Archives de Catégorie: Billets d’humeur

Xuman rappe les news et milite

journal_rappeA la demande générale (plus précisément à celle de trois personnes sur Facebook…), je tente la énième reprise régulière d’articles sur ce blog. Après analyse de mes pannes récurrentes, je crois que j’ai mis le doigt sur ce qui me bloque: ne pas pouvoir envisager d’écrire quelque chose sans étude approfondie du dossier ou sans avoir réalisé une longue interview. Du coup, je n’ai jamais suffisamment de temps pour pouvoir publier quoique ce soit. Bref, défaut professionnel ou perfectionnisme, je n’ose pas la légèreté, les petits billets courts et sans prétention.

A la découverte du JT rappé

Alors je m’y lance pour vous parler de la reconversion de Xuman en journaliste. Gunman Xuman c’est un pionnier de la scène rap sénégalaise, un des membres de Pee Froiss. Sa dernière lubie, plutôt inspirée, un journal en version rap diffusé à la télévision sénégalaise, mais aussi sur la chaîne Youtube JT rappé.

Le principe est simple, comme l’explique Xuman lors de la projection d’un extrait de son Journal rappé à l’excellent Norient Musikfilm Festival qui se tient ce week-end à Berne:

– utiliser la musique et la parole pour amener plus de conscience dans une société qui est essentiellement basée sur la culture orale
– sélectionner les news qui ne sont pas forcément mises en avant dans les « vrais » journaux télévisés
– les décoder
– toucher les jeunes en utilisant leur idiome préféré, le rap

Le journal est ainsi aussi capable aussi de montages délirants comme cette publicité sur les APE (accords de partenariats économiques) entre l’Europe et l’Afrique qui permettrait entre autres à l’Europe de diffuser ses produits agricoles en Afrique et qui, du coup, mettrait encore plus en péril les fragiles cultures africaines.

« On ne peut pas  tuer les idées »

KeytiLe JT rappé dure quelques minutes. Il est présenté par Xuman en français et en wolof par Keyti, une autre figure culte de la scène hip hop sénégalaise. Le JT rappé c’est une bouffée d’air en provenance d’Afrique, une façon de montrer que, malgré les tentatives de muselage, des voix continueront de s’élever. Comme disait récemment ce dessinateur français ami des défunts Cabu et consorts (dont j’ai malheureusement oublié le nom): « On ne peut pas  tuer les idées ». Avec Xuman, Keyti, le JT rappé offre la vision d’un rap authentique, social et engagé, en parfait désaccord avec la tendance dominante bling bling américaine. Avec Xuman et Keyti, réfléchir c’est aussi prendre du recul et rigoler. Leur arme de prédilection? La parodie décapante. Jugez plutôt…

 

 

 

Vieux, Aziza et Kara : le feu des musiques du désert

Vieux Farka & AzizaJe passe le plupart de mon temps à aligner les heures entre un écran d’ordinateur et des négociations hasardeuses. J’essaie d’entrouvrir des portes qui semblent hermétiquement fermées, de m’activer dans tous les sens pour faire bouger des choses apparemment inamovibles. Parfois – souvent ces derniers temps – le découragement et sa petite voix perfide me disent: « A quoi bon ? », « Mission Impossible», « Pourquoi te compliquer la vie ? » « T’as perdu le feu sacré, laisse tomber ! »

Et, soudain, toutes ces questions disparaissent. Le feu renaît. Il suffit d’une voix, de quelques arpèges de guitare pour que toute la fatigue soit balayée, pour que tout redevienne clair. Ce fut le cas samedi soir, lors de la soirée Desert Blues que j’avais programmée à l’Espace Vélodrome de Plan-Les-Ouates.

Nostalgie et tendresse

Dès qu’Aziza Brahim, est entrée sur scène, la magie a opéré. Son chant a cappella, avec cette infinie nostalgie et tendresse qui le caractérise, a suffi pour captiver le public. Il est irrémédiablement tombé sous le charme de cette chanteuse sahraoui qui donnait son premier concert en terre helvétique. Pour rappel, (car beaucoup de gens m’ont posé la question après le concert): le Sahara Occidental est un territoire coincé entre la Mauritanie, L’Algérie et le Maroc, sans statut officiel depuis le départ des Espagnols en 1976 ! Une petite partie s’est auto-proclamée indépendante alors que l’autre est sous contrôle marocain.

 

Aziza_live_1

Née dans un camp de réfugiés au Sud de l’Algérie, sans avoir jamais posé le pied sur sa terre d’origine, Aziza Brahim est l’une des seules porte-paroles de ce peuple et de sa culture.

Sa musique partage beaucoup de points communs avec les musiques tamashek, mais étend ses antennes jusqu’à Cuba où Aziza Brahim a fait ses classes dès l’adolescence. A ses côtés à Genève, un nouveau guitariste, José Mendoza, enrichit son univers de ses couleurs arabo-andalouses. C’est parfois encore un peu maladroit, mais fragile et puissant à la fois.

Guitar hero

Si Ali Farka Touré, était encore des nôtres, nul doute qu’il serait fier de son fiston. Vieux Farka a le son d’Ali et des étincelles de sa présence magnétique. Musicalement, Vieux va plus loin. Formé par le grand Toumani Diabaté, il a les deux pieds fermement ancrés dans la tradition et la tête perdue dans un jeu de guitare foudroyant.

 

Vieux Farka & Kara« Le meilleur guitariste africain actuel » s’exclame le chanteur peul de Genève, Kara Sylla Ka, invité à interpréter le grand classique « Diarabi » sur scène. Et Vieux le prouve en enchaînant des soli de guitares époustouflants sans aucune préparation, sur un deuxième titre du musicien sénégalais de Genève, « Yero Mama ». Etant déjà mandaté par Aziza pour prendre des photos, je n’ai pas malheureusement pas pu filmer….

20140523_223926Propulsé par la dynamique de ce duo, Vieux retourne en coulisse chercher Aziza et son groupe. Les musiciens d’’Aziza prennent la place de ceux de Vieux qui attrapent quelques percussions. Le feu se propage, la salle se lève et tout le monde se met à danser aux rythmes du désert face à ce big band improvisé. Sans militantisme, sans long discours sur la situation malienne ou sahraoui, Aziza Brahim, Vieux Farka Touré et Kara Sylla Ka nous ont donné une belle leçon de cœur et de paix. On recommande vivement à ceux qui n’étaient pas là l’achat des CDs respectifs des ces trois musiciens qui comptent parmi les meilleures sorties africaines de ces derniers temps.

Pour Ali Farka Touré, c’est par là.
Pour Aziza Brahim, par ici
Pour Kara, le CD numérique « Mali Notdimi » est disponible sur Itunes.

Enfin, merci au service culturel de Plan-Les-Ouates, sans lequel rien de tout cela ne serait possible! Au oui,  j’allais presque oublier: tout compte fait, je fais l’un des plus beaux métiers du monde….

Vibrations est mort, vive Vibrations

Le numéro 1 de Vibrations paru en juillet 1991

Le numéro 1 de Vibrations paru en juillet 1991

Cette fois ça y est, l’annonce est officielle : le magazine Vibrations a mis la clef sous le paillasson. Bizarrement, l’annonce de cette mort me soulage. De méchantes rumeurs couraient depuis quelque temps déjà et je n’avais pas envie d’assister de l’extérieur (je n’y travaille plus depuis trois ans) à la lente agonie de ce magazine qui occupa tant de place dans ma vie. A lire les hommages et remarques sur Facebook, Vibrations a su rester jusqu’à la fin un magazine indépendant, de qualité et prescripteur.

Les souvenirs affluent : les débuts, les premières soirées hip hop et house à l’aube des années 90 dans « le temple du rock lausannois », autrement dit la Dolce Vita. Pierre-Jean Crittin et moi gravitions dans une saine ébullition entourés des DJs Mandrax et Jack O’Mollo, du photographe Benoît, des dessinateurs Noyau et Mix & Remix. A force de ressasser qu’aucun magazine musical francophone ne parlait de ces musiques qui nous excitaient tant, nous avons eu la prétention de vouloir faire ça nous-mêmes. Précisons que nous étions jeunes, utopistes et inexpérimentés. Nous voulions que Vibrations mette en avant ces filiations qui nous semblaient évidentes : du jazz au rap, du blues et du gospel au r’n’b, des musiques africaines à la house.

Le premier numéro, tiré à 10’000 exemplaires, fut vendu à la criée uniquement au Montreux Jazz Festival et au Paléo Nyon. Inutile de préciser que ce fut un fiasco financier mémorable… La couverture, signée Noyau, affichait un dessin jaune pétant sur fond bleu de Rob Gallagher, chanteur de Galliano. Galliano c’était ce groupe pionnier de l’acid-jazz londonien qui s‘offrait le luxe d’un vibe controller, soit un mec qui ne faisait pas grand chose, à part traverser la scène avec un bâton et une allure funky. Totalement superflu et en même temps indispensable ! Tout le paradoxe de l’époque.

Avec sa maquette noir-blanc, des dessins de Noyau et de Mix & Remix un peu partout, beaucoup de fautes d’orthographes, des nuits blanches et une ligne éditoriale qui se résumait à un base line foireux, « des rythmes etc », Vibrations était, de l’avis unanime des gens du métier destinés à disparaître avant même d’avoir pu fêter son premier anniversaire.

Vingt-deux ans plus tard, à l’heure où Vibrations ferme ses portes, il s’est imposé comme une référence dans la presse musicale francophone. Dire tout ce qu’il m’a apporté serait long, fastidieux et un peu nombriliste. Mais il y eut des rencontres incroyables, des régions entières du monde (comme le nord du Mali aujourd’hui à feu et à sang) qui se sont ouvertes à moi avec leur chaleur, leur énergie. Et puis surtout le travail accompli au quotidien avec des gens prêts à s’engager jour après jour.

J’ai lu l’autre jour sur Facebook un commentaire à propos de la disparition de Vibrations qui disait : « No more good vibrations ». Pas sûr. Vibrations était un magazine de passionnés qui attirait les passionnés, qu’ils soient lecteurs, pigistes, rédacteur en chef, éditeur ou graphistes comme Alex qui reprit le flambeau de Noyau et se démultiplia à la maquette pendant de nombreuses années. J’espère et je crois que l’école de Vibrations va permettre à ceux-là de transmettre toujours plus loin leur passion. Je souhaite en tous cas bonne chance et bon vent à tous les émules de Vibrations !

Une Nuit au Sahara…. à Lausanne

Nabil Othmani sur la scène du Casino de Montbenon

Nabil Othmani sur la scène du Casino de Montbenon

Tout a commencé à cause de Florian. Dans notre microscopique association Addis Sounds, Florian est un transfuge de l’Evénement Africain, cette autre « assoc » lausannoise, à l’origine de plusieurs soirées africaines mythiques dans les années 90 au Casino de Montbenon. C’est grâce à ses contacts qu’il a su que cette salle très prise s’était except ionnellement libérée le 1er décembre 2012, journée mondiale du SIDA.

Mais, à Addis Sounds, nous avions autre chose en tête. Depuis le temps que ça chauffe au Mali et que les Touaregs sont au cœur de la tourmente, il me semblait logique de leur rendre hommage, eux qui m’avaient si bien accueillie dans leur désert et dont je suis les périples musicaux depuis une dizaine d’années. E puis j’en avais assez de voir que beaucoup faisaient l’amalgame entre Touaregs et islamistes ou intégristes. Le bon vieux cliché du « méchant » Touareg, bandit des grands chemins  pointait de nouveau le bout de son nez. Je prends donc contact avec Sedryk du label Reaktion. Ce Lyonnais est tombé amoureux de la musique touarègue il y a maintenant quinze ans. Polyvalent, il a lancé un label Reaktion (largement numérique) et un site sur les cultures tamasheq. Très vite la soirée s’est mise en place. L’excellent documentaire « Woodstock à Tombouctou »  de Désirée Von Trotha s’est imposé d’entrée de jeu, le groupe de Nabil Othmani aussi.

Puis ce fut la traversée du désert (hum, désolée je n’ai pas pu m’empêcher..), l’élaboration des affiches, du matériel promo, l’établissement d’un budget qui nous montrait très clairement que nous étions condamnés au succès… Et le doute a commencé à nous envahir. Et si nous étions, complètement fous : était-ce vraiment raisonnable de mettre sur pied une soirée de six heures avec un documentaire musical de 90 minutes tourné à Tombouctou et un groupe peu ou pas connu en Suisse ? Comment attirer les deux cents personnes dont nous avons besoin avec une telle affiche ? Bon allez on s’en fout :« Qui ne risque rien n’a rien », dit le proverbe. On décrète que cette nuit sera saharienne ou ne sera pas et on s’arrange avec un traiteur marocain de la place pour que le couscous soit également de la fête. Edgar, notre Monsieur promo, part à l’assaut de la presse : plusieurs journalistes aiment le concept et les articles et émissions de radio commencent à pleuvoir de tous les côtés.

Barka au soundcheck

Barka au soundcheck

Le jour J, on tremble quand même. On n’a que 75 billets vendus pour une salle d’une capacité de 450 places. Pourtant, incroyable mais vrai,dès l’ouverture des portes les gens arrivent, dans un flot continu et régulier… Ils s’asseyent aux tables devant leur assiette de couscous. Un forgeron touareg fait son entrée, les poches de son boubou sont remplies de bijoux en argent qu’il déballe sur une table.

Sedryk fait une excellente présentation des circonstances dans lesquelles le film a été tourné. Il rappelle que le terme « Ishumar » est dérivé du mot français « chômeur » et qu’il a été a été attribué aux populations Touaregs mouvantes, à la recherche de travail après avoir après subit les grandes sécheresses des années 70. Il explique aussi que le film a été tourné au Festival au Désert en 2011, un an avant le soulèvement de 2012 et la déclaration d’indépendance de l’AZAWAD. Tout est en germes dans le film de Désirée Von Trotha qui connaît son sujet sur le bout des doigts et qui filme les Touaregs avec beaucoup de simplicité et d’émotion. Le public rit lorsqu’il assiste aux courses de chameaux effrénées ou lorsqu’il entend le discours très libéré de Disco du groupe Tartit qui ne mâche pas ses mots à l’encontre de la gente masculine. Dans un coin de la salle Nabil Othmani et son percussionniste Smail ne peuvent s’empêcher de chanter avec leurs confrères (en particulier le Nigérien Bombino) qui s’activent à l’écran.

Une heure plus tard ils sont sur scène. Les pagnes africains prêtés par notre ami Fanfan offrent un décor chaleureux. Pour pousser les gens à se lever, les musiciens commencent à enchaîner quelques reggae (un ou deux de trop à mon goût). Mais ça marche… Le public se rapproche de la scène et se met à bouger. Nabil Othmani peut alors voguer allègrement entre rythmes touaregs et algériens (gnawa, oranais). Le ton est enjoué, léger. Dans les premiers rangs les femmes algériennes, jeunes et moins jeunes, dansent. Les Suisses suivent le mouvement. Certains spectateurs semblent un peu déconcertés par le tour festif que prend la soirée. C’est que Nabil n’a pas vraiment le même profil que ses confrères maliens. Lui n’a pas connu la guerre, les sécheresses. Il vient de l’oasis de Djanet en Algérie, d’une famille aisée de musiciens.

Le stand du label Reaktion avant l'ouverture des portes...

Le stand du label Reaktion avant l’ouverture des portes..

Eparpillés dans différents pays, au moment de l’indépendance des états africains dans les années 60, les cultures touarègues se sont imprégnées de la culture des sociétés où elles se sont implantées. Les ballades syncopées de Nabil Othmani ne sont pas des chants de résistance, mais de ces rengaines qui trottent  dans la tête bien après que les musiciens soient sortis de scène.

A Amina, DJ marocaine résident à Genève, revient la délicate tâche de faire danser le public après ce marathon d’images et de musiques. Un défi qu’elle relève haut la main, aidées par les musiciens qui, à peine changés, ne tardent pas à investir la piste de danse. Le public sort ravi. On le remercie d’avoir su être curieux !

A signaler encore que le Festival du Désert est devenu itinérant. En février, il donnera des soirées en Mauritanie, au Mali (Ségou et bamako) et au Burkina-Faso.Il lance une souscription pour pouvoir réaliser une compilation live.

Et que Addis Sounds propose au CityClub de Pully ce vendredi 7 décembre une autre soirée « film et concert » autour du musicien malien Pedro Kouyaté

©les photos de cet article ont été prises par Edgar Cabrita

blog en déshérence sauvé par Oxmo

Bon, cette fois, il faut faire face. Deux mois que je n’ai plus alimenté ce blog. OK, il y a eu les vacances. Mais bon, je n’ai pas pris deux mois de vacances (malheureusement). Le problème est que je suis assez active ailleurs. Sur swissvibes.org où je m’intéresse (avec d’autres)  aux pérégrinations des artistes suisses à l’étranger. Derniers articles en date: une critique du nouveau disque de Heidi Happy, une interview de Monoski, une sélection estivale de disques de Fauve.

Sur redbulljazznote.ch où je parle un peu de tout ce qui me passe par la tête, de choses que je vois, que je lis, que j’entends. Derniers articles en date: une présentation de Buraka Som Sistema et une critique du livre « Fela, le génie de l’afrobeat » de François Bensignor.

Donc, le temps – cette denrée devenue si précieuse – se fait rare pour écrire sur ce blog, qui est pourtant mon blog de prédilection. Alors,  je me dis que je devrais au moins mettre en ligne les articles que j’écris aussi dans la presse, Le Courrier et Profil et peut-être aussi me remettre à l’exercice du disque du mois.  Alors, je commence tout de suite avec ce portrait de Oxmo qui figure dans le numéro de septembre de Profil, téléchargeable ici: Interview d’Oxmo.

Et du coup, je me demande si c’est mieux de mettre des PDF ou de republier les articles directement dans le blog en y ajoutant les références à propos de la publication d’origine. Des avis sur la question?

Maloya power

Lindigo, inventeur du power maloya

Sur l’île de la Réunion, on aime bien faire les choses en grand. Les rouleaux des vagues sont impressionnants, le rhum coule à flot, la musique est partout et les festivals s’enchaînent. Après le IOMMA, marché des musiques de l’océan Indien, place au Sakifo qui prend ses quartiers sur 6 scènes en bord de mer. Impossible de tout voir donc dans ce festival soirée où s’enchaînent les têtes d’affiche – Catherine Ringier, Ayo et Earth Wind and Fire – les valeurs sûres – Calypso Rose, Sharon Jones –  et les découvertes Sully and The Chamanes, Sia Tolno.

A côté du gratin international, la scène locale n’est pas en reste. Christine Salem – encore elle – fait une apparition dans le show de Moriarty. Elle démarre a cappella et c’est tout de suite le frisson. Elle enchaîne en chorus sur une chanson cajun traditionnelle. Ce sont d’abord les percussions maloya qui rentrent, tel un roulement de transe insidieux, puis l’air de rien sa voix passe devant. Le contraste entre son chant blues et celui clair de Rosemray Standley fait mouche. Moriarty est aussi venu pour enregistrer avec Christine Salem. Si un disque sort réellement de cette rencontre, il ne pourra que confirmer que Christine Salem a la stature d’une très grande dame.

Un peu plus tôt dans la soirée, Maya Kamaty, la fille de Gilbert Pounia (leader de Ziskakan) ouvre la soirée sur une petite scène. Guitare acoustique, percussions réunionnaise, elle distille un folk-maloya d’excellente facture. Calme, sereine, cette jeune femme impressionne par son assurance. Comme si tout cela était naturel, sa voie tracée..

Lindigo, programmé en dernière minute en remplacement d’un Finlay Qaye qui n’a pas eu son avion, est le groupe phare de la Réunion. Un groupe familial emmené par Olivier et Loriane Araste dans la lignée des « vieux » groupes traditionnels (Gramoun Lélé, Lo Rwa Kaf, Gramoun Sello etc). A la différence près qu’il a inventé un nouveau concept: le power maloya, autrement dit une forme mutante de maloya sous amphétamine! Incroyablement énergique, ce maloya se propage par ondes au public qui bouge comme s’il était à un concert punk. Percussions-voix, voix-percussions: on pense connaître la formule. jusqu’à ce qu’un kamele n’goni et un balafon apparaissent. Et même un sax tenu par un certain Pinpin, membre en son temps de FFF et exilé depuis comme tant d’autres de ses compatriotes sur l’île. Car Lindigo c’est aussi tout ça: un gros chaudron de maloya dans lequel sont absorbés funk, afrobeat, sonorités ouest-africaines. Quant aux danses traditionnelles, elles illustrent parfois des luttes gestuelles qui ne sont pas sans faire penser à la capoeira. Bref, un show qui laisse pantois. Comme en atteste la vidéo ci-dessous (prise à Lafayette, USA):

Evidemment le maloya ne serait pas correctement représenté au Sakifo si Danyel Waro n’y était pas présent. Pour ce faire, il faut se lever tôt et se rendre au bout de la jetée de Saint-Pierre à 9h où a lieu le Risofé (entendez « riz chauffé »), rendez-vous dominical où l’on réchauffe les restes de la veille. Et c’est vrai qu’un concert de Danyel Waro à la Réunion, c’est comme une messe. Le public connaît les paroles par cœur et Danyel Waro peut s’amuser au jeu du call and response avec ses musiciens comme avec le public. Entouré de ses quatre musiciens (dont deux de ses fils), le temps file au rythme du rouler avec la mer et le ciel bleu en toile de fond. On danse, on rit en chante, déjà dans des effluves de rhum. Plus que tout autre Danyel vit la maloya, avec humilité, avec sincérité. Sa voix monte, son corps tremble et l’émotion est toujours à fleur de peau qu’il chante a cappella, accompagné par son fils à la kora ou sur un roulis de percussions. Grâce à lui, le maloya est devenu un genre reconnu de tous (il est même classé depuis 2009 au Patrimoine culturel Immatériel de l’Humanité), grâce à lui et à tous les autres le maloya n’a jamais été aussi vivant, aussi créatif, aussi moderne. Longue vie au maloya!

Susheela Raman et Christine Salem ont conquis Réunionnais et music business

A L’île de la Réunion dans le cadre du IOMMA (2ème marchée des musiques de l’Océan Indien, qui s’est tenu du 29 au 31 mai), ce sont les femmes qui ont fait sensation.

Susheela Raman a emmené le public du Kabardock dans un show indo-rock foudroyant. Un peu avant, sur la terrasse de l’hôtel Iloha, elle nous racontait ses déboires lors de son récent passage en île Maurice. Son dernier album en date,  » Vel « , contient deux thèmes traditionnels tamouls,  » Paal « et  » Ennapane « .

La vidéo ci-dessous vous donne un aperçu de « Paal »:

Lors d’une cérémonie tamoule traditionnelle, peu avant son arrivée sur l’île, des jeunes hindous ont eu la mauvaise idée de jouer la version de Susheela Raman en lieu et place de l’original. Les conservateurs tamouls n’ont pas aimé et l’ont fait savoir. L’organisateur, a pris de peur a demandé à la chanteuse de ne pas jouer ces morceaux ou d’annuler purement et simplement son concert. Bien que blessée, Susheela a quand même accepté de monter sur scène pour ne pas décevoir son public (le concert était complet). En guise de protestation, elle et ses musiciens osèrent deux minutes de silence devant une audience médusée.

A l’île de la Réunion, pas de censure et Susheela Raman en profite pour se lancer dans un show énergisant. Dans cette région du globe où les rythmes empruntent autant à l’Afrique qu’à L’Inde, elle est vite au diapason de son public. A sa gauche deux musiciens du Rajasthan, un chanteur et un percussionniste à la frappe aussi percutante que puissante. A sa droite, son compagnon et redoutable guitariste, Sam Mills, balance des accords impressionnants et des effets de sons en tous genres. De sa voix soul, formée à l’école classique indienne, Susheela prend la scène avec fermeté, conviction, détermination.

Le lendemain, Christine Salem accompagnée de ses rouler et kayamb démontre la puissance incantatoire et hypnotisante de sa tradition : le maloya. Elle découvre adolescente cette musique des anciens esclaves de la Réunion et ne l’a jamais quitté depuis. Aujourd’hui devenue une des plus grandes ambassadrices du genre, elle travaille également à retrouver les pans perdus de son histoire, de ses liens avec d’autres régions de l’océan Indien, des Comores à Madagascar.

Au fil des années, sa démarche s’est affinée. Son big band est devenu quartet et son tour de chant a gagné en précision et en force. Avec le look d’une héroïne d’un film de Tarantino, Christine Salem chante de sa voix grave les langues qui l’habitent : créole, swahili, arabe. Derrière elle les tambours roulent, percutent et le public – constitué pour moitié de professionnels de la musique et pour l’autre de Réunionnais –  est galvanisé. La délégation sud-africaine n’y tient plus et ses lance dans des danses zoulous. Ce soir-là au théâtre Luc Donat, le vaudou a résonné bien au-delà de l’île de la Réunion. De quoi prouver définitivement que les musiques de l’océan Indien ne sont pas un vain concept.

Séquence auto-pub!

Après trois jours passés à me dire que l’expérience du passage à la télévision était vraiment une drôle d’histoire, je me lance et vous redirige vers mes premiers pas à la TV. Le contexte était le suivant: j’étais invitée à participer à la troisième de l’émission « Plein le Poste » (nouvelle émission musicale de la RTS1) produite et animée par quelques transfuges de la 3 (Duja, Frank François et Claire Mudry). Quelques minutes d’interview sur le bouquin que j’ai écrit sur la 3 pour lesquelles il faut arriver 1 h 30 avant, passer par la case maquillage et coiffage avant d’être redirigée dans le studio. Là en deux minutes on vous explique que vous devez commencer dans une fausse cabine d’ascenseur (comme si vous étiez entrain d’arriver sur le plateau) où Duja (dont on entend que la voix) vous pose une à plusieurs questions plus ou moins méchantes, selon son humeur. La voix est diffusée par haut-parleurs et donne l’impression qu’on est surveillée d’en haut par une sorte de Big Brother sarcastique…  (bon, je suis peut-être un peu parano, je l’avoue…). Mais, précise le réalisateur « il ne faut pas lever la tête et avoir l’air la plus naturelle possible » (sic). Heureusement Duja était de bonne… Une fois passé l’épisode de l’ascenseur, c’est Claire Mudry qui pose les questions sur le plateau. Là ça va nettement mieux car Claire a un vrai talent pour mettre à l’aise malgré les spots qui chauffent et les quatre cameramen qui nous encerclent. Bon, comme dirait l’autre « C’est fait! ». A vous de juger!

Interview Elisabeth Stoudmann 1/2

Interview Elisabeth Stoudmann 2/2

Mon film du mois: Balkan Melodie

Le titre ne me disait pas grand chose: encore un de ces films qui surfe sur vague des musiques balkaniques, avec ce qu’elles peuvent avoir de pire comme de meilleur. Tout de même, ce documentaire musical était signé Stefan Schwietert. Son  dernier film  Heimatklänge (sur des yodlers suisses atypiques) m’avait impressionné.

Je me suis donc rendue à la vision de presse de Balkan Melodie, mi-figue-mi-raisin. Et là, confortablement installée dans mon fauteuil de cinéma, un vieux Monsieur – dont j’associais vaguement le nom au Mystère des Voix Bulgares – est apparu à l’écran. Ou plutôt devrais-je dire crevait l’écran. Avant d’avoir été l’instigateur du projet « Mystère des Voix Bulgares », Marcel Cellier fut le premier Occidental à partir enregistreur à la main dans l’Europe de l’Est communiste pour y enregistrer ces musiques qui le bouleversaient. Il commença dès la fin des années 50 et continua pendant un demi-siècle. Multi-instrumentiste, passionné de musiques, il sera l’homme qui animait l’émission « De la Mer Noire à la Baltique » que beaucoup d’auditeurs romands ont écouté religieusement chaque samedi après-midi pendant près de trente ans.

Marcel Cellier est le fil rouge du film Balkan Melodie. C’est à travers lui qu’on découvre Georghe Zamfir, virtuose de la flûte de pan, les choeurs bulgares, Ion Pop et son Grupul Iza. Le voyage musical se terminant avec une formation plus actuelle: Le Mahalia Raï Band. Le film est magnifique: il faut aller le voir en salle tant qu’il est encore à l’affiche. Quant à moi toujours sous le charme des Cellier (Marcel a une femme Catherine qui l’a accompagné dans ses pérégrinations balkaniques), je suis allée dare-dare les rencontrer pour en faire un portrait paru aujourd’hui dans Le Courrier consultable en ligne ou en PDF (Marcel Cellier).

Bonne lecture et bon film!

Balkan Melodie est projeté aux Galeries Pathé de Lausanne , au cinéma d’Oron et à la Scala à Genève.

Musiques touarègues dans la tourmente

Alors que le MLNA (mouvement national de libération de l’Azawad) vient de faire sa déclaration d’indépendance et que le désert est à feu et à sang, il est plus que jamais l’heure de s’intéresser aux musiques touarègues. J’ai fait un article sur la question pour Le Courrier que vous pouvez consulter sur le site du journal ou en PDF.

Grâce au succès de Tinariwen, une scène touarègue a émergé avec des groupes plus jeunes (Tamikrest, Bombino…) ou plus traditionnels, comme le magnifique groupe féminin Tartit. Ceux-ci vivent actuellement des heures très difficiles, à l’instar de la plus grande partie de la population civile du Nord du Mali.

Pourtant, certaines de ses formations étaient entrain de tracer des voies  intéressantes. Par exemple Tadalat, un jeune groupe qui vient de faire paraître 5 morceaux enregistrés en plein désert dans le studio mobile Sahara Sounds de leur ami, ingénieur du son et manager Abdallah Ag Amano. A l’origine, deux jeunes Touaregs qui fabriquent des guitares-bidons et rêvent de suivre les traces de Tinariwen. Rejoints par d’autres musiciens, soutenus par Abdallah, ils prouvent aujourd’hui que la musique  tamasheq peut s’auto-produire sans obligatoirement passer par des réalisateurs artistiques occidentaux.

Une démarche rendue possible grâce au Français Sedryk et son label Re-aktion, qui fait l’interface et propose ces musiques en téléchargement payant. En 2008, Sedryk fonde tamasheq.net, le site des musiques touarègues et « le Chant des Fauves, la collection des musiques du Sahara ». En 2012, il détient bon nombre des premiers enregistrements des groupes du désert qui commencent à faire parler d’eux, comme Terakaft, Bombino, Tamikrest. Le Chant des Fauves propose aussi des compilations dont « Songs for Desert Refugees », parue il y a peu et  dont les bénéfices iront aux réfugiés du Nord du Mali. Le but de la collection et du site tamasheq.net n’est pas seulement de faire découvrir de la bonne musique, mais aussi « de casser quelques clichés hérités de la colonisation, comme celui de l’homme bleu sur son chameau. » Les CDs sont toujours accompagnés de livrets documentés. Le site propose également des podcasts d’émission de radio, des interviews d’artistes, un lexique et même une sélection musicale extraite de cartes mémoires récupérées dans le désert!

Quant à Tadalat – les instigateurs de cette compilation – ils innovent aussi musicalement en intégrant une batterie et des nouvelles rythmiques tout en s’offrant des séquences de chants traditionnels soutenus par des claquements de main. Plutôt convainquant. Et toujours téléchargeable au même endroit.

En janvier 2012, juste avant que la rébellion n’éclate, Tadalat a été lauréat du prix « Nouveaux Talents » au Festival au Désert. Ci-dessous un extrait de sa prestation. A voir pour l’ambiance et en faisant abstraction du son… Rock’n’roll à tous points de vue.