Tinariwen, le pas du chameau

Tinariwen 01©thomasdorn

Le grand groupe touareg, poursuit sa voie authentique, sans concession. En concert à Genève mercredi 14 octobre 2009.

(Cet article est initialement paru dans le numèro de septembre du magazine Vibrations)

Ils se battent pour du sable et des cailloux : voilà près de vingt ans que le peuple touareg, séparé arbitrairement par des frontières au moment de la décolonisation, se bat pour son unité, pour son identité aussi. De mouvement de rébellion en riffs de guitare, ce bout de désert-là continue de refuser de se taire. Du groupe de femmes, Tartit, aux rockers de Tinariwen, l’homme bleu sort de son désert et conquiert les scènes musicales du monde entier. Avec leurs guitares électriques, leurs chants murmurés, leur blues désossé, cachés dans leurs chèches, les musiciens de Tinariwen exercent une fascination digne de pop stars. L’histoire commença  à la fin des années 70. Deux chômeurs du nom d’Ibrahim et Intiyaden, en exil en Libye, découvrent la guitare, s’en emparent et se mettent à composer. Et sont bientôt rejoints par d’autres. Tinariwen est né. Pour la première fois des chansons touarègues expriment des sentiments – l’exil, la nostalgie. la vie quotidienne – au lieu des grands poèmes classiques de la culture touarègue. Bientôt les chansons se font plus militantes, plus politiques et les cassettes du groupe circulent discrètement dans tous les campements et villages touaregs. Parallèlement, un mouvement de rébellion revendiquant un statut d’autonomie, le droit à l’éducation et au développement, prend de plus en plus d’ampleur. Les frontières nationales arbitrairement tracées dans le désert au moment de la décolonisation, restent le problème majeur pour ce peuple écartelé sur plusieurs états. Tinariwen devient le chantre du mouvement. Sa renommée grandit, de Tombouctou à Tamanrasset.
En 2000, après une éclipse, le groupe renaît de ses cendres et démarre une carrière internationale grâce à une rencontre avec le groupe français Lo’jo. Aujourd’hui, les membres de Tinariwen oscillent entre tournées et vie de nomade dans le désert, Un grand écart entre deux mondes que tout oppose, salué aujourd’hui par la sortie d’un troisième album, «Imidiwan».

Une question de devoir

«Le choix d’enregistrer dans le désert a été fait pour avoir le son du désert, avec les parasites, le vent… Mais aussi pour retrouver notre inspiration dans un milieu naturel.» explique le charismatique Ibrahim, dans l’appartement parisien de l’un de ses amis. Ce grand bonhomme, faussement nonchalant, toujours un peu avec vous mais un peu ailleurs aussi, n’est pas franchement convaincu par l’exercice de l’interview. Il ne se sent d’ailleurs guère à sa place dans la capitale française, mais continue sa trajectoire de rock star malgré lui, par devoir envers sa communauté, son peuple.
Attirer coûte que coûte l’attention du plus grand nombre sur ce petit bout de désert, telle est désormais la mission de Tinariwen. Un petit bout de désert qui excite de plus en plus la convoitise des multinationales et des grandes puissances. Pétrole, uranium, soleil : sous le sable et les cailloux, toutes les énergies sont là, pour le plus grand malheur du peuple touareg… Un peu plus à l’Est dans le désert, la ville nigérienne d’Arlit est bien connue pour ses mines d’uranium à ciel ouvert exploitées sans grande considération pour la population locale. Dans la région de Kidal, la ville dont est originaire Tinariwen, de l’uranium a déjà été trouvé et des contrats établis avec une compagnie australienne… De quoi faire trembler «Il y a une énorme ignorance de ce qu’est l’uranium chez les touaregs. Beaucoup pensent que ce sont de simples cailloux. C’est cette partie de la population qui est utilisée pour l’exploitation des mines. Ceux qui connaissent les dangers de l’uranium ne sont pas consultés.» reprend Ibrahim.
Et même si Tinariwen ne parle pas explicitement de ces problèmes dans ses chansons, même s’ils ont désormais opté pour la poésie plutôt que pour le militantisme, ils continuent à jouer les ambassadeurs d’un peuple et d’une culture millénaire menacée. Leur souci de persévérer, d’intégrer des structures auxquelles ils ne comprennent rien, est une façon en soi de faire avancer leur cause. Comme le dit Justin Adams, arrangeur de leurs premiers albums, «Avec Tinariwen, c’est comme si j’avais découvert le centre, l’essence de toutes les musique africaines qui m’intéressaient jusque-là.  En plus, il y a leur engagement. Même sans comprendre un traître mot de tamashek, on peut sentir le sérieux de leur démarche. On pense évidemment à Bob Marley…».

Nostalgie et unité

Le nouvel album du groupe évite une fois encore les écueils dans lesquels d’autres seraient tombés: une production plus poussée, un « gros » son qui les propulserait au sommet des charts … Et l’on sent de suite que les treize chansons rassemblées ici ont été rodées au coin du feu. Tinariwen, groupe à géométrie variable par essence, a ouvert grand les portes de son studio mobile. Les femmes, avec leurs chants enjoués et leurs claquements de mains, viennent soutenir les sourdes complaintes d’Ibrahim, Hassan, Abdallah, Intidao … Certains «anciens » membres du groupe, sont aussi revenus. Ainsi Mohammed, dit Japonais, le temps d’un morceau, magnifique chanson sur les regrets, l’anxiété, le temps gâché. Ou Diara dont la guitare magique hante deux titres. Le rythme reste toujours réglé sur «le pas du chameau», mais les ambiances varient Selon les auteurs des morceaux. «C’est une question d’unité. Chacun des membres du groupe pourrait faire un album tout seul, Mais nous avons choisi d’être ensemble et chacun a sa place !»

Tinariwen, Imidiwan, AZ/Universal

Publié le octobre 12, 2009, dans Général, Musique, et tagué , , , , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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