Musique et politique: du Brésil au Cap-Vert

Juste pour rire: alors que l’ex-ministre de la culture brésilien, Gilberto Gil, ouvre vendredi  le festival de jazz de Cully dans une soirée d’ores et déjà sold out, Mario Lucio dont je suis une grande fan, annule ses concerts européens parce qu’il vient d’être nommé ministre du Cap-Vert… L’occasion de republier ici un article paru dans Le Courrier en décembre dernier et de souligner la trajectoire exceptionnelle de ce musicien hors norme.

Éminence grise de la musique capverdienne, Mario Lucio a été l’un des premiers à réunir les musiques de son archipel. Orphelin, ayant atterri dans une caserne grâce à un militaire ébloui par ses talents artistiques, Mario Lucio grandit seul, à l’écoute des autres. Plus précisément, à l’écoute de ces soldats qui arrivent de leurs différentes îles avec leur instrument sous le bras. Alors que son pays vit les premières heures de son indépendance, il recueille et apprend ces rythmes. Dix ans plus tard, au début des années 90, Mario Lucio est devenu avocat, mais reste musicien dans l’âme. Il fonde Simentera, le premier groupe capverdien qui fait fusionner ce qui jusque-là restait des répertoires bien distincts.

Le Cap-Vert, pays créé de toutes pièces par les Portugais au XVe siècle est devenu prospère grâce au commerce des esclaves. La diversité est un élément fondateur : les références européennes sont aux origines du pays et l’Afrique de l’Ouest est à deux pas…

Depuis qu’il avance à visage découvert, Mario Lucio ne cesse d’explorer ses liens au reste du monde. Sur son précédent opus, «Badyo», enregistré à Bamako, Mario Lucio s’est fait le chantre d’une Afrique en devenir. «L’Afrique n’est pas retardée. Il faut regarder combien de pays compte l’Afrique et combien sont en guerre. Il existe une Afrique urbaine, scientifique, moderne. Il y a des jeunes scientifiques à l’île Maurice, des jeunes entrepreneurs au Bénin, des historiens au Sénégal, Il y a une nouvelle génération d’Africains qui a une conception de la façon dont les continents doivent échanger, communiquer. La vision misérabiliste et d’aide n’est pas appropriée. La première aide serait un changement d’attitude vis-à-vis de l’Afrique.»

Après l’Afrique, place au monde. «Kreol» est le projet le plus ambitieux de Mario Lucio à ce jour. Le multi-instrumentiste s’y est offert un périple sur trois continents. Il a enregistré avec des musiciens africains (Toumani Diabaté, Cesaria Evora), antillais (Ralph Tamar et Mario Canonge), des Brésiliens (Milton Nascimento), Cubains (Pablo Milanès) et Portugais (Teresa Salgueiro). Il dessine les contours d’une musique universelle, parfois proche de chants sacrés, souvent festive, toujours stimulante. À l’image de cet artiste lumineux dont le fil conducteur cherche à : «ajouter la démarche de l’autre à la mienne». Et Mario Lucio de préciser : «Je pense vraiment qu’on doit essayer de voir le monde à partir du point de vue de l’autre, ou du moins de l’autre qui est en nous. Récemment Angela Merkel a dit quelque chose d’incroyable: «Notre effort d’intégration a complètement échoué». C’est sincère et c’est vrai. Toute l’Europe s’est mise à parler d’intégration, mais l’intégration est une forme de soumission. Elle était vouée à l’échec. L’intégration c’est dire «Tu vis chez moi, essaie d’être un peu comme moi !». Pourquoi ne dit-on pas : «Tu es venu me rendre visite alors qu’avant c’est moi qui suis venu chez toi. Comment pouvons-nous vivre notre différence?»

Un point de vue qui peut sembler utopiste, à l’heure où les identités nationales s’exacerbent partout en Europe. Mais l’écoute de «Kreol» prouve pourtant qu’un lien est possible entre les extrêmes., que des cultures à priori différente s’approvisionnent à une même source. «Je crois aux coïncidences cosmiques. Les choses arrivent dans plusieurs endroits au même moment. A l’origine du monde, il n’y a pas eu une seule Lucie, mère de tous les humains. Je pense qu’il y a eu plusieurs mères ou pères simultanément.»
Et comme on ne va pas le voir de si tôt en concert, on se contentera d’une petite vidéo. Bon là, c’est acoustique, avec un instrument traditionnel, un peu transe. Rien à voir avec les orchestrations soignées de son dernier disque. Mais elle vaut la peine d’être vue. Plutôt deux fois qu’une!

Mario Lucio, «Kreol», (Lusafrica/Musikvertrieb)

Publié le mars 22, 2011, dans Général, Musique, et tagué , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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