Le dos de Keith Jarrett au Montreux Jazz Festival

Je faisais partie hier soir des ultra-privilégiés qui assistaient au concert de Keith Jarrett, Gary Peacock et Jack Dejohnnette au Montreux Jazz Festival. Précisons d’emblée que je ne suis pas une spécialiste du la musique de Keith Jarrett. Loin s’en faut. Mais son aura est telle que cela m’intriguait.

Ouverture des portes: 18 h. Concert à 19 h précises. «Aucun retard et aucun bruit ne sont admis. Vous n’avez pas le droit de sortir de la salle pendant le concert, mais il y aura une pause de trente minutes». Les consignes sont strictes et répétées plusieurs fois à l’oreille de chaque spectateur par un staff, un peu sur les nerfs.  On pense que l’heure a été choisie pour cause de finale de coupe du monde. Eh bien non, nous informe Claude Nobs en personne: Keith Jarrett quand il est en tournée en Europe rentre se coucher chaque soir à Nice. Mon esprit se met alors à vagabonder: «Mais comment fait-il pour rentrer chaque soir à Nice? Est-ce qu’il a un jet privé?». Retour sur scène avec l’entrée des trois musiciens. Trois vétérans, grands et fins, en pantalon et chemises, sobres, austères. En les regardant marcher à grandes enjambées, on hésite entre les « trois mercenaires » ou les « trois messies ». Le public est en apnée et quand mon voisin fait tomber une pièce de sa poche, un frisson parcourt les rangs alentours. La réputation de Keith Jarrett d’interrompre des concerts pour tout bruit parasite est légendaire. Tout sourire, Keith Jarrett s’assied pourtant à son piano, dos au public. Et ça démarre. D’abord normalement: comme un trio de jazz qui joue depuis 27 ans ensemble, avec virtuosité et complicité. Et puis l’homme commence à murmurer puis à bouger. Son dos se voûte, sa tête disparaît derrière ses épaules avant qu’il ne se relève à moitié, comme un oiseau cherchant à s’envoler, mais dont les pattes sont irrésistiblement aimantées aux touches du piano. Cette gestuelle impresssionnante, directement connectée à la musique continuera tout au long de la prestation. Comme si l’homme n’était que l’extension de son piano, qu’il était possédé et qu’il ne faisait que jouer ce qui lui est dicté. Du yoga. Et puis arrive une ballade, une de ces ballades (ne me demandez pas laquelle, je n’en sais rien) dont la mélodie tient sur trois notes. Entre lesquelles la contrebasse de Gary Peacok s’insère, s’entrelace, s’immisce et se délace. On se perd, on se noie dans cette ballade. Et c’est déjà la fin du premier set. Les trois hommes se lèvent, saluent jusque par terre et ressortent à la queue leu leu sans qu’un mot n’ai été échangé.

En ouverture du deuxième set, retour de Claude Nobs qui nous signale que le maestro  a manifesté son étonnement face au silence du public. L’autorisation d’applaudir est accordée. Retour des trois musiciens. Même rigueur, même sobriété, même mutisme envers le public. Soulagé, celui-ci ose applaudir à chaque fois qu’il reconnaît un thème et du coup le trio se relâche un peu. Mais ça vole toujours très très haut. Et je suis à nouveau happée par ce tourbillon musical, vibratoire et forcément spirituel. Happée par cette drôle de fascination pour ce dos qui semble catalyser toutes les énergies et les inspirations de ces trois cerveaux. Et, alors que les caprices de la star nous faisaient sourire en début de concert, on en vient presque à regretter le silence tendu d’appréhension qui sévissait dans la salle au premier set. Une intensité supplémentaire. Franchement,  je n’ai jamais vu un concert de cet ordre-là.

Publié le juillet 12, 2010, dans Billets d'humeur, Général, Musique, et tagué , , , , , . Bookmarquez ce permalien. 3 Commentaires.

  1. Franck Chabannes

    Merci de m’avoir fait partager un moment si particulier …

    Franck

  2. Ah quelle chanceuse vous êtes. Voir Keith Jarret en live. Tout simplement la dernière légende du Jazz encore en forme.
    C’est vrai qu’il est très exigeant et limite « Diva » mais il est tellement génial qu’on peut tout lui pardonner.
    Si vous pouvez lui dire de passer à Alger ce serait sympa 😉 Je l’héberge chez-moi.

  3. Je ne pense pas que ce soit vraiment le genre du bonhomme de dormir chez l’habitant… Je crois qu’une 1/2 heure après son concert montreusien, il était déjà dans une voiture, direction l’aéroport!

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