Seun Kuti : un sax, un combat

 

@Romain Rigal

@Romain Rigal

Seun Kuti a trente ans. Il a déjà passé la moitié de sa vie à la tête de Egypt 80, le groupe de son défunt père, Fela Kuti. Je l’ai rencontré juste avant son concert à Epalinges dans le cadre de l’excellent et tout nouveau festival 1066. De plus en plus à l’aise, de plus en plus enjoué, Seun Kuti reste toujours aussi vindicatif. Pendant tout l’entretien son regard ne lâche pas le mien. L’homme a des choses à dire, il les dit bien et il veut s’assurer que le message et bien passé. Il  ponctue souvent ses phrases d’un rire explosif. Un rire comme un exutoire à la souffrance de ses concitoyens nigérians, dont les conditions de vie toujours plus dures le préoccupent tant.

From Europe in Fury

Vous tournez en Europe, quelle est votre vision de l’Europe en 2013?
Seun Kuti Le monde va plus mal, alors forcément l’Europe va plus mal. Les gouvernements n’écoutent que les riches, passent des lois pour aider les multinationales dont les bénéfices vont aux riches, etc etc. Quand vous entendez les politiciens parler, ils parlent toujours des classes populaires qui doivent travailler plus. Travailler plus pourquoi ? Pour continuer d’enrichir les riches. Mais ils ne parlent jamais d’améliorer les conditions de vie des pauvres. Il y a une égalité dans le vote, mais pas dans la représentation des populations au gouvernement. L’austérité est désormais partout. Regardez l’Espagne, la Grèce, l’Italie ! Sans parler des pays qui n’ont jamais été acceptés dans l’Europe comme la Macédoine ou la Turquie. Ce qui est encore plus grave est que l’environnement va aussi de plus en plus mal. Sans la planète, il n’y a pas de vie…

Vous êtes venus plusieurs fois en Suisse, que pensez-vous de la Suisse ?
Seun Kuti Quand je suis en Suisse, je me dis toujours que l’Afrique est un continent très riche.

L’Afrique ???
Seun Kuti Je vois tout l’agent de l’Afrique chez vous (rires). J’exagère… allez, disons que 60% de l’argent de l’Afrique est en Suisse.

Afrobeatssss

Vous vivez à Lagos, est-ce que vous êtes très présent dans la scène musicale nigériane?

© Lemi Ghariokwu

© Lemi Ghariokwu

Seun Kuti Je suis plus connu pour être un activiste qu’un artiste. Ma musique est moins exposée au Nigéria qu’aux Etats-Unis ou en Europe. Les radios ne la jouent pas, ni celle de Fela d’ailleurs, à cause de ce qu’elle représente. Ils préfèrent diffuser de la musique africaine américanisée. Ils ont même inventé un nouveau genre : l’afrobeats, afrobeat avec un « s » . Préparez-vous ça va arriver chez vous…

Il y a six ans, lors de la parution de votre premier disque, « Many Things », vous disiez que l’un de vos buts était l’émancipation des Noirs. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Seun Kuti   Regardez le monde, c’est devenu une lutte globale. La lutte d’un homme du peuple au Nigéria n’est pas très différente de celle d’un homme du peuple en Chine. Cela dit, je reste un défenseur du continent noir parce que les Africains sont les seuls qui n’ont aucun endroit où aller. Tout le monde leur dit « Pars, rentre chez toi ! ». Mais quand ils se retournent et regardent vers l’Afrique, ils sont obligés de constater qu’ils n’ont plus de chez eux.

Quelle est la situation au Nigéria en 2013 ?
Seun Kuti De pire en pire. 80 % de la population vit avec moins de deux dollars par jour. La souffrance est toujours plus grande. Les gens meurent inutilement. Dans mon pays, si vous avez un arrêt cardiaque dans la rue, vous n’avez aucune chance de vous en sortir. Il n’y pas de service d’urgence qui va venir vous sauver ! Chaque semaine des milliers de gens sont tués sur les routes qui sont beaucoup trop dangereuses. Mais personne ne parle de ça. On préfère parler de la croissance du business. De quel business parlons-nous ? Il n’y pas de croissance si les gens continuent de mourir comme des mouches ! Au moment où je vous parle, toutes les universités sont fermées parce que le gouvernement a refusé de payer un salaire décent aux conférenciers. Evidemment pour les gens qui sont au gouvernement ce n’est pas un problème car leurs enfants vont tous dans des universités privées…

Demo Crazy

Seun2(c)Romain RigalEn quoi la situation actuelle a changé par rapport à celle qu’a connu votre père ?
Seun Kuti  Du temps de mon père, le gouvernement – qui était une dictature, – assumait pleinement d’être le méchant, l’agresseur. Aujourd’hui, le gouvernement reste le principal agresseur de sa population, mais il ne l’assume plus du tout. Il se pose toujours en victime. Ce qui a tendance à me rendre dingue…Depuis que nous avons passé à la démocratie, en 1998, l’inflation a augmenté de 350%. Tout a augmenté, la nourriture est devenu tellement chère qu’on appelle les plus pauvres les rations 0-1-0. Ce qui signifie qu’ils n’ont plus de quoi manger trois fois par jour. Le matin, ils boivent de l’eau (= ration zéro), à midi ils mangent quelque chose à base de farine ( = ration 1) et le soir de l’eau à nouveau. Pendant ce temps, le gouvernement nous parle de l’augmentation du Produit Intérieur Brut ! Moi je me fous du PIB. Je vois surtout est un gouvernement n’arrête pas d’emprunter et de privatiser les services d’état.

Comment voyez-vous le futur au Nigéria?
 Seun Kuti L’indépendance existe en Afrique depuis plus de cinquante ans. Mais dans les années 60, seulement 200 Africains étaient diplômés. Comment 200 diplômés auraient-ils pu conduire l’Afrique vers l’Indépendance ? La plupart des gens ne comprenaient pas ce qu’était la démocratie, le système judiciaire, etc. Ils faisaient confiance aux Occidentaux. C’est pour ça que des gens comme Mobutu ont pu manipuler leur peuple. Aujourd’hui, le niveau d’éducation a énormément évolué. Les gens ont compris qu’il faut avancer, miser et croire en eux. Nous ne pouvons plus avoir une économie qui est sous la tutelle de la communauté occidentale. Nous devons avoir une vraie indépendance.

Vous êtes donc optimiste?
Seun Kuti Il faut être optimiste sinon c’est le bain de sang garanti. Nous sommes un milliard, nous avons un certain poids. Pour changer le système, le combattre ou le remplacer, il faut d’abord le connaître et je crois que nous en sommes là aujourd’hui. Je suis sûr que les élections de 2015 vont être les plus folles, les plus intenses, mais aussi les plus honnêtes élections que le Nigéria n’ait jamais eues. Je vois déjà des jeunes qui lancent leur candidature par Internet. Rien de sérieux jusqu’ici, mais c’est clair que cela va venir.

Encore faudrait-il trouver un vrai leader qui arrive à rassembler tout le monde ?
 Seun Kuti   Oui bien sûr. Nous ne voulons pas d’un Hollande ou d’un Obama. Notre démocratie n’est pas la même démocratie qu’en Occident. Nous en sommes plutôt au stade d’un Abraham Lincoln. Il nous faut un leader de sa trempe, quelqu’un qui soit prêt à se sacrifier entièrement, prêt à construire à partir de rien, prêt à écouter les revendications et les souffrances des gens du peuple. Pas quelqu’un qui vit dan un palace, qui circule dans des voitures blindées et qui se déplace en jet privé.

Banned music

© Kelechi Amadiobi

© Kelechi Amadiobi

Votre deuxième album, « From Africa in Fury: Rise » est plus déterminé, plus acéré que le premier « Many Things ». Qu’en est-il de votre troisième album qui va paraître au début de 2014?
Seun Kuti   Quand vous êtes dans le vrai, votre conviction ne peut que grandir. Plus je grandis, plus j’étudie, plus je me rends compte que ce que je fais est nécessaire, pour le Nigéria, pour l’Afrique. Musicalement, cet album va aussi beaucoup plus loin. Jusqu’ici je n’ai jamais écouté mes disques. Une fois que je les ai enregistrés, je me contente de les jouer sur scène. Je les ai même interdit d’écoute chez moi ! Mais celui-là n’est pas encore sorti et je l’écoute, le réécoute, sans me lasser.

Vous l’avez réalisé avec le producteur Robert Glasper qui vient du jazz et du hip hop américain ?
 Seun Kuti  Oui, Robert Glasper a ajouté beaucoup de piano et apporté sa patte à la co-production. Le mélange entre son approche et l’afrobeat est vraiment réussi. J’ai aussi des invités incroyables : David Neerman, Christian Scott, M-1 de Dead Prez et d’autres encore.

Vous donnez l’impression d’être très proche de votre groupe, Egypt 80, dont certains des musiciens pourraient être vos grands parents ?
 Seun Kuti   La musique nous dit ce que nous devons faire. Nous fonctionnons comme une famille. Je ne suis pas entré dans le band  en voulant jouer les leaders. Quand Fela est mort, je voulais juste que le groupe continue de jouer. Egypt 80 est une institution C’est le groupe africain qui a le plus enregistré ! Ce n’était pas une histoire d’ego. Aujourd’hui, je suis devenu ce que je suis. Ils m’ont toujours soutenu. Quand mon père est mort, j’avais 14 ans. J’aurais pu jouer avec le groupe pendant dix ans et puis me lancer dans autre chose. Eux avaient 45, 50, 60 ans. Dix ans pour moi, ce n’était rien, mais pour eux c’était tout. Ce sont eux qui ont pris le plus grand risque.

Et avec votre frère Femi, vous n’avez jamais songé à faire quelque chose?
 Seun Kuti   Oui, c’est prévu. Mais nous ne voulons pas brûler les étapes. On fera un disque ensemble quand on sera tous les deux fauchés !

Comme votre père, vous chantez et vous jouez du saxophone. Et ce depuis que vous êtes tout petit. Qu’est-ce qui vous a attiré vers cet instrument ?
Seun Kuti   Mon père a toujours eu un sax à la maison. Il trônait dans le salon. Je ne dirais pas que j’étais attiré, mais le sax était là. Forcément, je m’en approchais et j’essayais d’en jouer. C’était un sax ténor, il avait la même taille que moi ! Mon père ne voulait pas que son sax devienne mon jouet et il a fini par m’en acheter un. Il a ensuite exigé que je commence par le piano. Selon lui, il faut d’abord atteindre un bon niveau au piano avant de pouvoir jouer d’un autre instrument. Au début je n’aimais pas ces cours de piano. Puis j’y ai pris goût et j’ai laissé tomber le saxophone. Je ne l’ai repris qu’après la mort de mon père, à quinze ans. Aujourd’hui, je ne joue plus du piano, sauf pour composer !

En concert au Festival 1066, Grande salle d’Epalinges (Lausanne), samedi 6 octobre, Egalement à l’affiche ce soir-là : Infinite Livez vs Stade, The Procussions.

Le festival démarre ce soir (vendredi) avec: Kolektif Istanbul, Band of Gypsies, Kadebostany

Ouverture des portes 19 h 30. www.1066festival.ch

Publié le octobre 4, 2013, dans interview, Musique, et tagué , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :