Samir Joubran: oud mutant

Enfant de luthier, premier soliste d’oud en Palestine, Samir Joubran est une forte tête. Qu’il égrène les cordes de son instrument sur scène ou en entretien, cet artiste dégage une intensité électrique. En 1996, ce passionné se lance dans une aventure sans précédent en Palestine : enregistrer et produire son premier CD dans un pays qui ne possède aucun studio et aucune structure musicale. Onze ans plus tard, à la tête de son trio d’ouds, Samir Joubran et ses frères sont devenus des stars dans leur pays alors que leur dernier opus, Majaz, est une excellente vente de musiques du monde de l’année 2007. Samir Joubran vit aujourd’hui à Paris où je l’ai rencontré autour de nombreux cafés…  Il n’a rien perdu de ses convictions et de sa détermination.

(reprise et adaptation d’un article paru dans Vibrations en mars 2008)

Samir et Adnan Joubran4

Samir et Adnan Jourdan

Un trio de trois ouds avec beaucoup de place laissée à l’improvisation: c’est un peu comme jouer une pièce de théâtre sans connaître les répliques de l’autre?
Samir Joubran Il arrive parfois que je pose une question : mes frères, Wissan et Adnan, veulent tous deux me répondre au même moment. Si tous deux pensent être  la bonne réponse, chacun continue. Du coup je n’ai aucune réponse ! C’est pour ça que je leur dis: «Celui qui est le meilleur n’est pas celui qui a la bonne réponse, mais celui qui sait sortir au bon moment, et rapidement !». Évidemment, en donnant ce genre de consignes, je me retrouve parfois dans la situation de celui qui pose la question et qui n’obtient aucune réponse, parce que tous deux s’arrêtent ! C’est un peu comme lorsque l’on n’arrive pas à croiser quelqu’un qui s’approche en face de vous. Vous pensez le contourner par la droite, mais lui aussi bouge à droite au même moment. Vous partez alors sur la gauche, mais l’autre aussi part à gauche et vous vous retrouvez nez à nez. Il faut alors prendre 2 ou 3 secondes pour décider avec le langage du corps qui va prendre le pas sur l’autre.

Utilisez-vous votre oud comme une guitare ?
Samir Joubran Je me bats pour l’identité bien particulière de l’oud. L’oud est le père de la guitare. Il a 4500 ans, mais cela ne fait que 20 ou 30 ans que l’oud est utilisé en solo. Jusque-là, il était l’instrument d’accompagnement des chanteurs. Dans le monde arabe, c’est  le répertoire vocal qui compte. Personne ne pensait que l’oud avait une identité et une personnalité suffisamment fortes pour s’imposer seul devant un public. Alors que la guitare est depuis plus longtemps reconnue comme un instrument à part entière. Prenez le disque «Friday Night in San Francisco» de Al Di Meloa, Paco de Lucia et John Mac Laughin : j’ai été fasciné de découvrir comment trois instruments identiques, comment trois personnalités pouvaient s’exprimer aussi librement tout en collaborant dans un même projet. J’ai voulu sortir l’oud de ce système et montrer qu’il ne devait pas nécessairement être joué devant un public de vieux ou d’intellectuels.

Le très fort impact émotionnel de votre musique, est-il dû au fait que vous êtes Palestinien?
Samir Joubran Je pense surtout que la musique doit être émotionnelle. Je me rappelle qu’un grand compositeur occidental me disait : «Nous autres Occidentaux composons sur un mode technique, mathématique, mais nous sommes toujours à la recherche des émotions.» Moi je ne suis pas à la recherche de mes émotions quand je compose. Elles sont là. Je ne sais pas si c’est dû au fait que je sois Palestinien ou à autre chose. Prenons le cas du silence. Il y a le silence technique entre deux phrases musicales, que l’on peut compter. Dans ma musique, il y a des silences qu’on ne peut pas compter qui sont d’ordre émotionnel. Un silence de ce type silence peut passer de 1 à 2 à 3 et même 10 secondes. Cela dépend de l’énergie que je ressens dans le public, de sa façon de respirer. Alors je sens combien de notes je mets dans l’air et combien je dois en retirer. C’est ça l’émotion.

Sur votre site Internet, vous dîtes que vous menez deux combats, un pour votre carrière et l’autre pour la paix en Palestine ?
Samir Joubran A chaque fois que je monte sur scène, je dois d’abord prouver que je suis un être humain comme n’importe qui dan la salle. Je dois prouver que je parle anglais, que je bois de l’alcool, qu’il existe des Chrétiens en Palestine, que je ne suis pas un combattant, que je ne suis pas agressif, que je peux pleurer, que je peux aimer. Et je dois prouver tout cela avant même d’avoir commencé à jouer. Je dois prouver que j’ai un projet de vie car pour beaucoup de gens de notre public les Palestiniens représentent un projet de mort,… Ensuite, quand je commence à jouer de la musique, je dois leur prouver que c’est de la bonne musique. Pas seulement de la musique divertissante, mais aussi une musique qui affecte. Je dois aussi prouver que je suis un des meilleurs joueurs d’oud. C’est un combat pour prouver mon identité, ma compétence, ma sensibilité. Un Suédois n’a pas à prouver qu’il est suédois. Moi je dois prouver que je suis un palestinien. En 5 ans, nous avons réussi à convaincre le public que nous ne sommes pas seulement des musiciens palestiniens, mais des musiciens qui viennent de Palestine. Et ce n’est pas rien.

Le Trio Joubran, « Majâz » (label Randana/Dist en France Harmonia Mundi)

Site internet: http://www.letriojoubran.com

Publié le septembre 4, 2008, dans interview, Musique, et tagué , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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