Stéphane Belmondo n’est pas prêt à partir sur une île déserte…

Mandatée par Vibrations pour confronter le trompettiste français Stéphane Belmondo à la délicate question de «Quels sont les dix disques que vous emmèneriez sur une île déserte ?»  Je me suis retrouvé face à des réponses aussi prolixes qu’intéressantes, beaucoup trop prolixes en tout cas pour être publiées dans leur intégralité dans le mag. Mais tellement intéressantes que nécessitant impérativement d’être publiées quelque part. Donc ici, sur mon blog. En parlant des musiciens qui l’ont marqués, Stéphane Belmondo en dévoile des facettes pas forcément connues. Une vision de l’intérieur et intime de ce jazzman français qu’on croyait inséparable de son aîné, Lionel. Et qui sort aujourd’hui son premier disque sans son frère : «The Same as it Never Was Before».

Stéphane Belmondo: «Soyons clair, ce serait une catastrophe pour moi de devoir partir sur une île déserte avec ses dix, ou plutôt onze disques. Je me suis résolu à faire la liste succincte de quelques disques qu’il me semble écouter depuis toujours et qui correspondent à des phases de ma vie. Ça a été très compliqué parce que j’ai une vision de la musique extrêmement ouverte : classique, bal, jazz, musiques traditionnelles. En fait, je ne me suis jamais considéré comme un jazzman, mais plutôt comme un improvisateur. Mon nouveau disque, le premier sans mon frère, correspond à un tournant de ma vie. Depuis deux ans, j’ai une famille et j’ai ressenti le besoin d’arrêter de faire le sideman de luxe et de proposer mon projet. Je suis un éternel chercheur de sons. Pour enregistrer j’ai besoin d’être avec des gens qui me sont proches, avec lesquels je suis complice. C’est pourquoi j’ai enregistré mon nouveau disque avec Kirk Lightsey et Billy Hart que je connais depuis des lustres et qui ont plus de 70 ans. Le jeune bassiste Sylvain Romano avec qui je joue aussi depuis des années est aussi de la partie.

Milton Nascimento, «Club da Esquina» (vol 1 et 2) 1978

Il y a beaucoup de choses dans la musique de Milton Nascimento : de la musique classique, de l’Afrique et ses rythmes brésiliens bien à lui. C’est un compositeur « naturel ». Je l’ai découvert, il y a 20-25 ans et les premiers disques que j’ai écoutés sont «Club da Esquina». Ce sont des disques militants enregistrés dans les années 60. Ils mettent en scène quatre amis discutant des problèmes du Brésil d’alors. On ne le sait pas, mais certaines des chansons de Milton Nascimento ont été censurées par le gouvernement brésilien. Milton Nascimento est très croyant et ça se sent dans sa musique. Avec mon frère, Lionel, nous avions fait, il y a quatre ans, un projet en son hommage et avec sa participation. J’ai eu l’honneur de le connaître et j’ai rarement vu quelqu’un qui donne autant de lui-même.

Le Mystère des Voix Bulgares, vol 1

Ça pourrait être de la musique brésilienne, même si c’est géographiquement complètement à l’opposé ! J’ai eu la chance d’aller en Bulgarie l’an dernier et d’entendre le Mystère des Voix Bulgares dans la plus grande église de Sofia. J’aime les musiques qui prêtent au recueillement. Je suis croyant, mais pas religieux. Il y a une pureté dans ces voix qui, pour moi, renvoient à plein d’instruments. Les harmonies sont extrêmement complexes. Je crois que c’est ça le mystère : les harmonies. Parfois, j’y entends la musique classique du XIXème siècle. Je pense fondamentalement que tout se rejoint. Il n’y a qu’une seule musique.

Ellis Regina «Sings Nascimento»

J’ai appris de la bouche même de Milton Nascimento que toutes les compositions qu’il a écrites, il les a écrites pour Ellis Regina. C’était sa muse. Ce qui me touche chez elle, c’est l’émotion qu’elle fait passer dans sa voix. Il y a une énorme souffrance. Je la place tout près d’Edith Piaf. C’est quelqu’un que j’écoute quasiment tout le temps. J’ai des périodes où je n’écoute pas de musique, mais, même là, elle est dans ma tête. Elle me ressource. Je découvre sans cesse dans sa voix de nouveaux sons.

Joni Mitchell «Travelogue»

Je suis fan de la dernière période de Joni Mitchell, depuis le moment où elle est revenue en invitée sur un disque d’Herbie Hancock et où elle chante «The Man I Love»  de Gershwin. Dans ce disque, elle donne de nouvelles versions d’anciennes compositions accompagnée de Herbie Hancock, Wayne Shorter, Brian Blade, Billy Preston, Kenny Wheeler et d’un grand orchestre classique. J’adore ce concept parce qu’on peut faire le même morceau différemment. ’L’arrangeur n’est autre que Vince Mendoza : un génie et qui a parfaitement compris le sens de la musique de Joni Mitchell.

Freddie Hubard «The Love Connection»

Le seul trompettiste de la sélection. Celui qui m’a marqué le plus. Pas dans sa première période, ni dans sa dernière car il avait des problèmes de lèvres qui l’empêchaient de jouer. Mais dans sa période d’avant la maladie, disons de 1966 à 1994.  Il y a comme un mimétisme entre lui et moi. Il a une façon très physique de jouer la trompette. Quand je le regardais jouer, sa façon de tenir l’instrument, sa façon de se tenir, tout me semblait couler de source. J’ai toujours cherché ce son là aussi. Mais je n’ai jamais trouvé une trompette ou un bugle permettant de le produire. Il y a peu j’ai trouvé en Hollande un luthier. Il est entrain de me fabriquer un instrument dont le son se rapproche de mon son idéal. J’ai eu la chance de le connaître aussi. On a beaucoup discuté ensemble. Je pense que c’est un grand compositeur méconnu. Il y avait en lui les prémisses du jazz que l’on fait aujourd’hui et une « couleur » bien particulière.  Il a fait des disques avec les pires accompagnements, mais chaque fois son jeu est tellement magnifique qu’il fait oublier le reste. Maintenant je n’écoute plus du tout de trompette. Je me suis émancipé. Ce qui me touche vraiment c’est la voix, la voix sous toutes ces formes, sauf les voix d’opéra. J’ai aussi repris la batterie et la flûte.

Maurice Durufflé, «Requiem»

J’ai grandi avec la musique classique. J’ai joué très tôt dans des orchestres symphoniques, dont celui d’Aix. Il y a énormément de requiems qui sont magnifiques, mais ici le travail de composition et des harmonies est génial. Le jazz n’a rien inventé au niveau des harmonies. On a tendance à l’oublier. Tout est déjà là. Et puis dans ce Requiem, il y a bien sûr aussi les voix et la dimension spirituelle.

Maurice Ravel, Concerto en sol par François Samson

J’ai choisi spécifiquement cette version parce que j’adore François Samson. Malheureusement il était alcoolique. Il traînait beaucoup dans les clubs de jazz parisiens à l’époque où Bud Powell et des gens comme lui s’y produisaient. Il a développé une façon de jouer de Ravel très jazz, très «powellienne ». Quant à Ravel, c’est un génie de la mélodie, un génie de l’orchestration. Il est hors du temps.

Bill Evans Trio with Symphony Orchestra

C’est Michel Petrucciani qui m’a fait découvrir ce disque. Mon frère, qui a son âge, était copain avec lui. Quand Petrucciani est parti pour les Etats-Unis, il nous a laissé sa collection de 500 vinyles. J’ai encore des vinyles de lui dans ma discothèque ! J’écoutais ce disque quand j’avais 13 ans. Je peux me tromper, mais je pense que Bill Evans a été le premier jazzman à s’attaquer au classique. Il m’a beaucoup influencé par son sens de l’improvisation et son sens de la mélodie. Son « son» de piano est comparable à un son de bugle.

Stevie Wonder, «Songs in the Key of Life»

Sur chaque disque de Stevie Wonder, il y a des morceaux qui me bouleversent et d’autres que je n’écoute pas parce que trop « variété» à mon goût. «Songs in The Key of Life» est le seul enregistrement que j’écoute de bout en bout. Stevie Wonder m’a incroyablement influencé. En 2004, j’ai fait l’album «Wonderland» en sextet qui lui était entièrement dédié et aujourd’hui je n’ai pas pu m’empêcher de remettre un morceau sur «The Same as It Never Was Before». On parle tout le temps de la voix de Stevie Wonder, mais on omet souvent de dire que c’est un pianiste et un harmoniciste extraordinaires.

Coltrane, Période Impulse…

C’est le musicien qui m’a fait le plus peur. J’ai à la fois compris et pas compris. Mon oreille de musicien m’a dit. «Qu’est-ce que c’est que ce truc-là ? » Mon oreille humaine a été vraiment touchée. Ça m’a remué à un point dont je ne peux même pas parler aujourd’hui. Il est mort très jeune. Mais c’était sa destinée. Il ne pouvait pas rester plus longtemps. C’était une étoile filante, ce mec-là ! Comme souvent, c’est sa dernière période qui me touche le plus. Mc Coy Tyner et Elvin Jones étaient les seules personnes qui pouvaient le suivre, l’accompagner.

Jaco Pastorius, «Word of Mouth»

C’est la synthèse de tout. On a toujours parlé du bassiste, mais quel compositeur ! Ce disque est un enregistrement rapiécé, un big band éclaté. Y participent Wayne Shorter, Herbie Hancok, Toots Thielemans et bon nombre d’autres grands musiciens Certains enregistraient à New York, d’autres à Bruxelles. Et Jaco Pastorius a tout orchestré dans son studio. C’est son «son» de base qui touche en premier. Mais c’est un très grand orchestrateur. Un génie lui aussi. Son importance au sein de Wheather Report était aussi grande que celle de Zawinul.  »

Stéphane Belmondo, «The Same as it Never Was Before» (Verve, Universal)
Vernissage du CD le 16 juin à Paris au Café de la Danse

Publié le mai 8, 2011, dans Billets d'humeur, interview, Musique, et tagué , , , , , , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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