A propos de LA musique africaine

Il y a quelque temps, j’ai eu une grande discussion téléphonique avec le manager d’un artiste suisse dont je tairais le nom. Le dit manager était aussi un grand fan et producteur de musiques africaines et antillaises. il me reprochait, ainsi qu’à la plupart de mes confrères journalistes mon élitisme musical, arguant que la musique africaine dont on parle en Europe – Ali Farka Touré, Rokia Traoré… – n’était pas le fait d’artistes représentatifs de leur pays ou de leur continent puisque « se vendant » mal au pays. Et pourquoi donc ne parlait-on jamais de la musique populaire africaine: le kuduro en Angola, le rap ou Koffi Olomide qui remplit chaque année le stade de Bercy, Meiway et tous les autres que j’oublie…

Ce à quoi je rétorquais que le stade de Bercy était rempli de Congolais quand Koffi Olomidé s’y produit. Les goûts ne sont pas les mêmes et ce qui plaît aux uns, ne plaît pas aux autres. Mais surtout, le critère de popularité ne peut être retenu comme le seul critère d’intérêt pour un journaliste. Pour preuve tous les compositeurs de musique classique et tous les peintres qui n’eurent aucun succès de leur vivant et furent encensés après leur mort. Cela dit, se pencher sur les grands courants musicaux, parfois passionnants et foisonnants comme le kuduro, peut être très intéressant, d’un point de vue social comme artistique. Mais que dire sur le zouk mutant du Cap Vert qui fait se remplir les pistes de danse des discothèques, mais qui nous laisse de marbre.

Pourquoi parler de l’un et pas de l’autre. Après avoir retourné la question dans tous les sens, j’ai résolu le problème par un parti pris entièrement subjectif: je ne parle et n’écris que sur des musiques qui me touchent, des musiques dont j’ai envie de me faire la « passeuse » parce que j’ai été séduite par les valeurs ou l’énergie qu’elles véhiculent. Inutile de « ghettoïser » la world music là-dedans, car c’est un a priori que j’ai toujours appliqué à toutes les musiques qu’elles soient américaines, congolaises ou françaises. Sans aucune prétention.

En fait, le terme même de world music ou de musique du monde (comme celui de black music d’ailleurs) m’énerve. Et là je rejoins mon interlocuteur qui affirmait que  la world music telle qu’elle existe depuis près de 30 ans est une nouvelle forme de néo-colonialisme. Mettre toutes les musiques (autres que nos musiques occidentales) dans un sac est évidemment incroyablement réducteur. On ne peut même pas parler d’une musique africaine ou asiatique, c’est comme si on parlait d’une musique américaine ou européenne sans tenir des comptes des spécificités de chaque région, tradition et de leur évolution. Mais notre esprit rationnel est ainsi fait qu’il a besoin de construire des petits ensembles qu’il va ensuite mettre dans un plus grand ensemble, puis dans un grand tout. On a dû faire trop de géométrie à l’école! Et on arrive ainsi à des généralisations aberrantes sur LA musique africaine! Encore un cliché au même titre que ceux véhiculés sur l’Afrique qui se meurt, l’Afrique rongée par le SIDA, l’Afrique diabolisée… A voir et à écouter à ce propos l’excellente conférence de l’écrivaine nigériane Chimananda Ngozi Adichie.

Pour en revenir à la musique, il est clair que dans beaucoup de pays d’Afrique, il y a deux marchés, celui tenu par les producteurs locaux qui font de la musique pour le marché local et celui tenu par les Blancs qui font des CDs pour l’international. Ce qui semble assez logique puisque les auditeurs locaux vont accorder beaucoup plus d’importance aux paroles qu’à la musique. Les Occidentaux par contre (qui ne comprennent pas les paroles) s’intéressent plus à la musique qu’aux paroles. Même Youssou N’Dour et toute la structure qu’il a mis en place au Sénégal peine à diffuser ses enregistrements sur le marché international. Il est probable qu’il faille encore une génération pour que les producteurs africains arrive à diffuser sur les deux fronts. C’est d’ailleurs au sein des musiques les plus urbaines, comme le label Sheer Music, producteur de  DJ Mujava, que certains commencent à faire leur chemin.

Reste que le graal pour les artistes d’Afrique de l’Ouest en tous cas (c’est ceux que je connais le mieux)  est de décrocher un contrat avec un producteur occidental. C’est la garantie de gagner de l’argent en vendant ses disques chers (comparativement au pouvoir d’achat africain) et sans supporter le fléau de la piraterie. C’est une ouverture aussi vers des tournées bien rémunérées. Et à terme un établissement en Europe. Certains s’intéressent aux arrangements, au travail de production. D’autres s’en fichent complètement.

L’essentiel reste pourtant que la musique, comme la littérature, circule et qu’on s’extirpe  enfin des clichés sur la musique africaine. Qu’on arrête de se poser des graves questions. Du genre: cette musique africaine est-elle suffisamment roots? Grâce à des DJ, des rappers, mais aussi grâce aux musiques savantes, traditionnelles ou populaires, les musiques africaines montrent qu’elles sont multi-formes, comme partout dans le reste du monde.

Ouf, me voilà rassurée. Je peux donc savourer tranquillement le génial coffret de rééditions « African pearls 5  » consacré à la Côte d’Ivoire,  me délecter du pré-CD de Bako Dagnon, la grande griotte malienne et aller voir les dernières nouvelles du  sound system Radioclit sur leur myspace. En toute bonne conscience.

Publié le octobre 23, 2009, dans Billets d'humeur, Général, Musique, et tagué , , , , , , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. 2 Commentaires.

  1. C’est intéressant comme réflexion.

    Au départ j’ai commencé à écouter des « musiques du monde » diffusé par les labels de world music mais après avoir voyagé, j’ai été interpelé de voir le décalage abyssal entre les musiques de ces pays et ce qui parvenait à s’exporter en Europe. Ca parait évident à qui a visité un disquaire à l’étranger mais moi j’étais vraiment surpris de ce décalage. Aucun artiste local n’était diffusé en France, et vice versa!

    A la fois, ce n’est pas plus mal qu’on n’ait pas un reflet fidèle de ce que les gens écoutent dans un pays, car comme en France 90% de la production de n’importe quel pays est de qualité médiocre et ce qui s’exporte n’est pas et de loin le bas du panier. Mais en même des genres très riches et très populaires sont complètement délaissés car ils ne rentrent pas dans les cases de la « world music exportable ». C’est le cas par exemple des avatars de la pop ou du rock d’asie qui n’ont été exportés que depuis que Sublime Frequencies s’y est intéressé. C’est un peu l’approche rock indé post coloniale qui s’est intéressé aux musiques du monde et qui fait suite à l’approche pop commerciale « charity business » des 80s qui faisait elle même suite à l’approche ethnologiste patrimoniale qui documentait plutôt les musiques ultra traditionnelles. Et en même temps on a l’approche des DJ qui permettent d’exporter des styles qui étaient restés dans l’ombre (baile funk, kuduro, cumbia nueva). Et puis bien sûr toutes les musiques écoutées par les communautées émigrés qui ne sont pas tout à fait les même non plus, il n’y a qu’à voir un disquaire japonais ou indien à Paris!

    Ca fait des tas de manière différentes d’écouter et d’aimer la musique. Chaque communauté d’auditeur cherche et distribuera des choses différentes. Et au final ça casse de manière bienvenue le monopole de l’approche world music pour diffuser les musiques crées partout dans le monde.

    Je m’éloigne un peu de l’article dans mon commentaire mais je ne parle en fait que de la même chose: les clichés, la perception qu’on a d’une musique et peut-être surtout les clivages entre les différentes approches des musiques qui ont des médias, des labels et des artistes différents et qui ne se rencontrent que trop rarement.

  2. C’est clair qu’en matière de « world music », on est au royaume des clichés et des préjugés en tous genres. Je crois que c’est aussi pour ça que j’aime ces musiques. C’est un constant exercice de souplesse et d’ouverture d’esprit!

    J’en profite pour vous remercier – un peu tard- pour votre commentaire fort intéressant.

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