présentation ci-dessous ou téléchargez le PDF. Mais surtout venez à notre séance d’infos le 13 septembre, à 19:00 à La Datcha de Lausanne. On vous y expliquera de vive voix le déroulé des opérations et on vous offrira un verre!

Si vous voulez vous inscrire à l’événement Facebook, c’est par !

Et si vous êtes déjà intéressé par la série d’ateliers ou par un atelier en particulier, c’est ici!flyer musiciens_p1

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Blog Mali chapitre 2, gros plan sur Saramba Kouyaté

Mercredi 27 avril, notre petit déjeuner avalé, Lucy Duran, Lassana Diabaté et Cheick Camara et moi-même sommes repartis à la recherche de musiciens traditionnels encore actifs à Bamako. Lassana a réussi à retrouver la trace de Saramba Kouyaté, une chanteuse traditionnelle mandingue de Kita que Lucy Duran avait entendue sur une cassette intitulée « Kita Moussow ». « Kita Moussow » lui avait révélé une voix étonnamment pure et profonde avec des mélodies magnifiques, malheureusement peu mise en valeur par une production et un son médiocres. Si Saramba Kouyaté est bien connue des Maliens, elle ne l’est absolument pas au niveau international. Elle a accepté de nous recevoir, à la condition que Lassana prenne son balafon avec lui.

Profession: fabricant de balafons

Vieux DiabatéUn seul hic: pour des raisons qui nous échappent, Lassana se présente devant notre hôtel sans balafon… Qu’à cela ne tienne, nous commençons donc notre virée par une visite chez Vieux Diabaté, fabricant de balafons dans le quartier de Lafiabougou. Vieux est le fils de Keletigui Diabaté, que d’aucuns considèrent comme le plus grand balafoniste malien de tous les temps. (Il a joué avec Salif Keita, Habib Koité ainsi qu’avec Lionel Hampton et Ella Fitzgerald). Vieux nous reçoit devant son fourneau où il fait fumer des lamelles de balafon et où il enseigne les rudiments de l’instrument à son fils. 40 degrés à l’extérieur et encore plus sous l’avant-toit où le fourneau a été placé. Autant dire que nous ne faisons pas de vieux os.

Temps suspendu

Saramba Kouyaté_portraitSaramba Kouyaté, nous reçoit drapée dans une robe rouge à quelques kilomètres de là dans le quartier de l’ancien Lido sur la route de Kati, dans une maison que son patron, El Hadj Famakan Keita lui a offert juste à côté de la sienne. Dans ce corps imposant, dans ce visage radieux, ce sont les yeux pétillants qui frappent. Lassana installe le balafon, le percussionniste de Saramba prend place et la jam démarre.

D’emblée, on a le souffle coupé. Saramba Kouyaté est sans l’ombre d’une hésitation une très très grande voix malienne. Une voix au registre large, mais jamais stridente. Une voix juste, à la fois festive, intime, personnelle, … absolue. Les méandres de mon cerveau me font soudain voir, à la place de Saramba, la grande Dianne Reeves dont le dernier concert au Cully Jazz Festival m’a tant frappée. Les références culturelles de chacune de ces voix ne sont bien sûr pas les mêmes, mais toutes deux ont cette charge d’émotion universelle qui fait que le temps semble soudain être suspendu.

Eblouis!

Saramba Kouyaté_jamD’un coup, ce qui ne devait qu’être qu’un moment de pause musicale se transforme en un concert privé. Nous sommes tous captivés. On frappe parfois des mains, on esquisse quelques pas de danse. Même Lassana Diabaté est tellement ému que, tout en continuant de jouer d’une main, il sort un billet de sa poche et le tend à la chanteuse. La matinée file à la vitesse de l’éclair et l’on ressort de la maison de Saramba, ébloui, éberlué, pas encore tout à fait conscient d’avoir eu la chance de vivre un moment unique. Heureusement Lucy Duran a gardé l’esprit clair et a filmé des moments de ce concert improvisé dont voici un extrait.

Fakoli

La chanson qu’interprète Saramba Kouyaté s’intitule « Fakoli ». Elle raconte l’histoire de Fakoli Doumbia, un forgeron neveu et chef des armées de Soumaoro Kanté (XIIIè siècle). Selon la tradition Soumaoro Kanté était un roi sorcier terrifiant et conquérant. De son royaume sosso, il s’est attaqué à toutes les terres avoisinantes, y compris celles du royaume mandingue. Quand il enlève la femme de Fakoli, ce-dernier décide de se rallier à Soundiata Keita (de la famille royale mandingue). Plus tard Soundiata Keita, finira par vaincre Soumaoro et par reconquérir tous les royaumes de la région qu’il unifie pour former  l’empire mandingue.

 

 

 

Blog Mali: Bamako, avril 2016, un jeudi en musique

En ce vendredi 23 avril, l’avion Air France qui m’amène de Paris à Bamako est à moitié vide. Quelques rares Blancs et une large majorité de Maliens. On atterrit à l’heure en début de soirée et, le temps de récupérer les bagages et de sortir, il est déjà presque 22.00 quand la ville qui semble à chaque fois plus vaste s’étale sous nos yeux. Les rues sont presque désertes, les murs ont poussé partout, devant les hôtels, devant les lieux officiels, devant l’Alliance française.

Le poumon d’une ville asphyxiée par la chaleur et la poussière

Le restaurant Balasoko

Le restaurant Balasoko

Je suis à Bamako dans le cadre d’une mission de l’Initiative pour la Musique de la Fondation de l’Aga Khan. Depuis 2014, l’Initiative pour la Musique soutient les Jeudis Musicaux, des concerts hebdomadaires organisés en fin d’après-midi par et devant le Musée National dans le Parc du même nom, somptueusement restauré par la Fondation de l’Aga Khan. Pour qui se souvient de ce qu’était ce parc avant 2000, la métamorphose est impressionnante : bien que nous soyons à la fin de la saison sèche, les pelouses s’étalent vertes et soyeuses sous les arbres bien entretenus. Espaces de jeux, buvettes, une gigantesque tante pour les mariages du dimanche, une salle de gym et le restaurant Balasoko d’architecture moderne sur un rocher de pierres rouges : le parc agit comme un véritable poumon de la ville asphyxiée par la chaleur et la poussière.

Place aux enfants

Parmi les Jeudis Musicaux, l’Initiative pour la Musique a développé une activité pédagogique, les Jeudis Musicaux des Enfants, qui ont lieu quatre fois par année depuis 2015. Le premier Jeudi musical des Enfants de 2016 s’est tenu le 28 avril et c’est la raison pour laquelle, Lucy Duran, ethnomusicologue et grande spécialiste des musiques maliennes et moi-même sommes là. Lucy est un phénomène. Elle parle mandinka, bambara. Au Mali, on la surnomme Djely Moussa Diabaté car, comme les griots, elle connaît les répertoires des chants de louanges des différentes familles. Connue comme le loup blanc de tous les musiciens impliqués de près ou de loin dans les musiques traditionnelles mandingues, elle est l’une des activistes des Jeudis Musicaux des Enfants avec le balafoniste Lassana Diabaté, un Guinéen de Bamako, également leader du Trio Da Kali. Pour chaque Jeudi Musical des Enfants, la mission consiste à trouver des familles de griots ou des ensembles d’enfants, à les faire répéter et les assister dans les arrangements jusqu’à ce qu’ils soient prêts à présenter un set sur la scène du Musée national.

Dans le quartier de Bankoni

Oualy Konté & Mama Damba

Oualy Konté & Mama Damba

Le lendemain, Lassana, Lucy, Cheick Camara (notre chauffeur, guide et solutionneur de tout problèmes) nous retrouvons dans la maison de Oualy Konté, dans le quartier de Bankoni. Ce musicien de gambaré (luth traditionnel) travaille aujourd’hui dans l’administration. Autour de lui, ses deux filles adolescentes, Mariam et Djané, ses enfants et neveux percussionnistes, joueurs de gambaré ou guitaristes et sa petite nièce Mama Damba. Elle a seulement 6 ans, mais elle a déjà composé une petite mélodie en l’honneur de son grand frère, guitariste soliste de ce nouvel ensemble. L’après-midi file sur le toit de la maison de Oualy Konté, Lassana Diabaté coordonne orchestre.

 

 

Répétition sur le toit de la maison

Lucy aide les jeunes chanteuses à concentrer leurs forces, à placer les danses au bon moment. Le répertoire s’organise autour de pièces traditionnelles de la culture soninké telles que Boyi Boyi (littéralement Loin Loin) ou Djendje (Joie et enthousiasme). Petit à petit, le spectacle se met en place et, au moment de partir, l’ énergie vibre de tous côtés. Les enfants sont surexcités et Oualy Konté endosse le rôle du chef d’orchestre.

Première soninké au Musée national de Bamako

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Trois jours plus tard, les gradins du Musée national sont remplis d’enfants de tous âges qui s’éventent avec le flyer du Jeudi Musical des Enfants. Sur le côté, les adultes sont assis sur des chaises. Il fait plus de 40 degrés. Heureusement nous sommes à l’ombre. L’ensemble de Oualy Konté attaque avec une conviction et une énergie à toute épreuve.

 

 

C’est leur grand première live et on dirait qu’ils ont fait ça toute leur vie. L’avantage des griots sur les autres musiciens est sans conteste de baigner dans un flot de musique en continu et d’avoir appris dès leur plus jeune âge à surmonter toute forme de trac. Parmi les enfants massés sur les gradins se détache soudain une délégation de trois d’entre eux qui viennent faire quelques démonstrations de danses urbaines sur fond de musique traditionnelle soninké. Il n’y a qu’au Mali qu’on peut voir ça !

P1000226Le concert touche à sa fin. Les enfants de Oualy Konté respirent la fierté, les enfants du public aussi. Oualy Konté a hâte de voir la vidéo du concert et Lassana Diabaté est soulagé : tout s’est bien passé. Lucy s’agite pour une dernière photo d’ensemble. L’air est empreint d’émotion, de joie, de dignité.

©photos et vidéos Lucy Duran

Un après-midi au Musée

MEG_photo 1©MEG, J Watts

Exposition «Les archives de la diversité humaine» Scénographie Atelier Brückner GmbH, Stuttgart / Photo: MEG, J. WattsEn février dernier, à l’occasion d’un atelier musical au Musée d’ethnographie de Genève, la médiation musicale s’est profilée comme un outil de réflexion et d’approfondissement des liens entre public et patrimoine.

Fraîchement entrée au comité dans la toute nouvelle association  Médiation musicale suisse+, je m’interroge encore sur ce qu’englobe exactement cette notion de médiation musicale. A travers mes activités de journaliste et de chef de projets musicaux, je connais bien sûr les formats « ateliers musicaux », « interventions dans les écoles », « visites guidées autour d’une thématique ou d’une histoire musicale ». Mais j’associe toujours intuitivement le terme de médiation ou de médiateur à une forme d’arbitrage et de modération entre deux partis qui ne seraient pas d’accord. Ce qui brouille les pistes.

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Flûte à encoche taillée dans un fémur humain Suriname (Milieu du 18e siècle?)

C’est dans ce contexte que j’accepte la proposition de Barbara Balba Weber de l’accompagner lors d’un atelier participatif organisé avec l’équipe du Musée d’ethnographie de Genève. Le MEG possède un fonds de 16’000 heures de musiques du monde et une collection de 2500 instruments de musique dont certains spécimen sont exposés dans l’exposition permanente du Musée. En ce lundi après-midi de février, Mauricio Estrada Muñoz, responsable de l’Unité « Publics », huit médiateurs et guides de musée sont rassemblés dans une salle de réunion. Ils se questionnent sur comment mieux exploiter et faire fructifier les objets et enregistrements des collections. Ils sont tombés sur le guide de médiation musicale que Barbara Balba Weber et six autres médiateurs suisses ont réalisé l’an dernier dans le cadre d’un travail de recherche. Le guide est disponible le site mediation-culturelle.ch

 

Quoi ? Pourquoi ? Pour qui ? Comment ? Qui ?

Dans le train qui nous amène à Genève, Barbara m’explique que la médiation musicale est toute action liée au passage de la musique vers un public. Les musiciens sont les premiers médiateurs, mais les journalistes le sont également tout comme les organisateurs de concerts, les maisons de disques ou toute autre personne ayant tant soit peu affaire avec la musique. Voilà qui me met tout de suite plus à l’aise: je suis une médiatrice musicale sans le savoir !

Barbara Balba Weber ouvre l’atelier en présentant le guide de médiation musicale, une boussole pour la pratique et la professionnalisation de la médiation musicale suisse. Le guide proprement dit consiste en un simple dépliant recto verso avec des schémas explicatifs : un outil simple permettant d’analyser et de développer une action de médiation à l’aide de cinq critères basiques: quoi – pourquoi – pour qui – comment – qui.

A l’intérieur de ces cinq grands cadres, d’autres questions sont posées aux participants afin d’évaluer leur projet, de le développer ou de mieux le communiquer avec l’extérieur. Chaque musique développe ses spécificités mais les cinq catégories peuvent chaque fois leur être appliquées. Quelques exemples : la musique classique cherche à renouveler son public (c’est d’ailleurs le genre musical le plus actif dans le domaine de la médiation musicale). La musique folklorique est confrontée à la difficulté d’être présente dans les campagnes, mais pas dans les villes. Et la musique hip hop au fait que son public touche uniquement ou presque uniquement les jeunes. Que peut-on faire pour décloisonner ces musiques ? Pour créer des passerelles vers de nouveaux publics ? Tels sont les enjeux de la médiation musicale.

Musiques traditionnelles évolutives

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Chambre sonore: compositions de Julien Perez incorporées dans une installation vidéo réalisée par Ange Leccia (exposition permanente du MEG)

Au MEG, la situation est particulière puisque le musée ne crée pas de la musique mais la stocke. Les actions de médiation musicale y sont déjà existantes : une chambre sonore mélange images et sons pour tenter une approche « en texture » du support immatériel qu’est la musique, des visites thématiques autour de la musique mettent en valeur les instruments exposés ou les enregistrements (disponibles via des tablettes tactiles), des interventions musicales par des musiciens ou des DJs sont programmées. Plus d’une centaine de disques ont déjà été publiés, dont trois disques de remix d’archives sonores. Enfin, des visites scolaires sont régulièrement organisées.

Mais l’équipe du MEG planche actuellement sur un projet pour les adultes qui permettrait de réactiver, faire redécouvrir les archives sonores et faire participer les musiciens et le public. Les questions qui se posent sont :

– comment remettre ces musiques traditionnelles dans leur contexte ?
– comment créer un dialogue entre les objets qui ait un sens ?
– comment créer un « voyage sonore », raconter des histoires ?
– comment protéger/promouvoir les musiques traditionnelles actuelles ?

Boussole et pistes de réflexion

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Chambre sonore: compositions de Julien Perez incorporées dans une installation vidéo réalisée par Ange Leccia (exposition permanente du MEG)

En utilisant le guide de médiation musicale, les participants de l’atelier se rendent compte que les moyens et le contenu sont liés. Les questions qu’ils se posent sur l’outil, sur « comment ça marche » font écho aux questions relatives à leur approche.

Rapidement la question de ce que sont les musiques traditionnelles se pose : tout le monde semble s’accorder à dire que les musiques traditionnelles au sens de « figées dans la tradition » n’existent pas. Les musiques traditionnelles sont par essence évolutives. « Enfermées » dans un musée, comment mettre en valeur leur potentiel évolutif ?

Les ressortissants des communautés étrangères sont évoqués. Ce public méconnait la richesse du patrimoine muséeographique, mais est souvent touché par la musique. Comment pourrait-on les intégrer au processus ?

Dans une société où l’image est prépondérante, il serait intéressant de montrer ses musiques dans leur contexte via des extraits filmés. Pour trouver ces images, le besoin de s’associer avec de nouveaux partenaires est exprimé. Sont alors évoqués les écoles de musique, les musiciens, d’autres structures ou institutions impliquées dans les musiques du monde.

Au sortir des cet après-midi de brainstorming, aucune réponse définitive n’est amenée. Mais tel n’était pas le but : un processus de réflexion est lancé, processus qui privilégie l’ouverture et le partage des compétences. Il faut maintenant se laisser le temps de digérer cette première prise de contact. Chacun repart à ses affaires et un deuxième rendez-vous est au programme dans le courant de l’année 2016. Quant à moi, je ressors enrichie de cette expérience : en une demi-journée, j’ai beaucoup mieux appréhendé ce qu’est la médiation musicale et surtout l’esprit collaboratif qu’elle engendre. Des perspectives de développement réjouissantes. Affaire à suivre.

Je suis tombée amoureuse de ….. Dianne Reeves

Dianne Reeves©J-C Arav

©J-C Arav

Il est des jours comme ça où ça déborde de partout: trop de stress, trop de trucs dans la tête, trop de « trop ». En ce dimanche 10 avril, sous un soleil printanier radieux,  le trop plein de ma tête semblait vouloir prévaloir de tout. Sans grande conviction, je dirigeais mes pas vers le Cully Jazz Festival pour aller voir le pianiste et producteur martiniquais surdoué Chassol dont j’avais déjà raté par deux fois le show innovant où se mêlent sons, images et musiques d’une région du globe. Tout mon réseau était dithyrambique sur le cas Chassol. Je me devais donc d’y aller.

Une demi-heure avant le début du concert de Chassol, le grand Chapiteau se préparait à accueillir Dianne Reeves, « la dernière grande chanteuse de jazz » selon la rumeur. Je l’avoue, je n’ai jamais vraiment suivi la carrière de Dianne Reeves.  J’avais tendance à la classer  – avec les nombreux préjugés qui me caractérisent – dans la catégorie chanteuse-star. Les quelques disques, à la production léchée que j’avais écoutés, m’avaient conforté dans cette idée. Tout comme le Grammy Award qu’elle a remporté l’an dernier. Une très grand chanteuse, mais du genre inaccessible ou capricieuse comme Cassandra Wilson et consorts.

Virtuosité nonchalante 

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@J-C Arav

En diva qui se respecte, Dianne Reeves laisse à son quartet (Peter Martin – piano, Romero Lubambo – guitare, Reginald Veal – basse, Terreon Gully – batterie) l’honneur d’ouvrir le concert. Batteur, bassiste et pianiste sont tous trois des musiciens hors pair: jeu subtil et sensuel, feeling à revendre. D’authentiques instrumentistes américains à la virtuosité nonchalante, qui donnent l’impression que tout cela n’est qu’un jeu d’enfants.

Lorsque Mme Reeves entre en scène, sa voix met d’entrée de jeu tout le monde d’accord. Dans tous ses états, des plus graves aux plus aigus (et même jusqu’au cris), elle est un vrai instrument et partage avec ses acolytes de scène cette même aisance indéfinissable que n’est le lot que des très très grands artistes. Elle tient son micro à 20 bon centimètres de la bouche, ce qui n’empêche pas chaque mot qu’elle prononce d’être entendu distinctement jusqu’au fond de la salle.

I like it!

@J-C Arav

@J-C Arav

Un rapide coup d’oeil à mon téléphone m’indique qu’il est l’heure de diriger mes pas vers la sortie pour rejoindre la salle où Chassol va se produire. « Juste une dernière chanson » me dis-je. C’est alors que Reginald Veal se lance dans un solo de basse impressionnant, à la fois vertigineux et funky. Sans qu’on s’en rende compte les autres musiciens sont sortis de la scène et Dianne Reeves s’est assise sur l’estrade qui soutient la batterie. Telle une petite fille, elle dodeline de la tête l’air, rêveuse. Parfois elle lance un « I like it » comme si elle était toute seule dans sa cuisine entrain d’écouter la radio.

 

Ce frère né d’une autre mère ….

Et puis il y a Romero Lubambo, celui que Dianne Reeves présente comme « son frère, né d’une autre mère ». Un Brésilien qu’elle a rencontré il y a une vingtaine d’années et avec lequel elle a passé alors une nuit à boire des caipirinha, « ces boissons qui font du bien à l’âme ». C’est le début d’une très longue complicité musicale. Dimanche soir à Cully, il n’y a pas que le caipirinha qui fait du bien à l’âme. Les arpèges de cette guitare latine magique, les bribes de chant murmurées sont les prémisses à l’envol de la voix puissante de Dianne Reeves. Je me surprends à sourire et à frissonner en même temps. Merci Dianne Reeves pour cet incroyable concert. C’est pour des moments comme ceux-là que j’aime le Cully Jazz.

Désolée Chassol, la prochaine fois c’est promis ce sera la bonne!

Dianne Reeves sera de retour en Suisse au festival de Verbier le 2 août. Plus d’infos ici!