Archives de Catégorie: Billets d’humeur

Marc Perrenoud live au Ccs de Paris

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@Simon Letellier

Jeudi 29 septembre, le salle du Centre culturel suisse de Paris est presque complète lorsque Marc Perrenoud et ses deux complices, Cyril Regamey (batterie et marimba) et Marco Müller (basse), prennent place. L’espace de l’auditorium s’emplit de leur de leur cascades de notes, de leur présence intense. Le concert s’ouvre avec « Aegan », le morceau phare de leur nouvel album « Nature Boy » à paraître au mois de novembre.

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©Simon Letellier

Donnant la pulsation, les mains de Marc martèlent les touches, avec force et urgence. Les deux autres musiciens sont en symbiose. Ils soutiennent, répondent, accentuent les crescendos. Une forme de transe savante s’installe. L’espace de la scène, l’espace du public fusionne. A partir de là, les trois compères peuvent tout faire : des ballades lumineuses, des reprises inspirées dont « Les Feuilles Mortes » et le standard « Nature Boy » que Mister Perrenoud reprend en hommage à son compositeur Eden Ahbez plutôt qu’en allusion à la célèbre interprétation de Nat King Cole.

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@Simon Letellier

Eden Ahbez était une sorte de hippie, d’artiste vagabond explique Marc Perrenoud à l’assemblée. Un personnage finalement assez emblématique de ce nouvel album, imprégné de nature, préoccupé par les mélanges forcés de population. Marc Perrenoud a composé « Nature Boy » l’année dernière, alors que l’Europe est déjà submergée par les vagues de réfugiés et que la Méditerranée se transforme en cimetière pour migrants. Fiancé à une Syrienne, le pianiste s’interroge en musique sur la violence de notre quotidien, sur notre relation à la nature, les montagnes, la mer, leur immensité et leur force capables de nous broyer en instant. « Overseas » joué dans la deuxième partie de ce concert est d’ailleurs un autre moment intense du concert. En plusieurs mouvements, il décline des ambiances différentes, opposées, évoquant à la fois le calme et la tempête, la sérénité et le doute, la joie et la colère. Passé maître dans l’art de malaxer les genres, du classique au rock, le jazz de Marc Perrenoud est à la fois grandiose et profond.

Marc Perrenoud Trio, « Nature Boy » (Challenge Records int/Double Moon). Parution le 4 novembre.

Voyage en Ethiopie, chapitre 4

Addis Abeba, Bahir Dar, la route est semée d’embûches jusqu’à Lalibela, celle que l’on surnomme la Jérusalem éthiopienne, construite au XVIIIème siècle pour permettre aux pélerins éthiopiens d’avoir leur ville sainte en terre chrétienne.

Mardi 10 août

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Yemrehanna Kristos

On arrive enfin à Lalibela et on se précipite pour voir un premier groupe d’églises, des édifices monolithiques creusées dans le sol. J’avais déjà fait la visite il y a trois ans, mais le site de cette nouvelle Jerusalem, voulue et conçue par le roi Lalibela au XIIème siècle, reste impressionnant. On a enfin l’impression de pouvoir reprendre notre souffle. Entouré de fidèles drapés dans leurs voiles blancs, il n’est plus question que de spiritualité, que de s’amuser à reconnaître les saints peints sur les murs ou les croix que brandisssent les prêtres et dont le dessin rèvèle la provenance.

L’Eglise St-Georges, l’emblème national

St-George

St-George

Le lendemain matin, on reprend la route pour aller voir l’église grotte Yemrehanna Kristos avant de retourner vers le groupe de monuments principaux qui comprend la célèbre Eglise Saint-George dont l’image orne désormais toutes les vitrines des agences de voyages, les murs des aéroports et autres lieux de portée internationale. Une création architecturale gigantesque, digne d’être sacrée huitième merveille du monde, en l’honneur du saint patron de l’Ethiopie, dont la légende veut qu’il vainquit le dragon.

Notre guide, au demeurant fort sympathique se garde de nous rappeler que l’ensemble de ces 11 églises impressionnantes a été construit en une vingtaine d’années grâce aux efforts de plus de milliers de travailleurs (esclaves?) qui se tuaient littéralement à la tâche.

musiciens-azmarisLe soir, on mange dans notre hôtel et on est rejoint par un musicien et des danseurs Azmaris qui, à la différence des griots ouest-africains, pratiquent une éloge plutôt moqueuse ou, du moins, teintée d’humour. Le lendemain, la tournée des églises continue. A notre retour en ville, les militaires apparaissent de nouveau à chaque coin de rue. Il semblerait que des manifestations soient annoncées pour le lendemain à Lalibela. Bahir Dar, Addis Abeba et plusieurs villes du Sud continuent de manifester et tous les coins du pays, à l’exception du Tigré, se mettent au diapason.

Diviser pour mieux régner

Stefanos, notre chauffeur nous explique que le gouvernement actuel a voulu faire de l’Ethiopie une fédération d’états, mais au lieu que ces états fonctionnent sous la forme d’une association de provinces unies et prêtes à collaborer ensemble, il a préféré stimuler la division et l’esprit du « chacun pour soi ». Chaque province a son propre drapeau, une déclinaison du drapeau éthiopien. « A l’époque d’Hailé Sélassié, se remémore-t-il, on hissait le drapeau tous les matins et, à chaque fois, tous les habitants de la ville stoppaient leur activité et s’immobilisaient jusqu’à ce que le drapeau soit en haut du mât. Aujourd’hui personne ne se préoccupe plus du lever de drapeau. »

Le ressentiment contre les Tigréens est tel que Stefanos craint que le pays ne bascule dans un bain de sang et que les populations civiles du Tigré ne soient les victimes de cette politique du « diviser pour mieux régner ». Force est de constater d’ailleurs que les militaires placés dans les zones sensibles sont toujours des gens issus d’autres régions, par conséquent moins sensibles aux difficultés de la population.

A la recherche d’un leader

Et les tensions ne font que s’accentuer depuis des mois. Face à cette situation, plusieurs des interlocuteurs anonymes avec lesquels nous discutons dans la rue n’hésitent pas à dire que le seul qui pourrait mettre de l’ordre dans tout ça n’est autre que Isaias Afewerki.

Isaias Afewerki est l’actuel président-dictateur de l’Erythrée, auquel l’ensemble de la communauté internationale jette l’opprobre. Dans les années 80, il avait combattu aux côtés de celui qui deviendra

Meles Zenawi

Meles Zenawi

le premier Premier Ministre éthiopien Meles Zenawi. Tous deux étaient les leaders respectifs du EPLF (Eritrean People’s Libération Front) et du EPRDF (Ethiopian People’s Revolutionary Democratic Front). Depuis les deux hommes sont devenus des ennemis jurés et la frontière entre l’Erythrée et l’Ethiopie est fermée depuis des années. Depuis la mort de Meles Zenawi en 2012, la situation ne semble pas s’être améliorée entre les deux gouvernements.On murmure d’ailleurs que Isaias Aferwerki aurait entrainé et armé des guérilleros éthiopiens en Erythrée et dans le Sud du pays afin de les aider à faire leur révolution.

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Hailé Sélassié

L’autre personnage qui est souvent mentionné avec nostalgie est Hailé Sélassié. Les Ethiopiens qui ont connu la fin de son règne n’ont certes pas oublié son autoritarisme, ni sa sous-estimation catastrophique des sécheresses et des famines consécutives qui ont frappé l’Ethiopie en 1972 et en 1974. Reste que le dernier empereur «forçait l’admiration et le respect de tous les groupes ethniques. » pour reprendre les termes de Nega Mezlekia dans son livre « Dans le ventre d’une hyiène » (P.135)

 

Mercredi 11 août

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L’ancien palais de la reine de Saba

Cette fois-ci c’est par les airs que nous quittons Lalibela pour rejoindre Aksoum, tout au Nord du Pays. Nous voilà donc entrés dans la province du Tigré. Suite aux découvertes archéologiques de ces quarante dernières années, Aksoum est devenu une passage incontournable du « circuit historique » comme l’appelle nos guides. On y voit des obélisques imposantes, parfois écroulées au sol, l’une des plus célèbres ayant d’ailleurs été exportée en Italie par Mussolini avant d’être ramenée sur sa terre d’origine. On se balade au bord  des bains de la reine de Saba, haut-lieu de baptême, les vestiges de son ancien palais, l’église censée renfermer l’original de l’Arche d’Alliance, des tombeaux d’empereurs impressionnants. Le climat est plus sec, un plus chaude toute forme de tension a disparu. On est des vrais touristes. Plus on avance, plus on a l’impression d’être coupé du monde. Le fait qu’Internet ne marche toujours pas, n’est pas étranger à cette sensation….

 

Voyage en Ethiopie, chapitre 3

Après Addis Abeba, nous sommes arrivés à Bahir Dar. Les manifestations se poursuivent. Pour ce soir, nous sommes confinés à l’hôtel car la ville est en deuil suite aux affrontements entre population et forces du gouvernement.

Lundi 9 août (suite)

fichier_000-4Je commence le livre de Nega Mezlekia « Dans le Ventre d’une Hyène » . Je me rends compte, si besoin était, que les problèmes de l’Ethiopie ne datent pas d’hier. « En 1958 – année du paradoxe -, je suis née en Ethiopie, dans une ville chaude et poussiéreuse du nom de Jijiga, qui anéantissait ses enfants ». Nega Mezlekia fait référence ici aux devins et aux exorcistes qui cherchaient à guérir Menen, la femme mourante de l’empereur Hailé Sélassié et avaient prescrit le sacrifice d’enfants « sans ecchymoses ni cicatrices »….

Une autobiographie marquée par les révoltes et les changements sociaux

Nega Mezlekia est un Amhara qui grandit en pays oromo. Il passa son enfance et son adolescence sous la fin du règne de l’empereur Haïlé Selassié, roi des rois et vainqueur du Lion de Judée. Celui qui tenait et tient encore un statut de héros en prend pour son grade sour la plume acérée de cet écrivain. A peine adulte, ce dernier eut le tort d’organiser une marche qui revendiquait que la propriété de la terre reviennent à ceux qui la cultivent. Une manifestation sévèrement remise à l’ordre par le régime d’Haïlé Sélassié qui fait étrangement écho aux événements qui se déroulent à l’heure actuelle dans le pays. Depuis plusieurs, années, l’Etat octroie aux investisseurs étrangers et indigènes des baux sur les terres cultivables jusqu’ici par les paysans, qui ne sont eux-mêmes considérés que comme de simples locataires.

40 ans d’espoirs et de malheurs

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Haïlé Sélassié

Cette étatisation des terres remonte à 1975 lorsque le Derg, la junte militaire qui renversa Haïlé Sélassié introduisit sa réforme agraire. La lecture de « Dans le Ventre d’une Hyène » montre comment le « socialisme à l’éthiopienne » vire rapidement à la terreur. Les atrocités auxquelles on été soumises le peuple éthiopien font froid dans le dos. Les problèmes ethniques  (entre oromo et amhara) sont déjà bien sensibles, les questions religieuses et l’ingérence des puissances étrangères (en particulier de la Russie et des USA) aussi. Si la politique d’Haïlé Sélassié a largement favorisé l’ethnie des rois abyssiniens (les Amharas), elle a du moins cherché à mélanger les ethnies, encourageant les Amharas à s’installer en terres oromo et les Oromos à venir travailler au Nord.

Un pays rural à 83%

En 1992, la chute de la dictature militaire a entraîné la scission avec l’Erythrée et le pouvoir est désormais aux mains des politiciens tigrés tout au Nord du pays. Globalement les choses s’améliorent: les grands axes routiers sont bitumés par les Chinois ou les Japonais, l’électricité s’étend un peu partout et les investisseurs affluent. Le gouvernement est largement soutenu par les Américains qui ont installé une base militaire à Arba Minch, base qu’ils ont fermé il y a quelques mois ……. Mais les investissements et les grands projets de développement agricoles font peu de cas des paysans (83 % de la population)  qui perdent leurs terres ou se voient taxer lourdement.

Aux alentours de Bahir Dar, les paysans-laboureurs se dépêchent d’entamer leur deuxième semaille, celle qui doit servir à nourrir leurs familles après qu’ils aient donné au gouvernement une bonne partie de leur première récolte.

Mardi 10 août 

img_2714Notre chauffeur avait insisté pour partir tôt. Le soir d’avant, les camions militaires étaient de nouveau légion à Bahir Dar. On quitte donc la ville, ses grandes avenues et ses palmiers avant 08:00 et on raie de notre liste de choses à voir les chutes du Nil. Un jeune du coin a été tué dans les manifestations. L’ambiance est au deuil. A 9:00, le chauffeur reçoit un coup de fil: la ville de Bahir Dar est entièrement fermée. Plus personne ne rentre ni ne sort.

Dehors, la pluie continue de tomber: les rizières ont remplacé les champs de céréales, la plupart des femmes n’ont désormais même plus de sandalettes, mais avancent et travaillent pieds nus dans la boue. L’ambiance est de plus en plus oppressante. le minibus, s’attaque aux derniers 60 km de route non bétonnée qui doit nous amener au site de Lalibela. Les ornières sont gigantesques et boueuses. De temps à autre, un camion-grue et un groupe d’ouvriers tentent de dégager la route dans un amoncellement de pierres. « Dans trois ans, la route est terminée » nous explique avec un grand sourire notre chauffeur. On peine à le croire au vu de l’immensité de la tâche qui reste à faire.

 

 

Voyage en Ethiopie, chapitre 2

Après quatre jours passés à Addis Abeba au cours desquels on a assisté à la fin d’une manifestation sévèrement réprimée par les autorités, notre voyage familial doit se poursuivre.

Dimanche 08 août

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Peinture représentant Tekla Haimanot

Vu la situation, on évite Gonder et on opte pour l’itinéraire suivant: Debre Markos, Bahir Dar et ses légendaires chutes du Nil, les églises de Lalibela, Axoum, et enfin les églises taillées  dans la roche de la région du Tigré et sa capitale, Mekele. On est content de quitter Addis, qui ne se montre décidément pas sous son meilleur jour.

Un peu avant Debre Markos, on vise le monastère de Debre Libanos, dont le père fondateur, Tekla Haimanot, passa 22 ans dans une grotte debout en buvant l’eau qui suintait du plafond et en se nourrissant de trois feuilles d’arbre le dimanche, jour de sabbat. Selon la légende, au bout de 22 ans sa jambe droite s’est brisée (ou aurait été victime de la gangrène?); ce qui ne l’empêcha pas de rester encore trois ans en ascèse sur une jambe! La grotte dans laquelle il vécut est aujourd’hui devenu un lieu saint où les Ethiopiens viennent chercher de l’eau considérée comme bénie.

Le soir, alors qu’on a atteint Debre Markos et que l’on boit un verre sur la terrasse de notre hôtel, des camions de militaires apparaissent de tous les côtés et larguent quelques hommes à chaque carrefour.

Entre religion et révolte, entre pauvreté et détermination, l’Ethiopie fait tourner la tête

Le gardien de l’hôtel nous informe que Bahir Dar, notre prochaine destination a été le théâtre de violents affrontements entre militaires et manifestants. Le gouvernement  craint que cela ne se propage à Debre Markos, l’ancienne capitale de la province du Godjam. La nuit, je suis réveillée par les chants et les tambours. On pense au muezzin, c’est en fait le prêtre orthodoxe qui annonce le réveil des fidèles. Nous sommes au début d’un jeûne de 16 jours en commémoration de l’Assomption de Marie. L’Ethiopie est le berceau du christianisme en Afrique. C’est aussi le premier état chrétien d’Afrique, suite à la conversion au christianisme d’Ezana, Roi d’Aksoum, en 330 après Jésus-Christ.

Messe à Gonder le vendredi de Pâques

Messe à Gonder le vendredi de Pâques

Aujourd’hui, une majorité de la population est chrétienne (43% d’orthodoxes, 19% de protestants), et la ferveur des messes n’a rien à voir avec ce que l’on peut voir dans notre partie du monde. Recouverts d’un voile blanc, les fidèles se massent dans et à l’extérieur de l’église où ils prient et chantent des heures durant. En période de jeûne, les gens ne mangent que des produits non-animaux, une fois la nuit tombée. Entre religion et révolte, entre pauvreté et détermination, l’Ethiopie fait tourner la tête.

Lundi 9 août

 

dscn0375Le lendemain on met quand même le cap sur Bahir Dar. Le chauffeur se veut rassurant: la situation se serait calmée, le lac Tana et ses monastères sont accessibles. On voyage sous la pluie. Les paysages sont verts et et l’humidité est partout. Les paysans bossent dur. Ils labourent avec des charrues qui semblent sortie d’un autre temps. le sillon ainsi creusé est très peu large, ce qui les obligent à des passages répétés à quelques centimètres d’intervalle. Les femmes portent des poids immenses sur leur tête ou sur leur dos et sont chaussées de petites sandalettes en plastiques, les hommes ont plus souvent des bottes.

A chaque village, sa spécialité, vendue sur les bords de la route

fichier_000-3Ici la canne à sucre, là les tue-mouche, plus loin les bouteilles d’alcool qui vous arrachent la gorge. Les chèvres ont une fâcheuse tendance à préférer poser leur fessier sur la route plutôt que dans la boue et l’accessoire le plus utile de notre chauffeur semble être le klaxon qu’il utilise incessamment pour annoncer son arrivée et éviter les embardées intempestives des piétons ou vespas qui marchent au bord du goudron. Pour conduire en Ethiopie, mieux vaut être doté d’une concentration et d’une vivacité à toute épreuve.

La télévision nous souhaite des « Happy holidays »….

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Le lac Tana, vu depuis une île

A l’approche de Bahir Dar, les contrôles des militaires s’intensifient. On contourne le centre ville pour accéder à notre hôtel par la porte arrière. La porte avant étant officiellement fermée. Toute la ville est en deuil, suite aux 32 morts que les affrontements de la veille ont créé. On visite sans grande conviction deux monastères perchés sur des îles au milieu de ce lac tellement immense qu’il fait plutôt penser à une mer. On sent nos accompagnateurs éthiopiens inquiets. ils passent beaucoup de temps au téléphone.

Le soir, on nous déconseille de sortir de l’hôtel. De toutes façons, pas la peine de s’exciter puisque tout est fermé. J’essaie d’allumer la TV pour voir quelles images sont diffusées. Seule la chaîne du Tigré fonctionne. Les chaînes amhara et oromo affichent un bandeau coloré « Happy Holidays »…. Internet ne fonctionne toujours pas.

Voyage en Ethiopie, chapitre 1

Récit de mon récent séjour en Ethiopie. Au vu de ce qui se passe, il m’était difficile de ne pas prendre la plume. A l’heure où je publie ces lignes, la situation semble s’être encore aggravée.

Samedi 7 août

Fichier_001Arrivée depuis trois jours à Addis Abeba pour trois semaines de vacances bien méritées, je m’apprête à sortir de mon hôtel pour prendre un café, samedi 7 août vers 10:00, lorsque je vois plusieurs Ethiopiens et Ethiopiennes rentrer en courant dans l’hôtel en m’enjoignant d’en faire autant. Des gardes armés de bâtons apparaissent à chaque coin de rue. On rentre puis on ressort. Une femme crie: « Ils ont tué un civil »; la rue se vide.

Je rentre et monte au dernier étage de l’hôtel qui m’offre une vue plongeante sur la rue. Dans la cour d’une maison, je vois une dizaine de gardes de la milice encerclant des gens – des cireurs de chaussures ou de ces jeunes qu’on voit traîner à chaque coin de rue – assis à même le sol la tête baissée. Ceux qui essaient de résister sont vite remis à l’ordre à coups de bâtons. Des prisonniers m’explique-t-on. La situation se calme mais plus tard les patrouilles de militaires et des milices sont à chaque carrefour. Fichier_000 (1)

J’échange à gauche et à droite avec des chauffeurs de taxis, des tenanciers de restaurants, des simples badauds: le raz-le-bol semble quasi général. Les dirigeants éthiopiens sont tous issus de l’ethnie et de la région du Tigré tout au nord du pays, le berceau de l’Abyssine. Cette classe dirigeante est issue d’une minorité ethnique (qui représente 5 à 6 %de la population); Elle est au pouvoir depuis près de 25 ans, depuis que la junte militaire a été renversée et que l’Erythrée a gagné son indépendance. Le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne semble pas avoir rempli ces promesses.

Pour beaucoup, l’Ethiopie fut et reste un modèle car elle n’a pas été colonisée ou si peu….

TilahungessesseJe décide prendre la plume et de raconter ce que je vois et ce que j’entends, non pas en tant que journaliste, mais en simple témoin. Difficile en effet de rester insensible à ce qui se passe autour de moi et à continuer de faire la touriste au vu de l’ampleur du phénomène et de la détresse des gens. Pour beaucoup d’Africains, comme pour les rastafari de Jamaïque, l’Ethiopie fut et reste un modèle car elle n’a pas été colonisée ou si peu (Mussolini tenta l’invasion et l’occupation de l’Ethiopie pendant quelques années mais dû se retirer vaincu).

Depuis une Mahmoud Ahmeddizaine d’années, on vente le miracle éthiopien, sa démocratie et son taux de croissance qui avoisinerait les 10%. Travaillant dans le domaine de la musique, j’ai personnellement commencé à m’intéresser à l’Ethiopie via la mode de l’ethio-jazz. Comme beaucoup de francophones, j’ai découvert Mahmoud Ahmed, Tilahun Gessesse et consorts via la collection Ethiopiques dirigée par Francis Falceto. Un concert d’Aster Aweke dans les années 90 à Genève m’avait aussi séduite.

La ville ressemble à un vaste chantier qui se cherche entre gratte-ciels et cases en tôle

Je m’y suis rendu une première fois en 2013 dans le cadre d’un projet musical. Déjà lors de ce premier séjour, le miracle éthiopien tel qu’on me l’avait décrit ne m’avait pas vraiment sauté à la figure. Addis Abeba est une enchevêtrement complexe de bidonvilles et de quartiers chics. De partout apparaissent des bâtiments en construction abandonnés. A l’exception de Bole, nouveau quartier américanophile proche de l’aéroport, la ville ressemble à un vaste chantier qui se cherche entre gratte-ciels et cases en tôle. Trois ans plus tard, un ami résidant en Ethiopie m’assure que le métro aérien est terminé et que ça y est Addis Abeba brille de tous ses feux.

Plus de pauvreté, moins de faux-semblants

ESAT_LogoSur place, mon impression reste pourtant inchangée. Pire, dès mon arrivée, je sens une sorte de tension: plus de pauvreté, moins de faux-semblants. Avant mon départ, un reportage vue sur le chaîne de TV online ESAT, montrait des mouvements de protestation à Gonder, sèchement réprimés par l’armée. Au Sud, dans la région de Arba Minch, les Oromos, la plus grande ethnie (37 % de la population globale) et la plus défavorise bouge aussi. Après Gonder, les mouvements dont je suis témoins à Addis sont le fait des Amharas, l’ex-classe dirigeante (les habitants des hauts-plateaux au Centre et au Nord du pays).

Très vite, les informations circulent via le bouche à oreille et les téléphones portables, le gouvernement ayant rapidement fermé l’accès Internet. « Aucune des promesses n’a été tenue; Tout le travail de développement se fait dans la province du Tigré, au nord du pays; rien dans les autres régions. Le pays est vendu aux investisseurs étrangers sans que rien ne revienne aux Ethiopiens. Les paysans sont délogés de leurs terre. On ne peut pas protester faute de finir en prison ». La fin de manifestation que j’ai entre-aperçue aux alentours de mon hôtel ne serait qu’un épiphénomène; D’autres manifestations de beaucoup plus grande ampleur ont eu lieu dans d’autres quartiers de la ville; La rumeur dit que 10’000 personnes auraient été jetées en prison et qu’une centaine de personnes auraient été tuées par les militaires.

Je suis tombée amoureuse de ….. Dianne Reeves

Dianne Reeves©J-C Arav

©J-C Arav

Il est des jours comme ça où ça déborde de partout: trop de stress, trop de trucs dans la tête, trop de « trop ». En ce dimanche 10 avril, sous un soleil printanier radieux,  le trop plein de ma tête semblait vouloir prévaloir de tout. Sans grande conviction, je dirigeais mes pas vers le Cully Jazz Festival pour aller voir le pianiste et producteur martiniquais surdoué Chassol dont j’avais déjà raté par deux fois le show innovant où se mêlent sons, images et musiques d’une région du globe. Tout mon réseau était dithyrambique sur le cas Chassol. Je me devais donc d’y aller.

Une demi-heure avant le début du concert de Chassol, le grand Chapiteau se préparait à accueillir Dianne Reeves, « la dernière grande chanteuse de jazz » selon la rumeur. Je l’avoue, je n’ai jamais vraiment suivi la carrière de Dianne Reeves.  J’avais tendance à la classer  – avec les nombreux préjugés qui me caractérisent – dans la catégorie chanteuse-star. Les quelques disques, à la production léchée que j’avais écoutés, m’avaient conforté dans cette idée. Tout comme le Grammy Award qu’elle a remporté l’an dernier. Une très grand chanteuse, mais du genre inaccessible ou capricieuse comme Cassandra Wilson et consorts.

Virtuosité nonchalante 

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@J-C Arav

En diva qui se respecte, Dianne Reeves laisse à son quartet (Peter Martin – piano, Romero Lubambo – guitare, Reginald Veal – basse, Terreon Gully – batterie) l’honneur d’ouvrir le concert. Batteur, bassiste et pianiste sont tous trois des musiciens hors pair: jeu subtil et sensuel, feeling à revendre. D’authentiques instrumentistes américains à la virtuosité nonchalante, qui donnent l’impression que tout cela n’est qu’un jeu d’enfants.

Lorsque Mme Reeves entre en scène, sa voix met d’entrée de jeu tout le monde d’accord. Dans tous ses états, des plus graves aux plus aigus (et même jusqu’au cris), elle est un vrai instrument et partage avec ses acolytes de scène cette même aisance indéfinissable que n’est le lot que des très très grands artistes. Elle tient son micro à 20 bon centimètres de la bouche, ce qui n’empêche pas chaque mot qu’elle prononce d’être entendu distinctement jusqu’au fond de la salle.

I like it!

@J-C Arav

@J-C Arav

Un rapide coup d’oeil à mon téléphone m’indique qu’il est l’heure de diriger mes pas vers la sortie pour rejoindre la salle où Chassol va se produire. « Juste une dernière chanson » me dis-je. C’est alors que Reginald Veal se lance dans un solo de basse impressionnant, à la fois vertigineux et funky. Sans qu’on s’en rende compte les autres musiciens sont sortis de la scène et Dianne Reeves s’est assise sur l’estrade qui soutient la batterie. Telle une petite fille, elle dodeline de la tête l’air, rêveuse. Parfois elle lance un « I like it » comme si elle était toute seule dans sa cuisine entrain d’écouter la radio.

 

Ce frère né d’une autre mère ….

Et puis il y a Romero Lubambo, celui que Dianne Reeves présente comme « son frère, né d’une autre mère ». Un Brésilien qu’elle a rencontré il y a une vingtaine d’années et avec lequel elle a passé alors une nuit à boire des caipirinha, « ces boissons qui font du bien à l’âme ». C’est le début d’une très longue complicité musicale. Dimanche soir à Cully, il n’y a pas que le caipirinha qui fait du bien à l’âme. Les arpèges de cette guitare latine magique, les bribes de chant murmurées sont les prémisses à l’envol de la voix puissante de Dianne Reeves. Je me surprends à sourire et à frissonner en même temps. Merci Dianne Reeves pour cet incroyable concert. C’est pour des moments comme ceux-là que j’aime le Cully Jazz.

Désolée Chassol, la prochaine fois c’est promis ce sera la bonne!

Dianne Reeves sera de retour en Suisse au festival de Verbier le 2 août. Plus d’infos ici!

Lettre ouverte d’Alain Bittar

Dans ma boîte mail, il y a quelques heures, j’ai découvert cette missive, que Alain Bittar, directeur de l’Institut des cultures arabes et méditerranéennes, à Genève, a envoyé à tous ses contacts. Lisez jusqu’au bout le témoignage de cet « étranger » qui réside depuis 56 ans en Suisse.

Chers ami(e)s suisses(ses),

Si aujourd’hui je me permets de vous interpeller sur un sujet qui me concerne au premier plan et qui me tient à cœur, c’est entendu que la solution dépend de votre vote.

Pour tous les étrangers qui partagent votre quotidien, qui sont vos collègues de travail, vos voisins, vos amis, des membres de vos familles… pour tous ces étrangers qui aiment ce pays et leur canton…. Votez NON ! à l‘initiative discriminatoire de l’UDC...Ne vous dites pas « mais eux ils sont bien intégrés, il ne va rien leur arriver », car ce sont et ce seront les premiers touchés par cette initiative dangereuse. Ce ne seront pas les petits prédateurs qui créent l’insécurité et qui ne pourront pas être renvoyés faute de pays d’accueil…

Si cette initiative devait passer, tout le tissu social de la Suisse serait mis à mal, de l’ouvrier(e) au cadre, au chef(fe) d’entreprise, au père ou à la mère de famille, aux jeunes qui sont nés en Suisse, tous les étranger(e)s de ce pays soient près de deux millions de personnes seraient stigmatisés comme criminels potentiels….

Un délinquant est un délinquant, qu’il soit suisse ou étranger. C’est la délinquance doit être combattue pas les étrangers…

Jeune homme à Genève, j’ai vécu l’angoisse de mon père lors de la première et de la deuxième initiative Schwarzenbach contre la surpopulation étrangère. Aujourd’hui j’ai hérité de son angoisse face à l’Initiative xénophobe de l’UDC qui n’apporte aucune solution au problème de la criminalité. Mais qui stigmatise 2 millions de citoyens. Cette votation qui semble très serrée au vu des moyens investis par l’UDC et de son caractère démagogique pourrait aussi être une occasion de dire NON à la politique de radicalisation.

En supprimant toute possibilité de recours, en mettant hors-jeu la justice, cette initiative ouvre la voie à l’arbitraire et cela dans la vie de tous les jours aussi bien pour les étrangers que pour les suisses.

Après avoir vécu 56 ans en Suisse, ayant reçu en 2006 du Conseil administratif de la Ville  « La médaille de la Genève reconnaissante », après avoir lu le Pacte du Grütli lors de la fête nationale du 1er aout dans la commune ou j’habitais, Je me sens stigmatisé comme criminel potentiel susceptible d’être expulsé en cas de moindre faux pas dans ma vie et sans aucun recours.

Ma foi, vais-je devoir me faire à l’idée, que pour une raison ou une autre, comme 40% de la population genevoise je pourrais être expulsé sans aucune voie de recours après toutes ces années en Suisse et que mes enfants soient nés dans ce pays ainsi que mes petits enfants et que j’y tienne une librairie depuis 37 ans…?

J’espère que ma voiture ne glissera pas sur une plaque de verglas, et que la vie ne me fera pas commettre le moindre délit punissable….

Certains partisans du OUI m’objecteront qu’il suffit de demander la naturalisation pour ne pas être expulsable…. Je ne crois pas que ce soit une merveilleuse preuve de patriotisme que d’effectuer cette démarche de peur d’être expulsé. 

Si le OUI devait passer le 28 février, soyez sûrs que la prochaine étape UDC sera le retrait de la nationalité aux binationaux et que la suivante sera le retrait de la nationalité à ceux qui l’ont acquise depuis moins de 5 ans…

Si le Oui devait passer, la stigmatisation d’une grande partie de la population ne manquerait pas de laisser des traces indélébiles dans la société et dans le vivre ensemble.

Je m’adresse par ce courriel, à tous ceux qui  n’ont pas encore voté ou qui ne pensaient pas voter, pour leur demander de ne pas sous-estimer l’importance de leur vote sur une initiative qui  remet en cause plusieurs piliers de l’État de droit suisse.

N’oubliez pas d’aller voter avec la tête et le cœur et non pas avec la peur instillée au ventre.

Alain Bittar

 

Tous pour Musiques Métisses !

image_383festival-musiques-metisses-2010S’il est un souvenir musical qui m’a marqué, c’est bien celui de Salif Keita qui, à peine entré sur la grande scène du Festival Musiques Métisses d’Angoulême sous un soleil de plomb, vêtu d’un costume deux pièces blanc, s’agenouillait, sans dire un mot, pour embrasser le sol, manifestant ainsi de son immense respect pour le festival, pour son directeur Christian Mousset, pour le public et pour la ville d’Angoulême. C’était en mai 2010. Vingt-six ans plus tôt, en 1984, Salif Keita donnait son premier concert en France. Un concert symbolique, un concert mythique qui marquait le lancement de la carrière du futur auteur de « Soro » (1987), du futur grand chanteur malien adulé dans le monde entier.

Comme un vieil ami

Le Festival Musiques métisses je l’ai côtoyé, fréquenté assidument à certaines périodes, parfois délaissé  – comme un vieil ami qu’on ose parfois négliger car le lien ne sera jamais vraiment rompu. Seulement voilà, aujourd’hui pour des raisons extérieures, le lien semble bien mal en point. Musiques Métisses, qui venait de fêter ses quarante ans d’existence, n’est plus. Du moins plus pour l’instant. Les politiques ont décidé de fermer les vannes face aux problèmes financiers récurrents de la manifestation, qui rappelons-le, hormis les concerts de la grande scène, proposait de multiples activités gratuites : concerts dans les écoles, dans les EMS, débats et conférences autour de la littérature africaine (Littérature Métisses).

Il est évident qu’une manifestation comme Musiques Métisses ne peut pas être économiquement viable. Il est évident qu’une manifestation comme Musiques Métisses est beaucoup plus qu’un simple festival de musiques.

Musiques Métisses c’est une utopie, un grand rassemblement d’artistes et d’activistes musicaux convaincus que la musique, les actions sur le terrain pouvaient permettre le dialogue, l’échange, la mixité. Décider de ne plus soutenir Musiques Métisses, c’est choisir de baisser les bras et de se renfermer encore un peu plus dans la morosité ambiante de cette année 2015, décidément bien déprimante.

L’île des possibles

Quant à la musique, elle a toujours été la garante des bonnes vibrations de ce monde éphémère que l’équipe du festival construisait chaque année avec attention, amour et détermination sur l’île de Bourgine pendant les trois jours du week-end de la Pentecôte.

Dans les années 90, j’y ai découvert les cuivres déjantés de Gangbé Brass Band, fanfare improbable qui vient justement de renaître de ses cendres avec la parution d’un nouvel album et d’un documentaire d’Arnaud Robert. J’ai aussi succombé à la fureur des koras électrisées de Ba Cissoko, à l’ambivalence de la voix mutante de Jimmy Scott, au charme envoûtant de la sublimissime et bouleversante chanteuse tchadienne Mounira Mitchala.

Et puis il y avait tous ses « vieux » groupes que Christian Mousset ne pouvait pas s’empêcher de ressusciter : Le Super Rail Band de Bamako, les Bantous de la Capitale, la Camerounaise Anne-Marie Nzié, le Réunionnais Granmoun Lélé (et plus récemment l’atypique Menwar), le Guinéen Mamadou Barry ou le vertigineux guitariste malien Djelimady Tounkara. Evidemment, l’an dernier, lorsque les Ambassadeurs du Motel de Bamako décidèrent de se reformer le temps d’une tournée, ils ne purent que faire escale sur l’île de Bourgines. Je n’y étais pas et je le regrette.

Ce qui sauve les Africains…..

L’annonce de la fin de Musiques Métisses fait remonter d’autres souvenirs comme cette édition 2012 où la Tunisienne Emel Mathlouthi, connue pour son engagement dans les révolutions arabes, lâchait :. « Même si le soleil trompeur de la révolution va peut-être nous brûler…» avant de s’interrompre, émue, et de reprendre avec « Halleluja » de Léonard Cohen à la guitare sèche. Sur une autre scène Denis Péan, chanteur et poète de Lo’Jo s’exclamait: «  Il est des mots qui font rêver, comme identité et des mots qui agacent comme “identité nationale“ ».

2010 encore et l’énergie fulgurante et communicative du big band de jeunes guinéens Les Espoirs de Coronthie ou une longue interview avec Emile Biayenda, batteur et leader des Tambours de Brazza qui me racontait son incroyable trajectoire, assis sous un arbre de l’île.

Agir

Il y a bien plus longtemps, lors de l’un de mes premiers entretiens avec lui, Christian Mousset me disait: «L’Afrique ça m’éclate. La première fois que je me suis rendu en Afrique francophone, j’ai noté toutes les expressions qui me faisaient rire. Ce qui sauve les Africains du désespoir, c’est le rire». Alors si vous avez encore envie de rire, de découvrir des musiques, de partager des émotions et de déguster dans la même soirée un bon poulet Yassa et une fouée régionale, c’est très simple, précipitez-vous sur la page Facebook « Soutien à Musiques Métisses » et suivez son actualité!

Enfin, un très grand merci et bravo à la journaliste de Marianne, Frédérique Briard qui est la première à avoir osé dire « non » et à s’être mobilisée contre la disparition du festival.

Very good trip réveille les morts!

Voilà c’est la rentrée avec son lot de réjouissances et de contraintes. Bon, en ce qui me concerne, j’adore mon métier et rentrée est souvent synonyme d’excitation pour moi (j’avoue quand même que je dois trier mes documents comptables depuis lundi et que mon bureau ressemble à un champ de bataille d’avions en papier…).

Mais l’été fut très cool aussi. Côté musique, j’ai laissé tomber l’ordinateur, la chaîne stéréo et je n’ai eu recours qu’à la radio. L’été fut donc rétro. D’abord grâce aux ados qui, à peine leurs fesses posées sur les sièges de la voiture, branchent leurs chaînes FM. J’ai donc été largement abreuvée des reprises de « Aint Nobody (Love Me Better)… » de Felix Jean et de « Englishman in New York » de Cris Cab. Du coup, je n’avais pas vraiment l’impression d’être en 2015. Et ça m’a donné envie de réécouter du Chaka Khan:

Quelle voix! Je sais que je fais un peu « vieille peau », mais j’adore. Bon les synthés pourris, j’avoue qu’ils ont un peu vieilli. Mais les années 80 sont les années 80, y a rien à faire là-contre…

Sinon, toujours dans la voiture, je suis tombée, complètement par hasard sur la semaine groove de la série d’été que Michka Assayas présentait sur France Inter (eh oui parfois j’arrive à reprendre le contrôle du poste radio à mes enfants…). Les émissions ont pour titre « Very Good Trip » et elles portent bien leur nom.  Je rappelle que Michka Assayas est:

  1. encore plus vieux que moi
  2. le journaliste de rock français que je respecte le plus,  responsable entre autres du Dictionnaire du rock (Editions Laffont, 2000)
Roy Orbinson (1965) © - 2015 / Jac. de Nijs / Anefo

Roy Orbinson (1965) © – 2015 / Jac. de Nijs / Anefo

Bref, l’homme connaît son sujet sur le bout des doigts. Il est de ceux qui ont compris et qui osent affirmer que « la country était le blues des Blancs de la même façon que le blues est la country des Noirs » et il le prouve magistralement en enchaînant deux classiques, « In the Ghetto » de Presley et « In Dreams » de Roy Orbison. Wouahou… Ça doit bien faire quinze ans que je n’ai plus écouté ces deux-là, mais quelle claque! Deux voix d’outre-tombe qui vous remuent de l’intérieur et chamboulent tout sur leur passage. Franchement, en voiture, ça peut s’avérer dangereux.

Du coup je me suis précipitée sur mes vieux disques de Roy Orbison tout en pianotant sur mon Iphone pour podcaster toute la série de « Very Good Trip ». Et depuis les pépites n’arrêtent pas de pleuvoir. Ecoutez par exemple l’émission  « New York » (04.08.2015) et vous plongerez dans un trip funky-punky orchestré par les Talking Heads, B-52’s, Lizzy Mercier-Descloux. Inutile de préciser que les commentaires sont toujours intéressants, mêlant éléments biographiques, informations inédites et anecdotes personnelles. Michka Assayas a rencontré beaucoup beaucoup d’artistes dont il parle. Je me demande d’ailleurs comment il a fait pour en rencontrer autant.

The Temptations (1971) - © - 2015 / Multi-Media Management/Gordy Records

The Temptations (1971) – © – 2015 / Multi-Media Management/Gordy Records

Avec lui, vous passez en cinquante minutes chrono de Los Lobos à Lucas Santtana, de Véronique Sanson aux Specials  dans « Brise cool des tropiques »(05.08.2015). Les Temptations, Gil-Scott-Heron et Curtis Mayfield s’enchaînent eux dans « Soul, chaos et délivrance ». Quant à cette dernière semaine, elle a été entièrement consacrée au blues et à la soul. Précision utile: j’ai bien repris le boulot, mais tous les matins, entre 10:00 et 11:00, je fais ma pause radio. Merci pour votre compréhension!

D’Angelo, le retour de The Voice

DAngelo-600x349Ça a démarré par un cadeau de Noël. Cadeau de Noël à moi-même, un peu avant les festivités de décembre. Allez hop je m’offre une place pour le concert de D’Angelo au Kaufleuten le 11 février 2015. La date approchant, croulant sous le boulot, je commençais à tergiverser. « Est-ce bien raisonnable de faire plus de 200 km pour aller voir Mr D’Angelo ? Tu n’as plus vingt ans voyons… », « Ce nouveau disque franchement je ne croche pas à 100%… » « Il a vachement vieilli, grossi… »

Bref, le 11 février à 16 :00, je me retrouve quand même dans la voiture d’Edgar, direction Zurich. A 19 :00, à l’entrée de Zurich, les longues files de bouchons  font disparaître toute perspective de boire un verre avec Carine, Arnaud et les autres avant le début du concert. « Je savais bien que j’aurais pas dû venir » me susurre mon petit démon intérieur pendant que je donne le change en blaguant avec Alex et Edgar.

Deux heures plus tard, D’Angelo est là, sur scène, à 20 mètres de moi, devant un public que l’on ne peut que qualifier de « conquis d’avance ». Un choc. Le Sex-symbol des années 90 a grossi. Il porte des longues tuniques noires pour essayer de le cacher. Il faut s’habituer à cette nouvelle silhouette qui semble un peu fatiguée, empruntée. Il démarre seul au micro. Ouf la voix est toujours là. Son nouveau groupe, The Vanguard , fait son entrée à la queue leu-leu. Il présente chacun d’eux. Lorsque c’est le tour du bassiste, Pino Palladino, l’ovation du public monte en décibels. Un morceau, deux morceaux. Je ne suis pas vraiment dedans. Tout le monde joue bien, les choristes, deux hommes (dont je ne me rappelle plus le nom) d’un côté de la scène, et Kendra Forster (qui a participé à la composition de « The Black Messiah ») de l’autre, s’amusent à des joutes vocales de bon augure.

Peu à peu ça prend. Les claviers semblent tout droits sortis d’une église du sud des Etats-Unis. Les guitaristes balancent du lourd. Et D’Angelo joue de sa voix schizophrène, comme il sait si bien le faire. Un coup en haut, façon Prince, un coup en bas façon soulman. Les morceaux du « Black Messiah » sont transfigurés par ce traitement. D’Angelo donne, donne et donne encore. Il surprend par sa hargne, par le ton P-funk qu’il donne au concert. L’esprit de Georges Clinton flotte dans l’atmosphère surchauffée du Kaufleuten. Le concert commence à filer à une allure impressionnante jusqu’au morceau final, longue montée en puissante où soudain D’Angelo décolle, plantant là ses choristes, pourtant plutôt doués. Il grimpe les octaves et monte en puissance : tout le public est contaminé par les vibrations qu’il envoie. « I Need Somebody » répète-t-il inlassablement. Une chose est sûre : le public a trouvé lui ce dont il avait besoin. Love is in the air.

Trois quarts d’heure et deux rappels plus tard, D’Angelo est toujours là. Son band a labouré avec ardeur et sans rémission pendant près de deux heures ce champ soul-funk-rock, a enchaîné les tubes quand soudain il semble se rappeler qu’il est aussi un chanteur de ballades. Il conclut avec un vieux morceau « How Does it Feel ?» pur sucre.

Les musiciens quittent les uns après les autres la scène sous les ovations du public. Et D’Angelo finit seul, au fond de la scène, dans un call and response avec le public subjugué. Mon petit démon intérieur s’est aplati, s’excuse face à la démonstration du maestro. Sourires, yeux qui brillent : les bons concerts se lisent aussi sur le visage des spectateurs quittant la salle. Merci à D’Angelo d’être revenu, même quand on y croyait plus !