Archives de Catégorie: live

Marc Perrenoud live au Ccs de Paris

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@Simon Letellier

Jeudi 29 septembre, le salle du Centre culturel suisse de Paris est presque complète lorsque Marc Perrenoud et ses deux complices, Cyril Regamey (batterie et marimba) et Marco Müller (basse), prennent place. L’espace de l’auditorium s’emplit de leur de leur cascades de notes, de leur présence intense. Le concert s’ouvre avec « Aegan », le morceau phare de leur nouvel album « Nature Boy » à paraître au mois de novembre.

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©Simon Letellier

Donnant la pulsation, les mains de Marc martèlent les touches, avec force et urgence. Les deux autres musiciens sont en symbiose. Ils soutiennent, répondent, accentuent les crescendos. Une forme de transe savante s’installe. L’espace de la scène, l’espace du public fusionne. A partir de là, les trois compères peuvent tout faire : des ballades lumineuses, des reprises inspirées dont « Les Feuilles Mortes » et le standard « Nature Boy » que Mister Perrenoud reprend en hommage à son compositeur Eden Ahbez plutôt qu’en allusion à la célèbre interprétation de Nat King Cole.

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@Simon Letellier

Eden Ahbez était une sorte de hippie, d’artiste vagabond explique Marc Perrenoud à l’assemblée. Un personnage finalement assez emblématique de ce nouvel album, imprégné de nature, préoccupé par les mélanges forcés de population. Marc Perrenoud a composé « Nature Boy » l’année dernière, alors que l’Europe est déjà submergée par les vagues de réfugiés et que la Méditerranée se transforme en cimetière pour migrants. Fiancé à une Syrienne, le pianiste s’interroge en musique sur la violence de notre quotidien, sur notre relation à la nature, les montagnes, la mer, leur immensité et leur force capables de nous broyer en instant. « Overseas » joué dans la deuxième partie de ce concert est d’ailleurs un autre moment intense du concert. En plusieurs mouvements, il décline des ambiances différentes, opposées, évoquant à la fois le calme et la tempête, la sérénité et le doute, la joie et la colère. Passé maître dans l’art de malaxer les genres, du classique au rock, le jazz de Marc Perrenoud est à la fois grandiose et profond.

Marc Perrenoud Trio, « Nature Boy » (Challenge Records int/Double Moon). Parution le 4 novembre.

Blog Mali chapitre 2, gros plan sur Saramba Kouyaté

Mercredi 27 avril, notre petit déjeuner avalé, Lucy Duran, Lassana Diabaté et Cheick Camara et moi-même sommes repartis à la recherche de musiciens traditionnels encore actifs à Bamako. Lassana a réussi à retrouver la trace de Saramba Kouyaté, une chanteuse traditionnelle mandingue de Kita que Lucy Duran avait entendue sur une cassette intitulée « Kita Moussow ». « Kita Moussow » lui avait révélé une voix étonnamment pure et profonde avec des mélodies magnifiques, malheureusement peu mise en valeur par une production et un son médiocres. Si Saramba Kouyaté est bien connue des Maliens, elle ne l’est absolument pas au niveau international. Elle a accepté de nous recevoir, à la condition que Lassana prenne son balafon avec lui.

Profession: fabricant de balafons

Vieux DiabatéUn seul hic: pour des raisons qui nous échappent, Lassana se présente devant notre hôtel sans balafon… Qu’à cela ne tienne, nous commençons donc notre virée par une visite chez Vieux Diabaté, fabricant de balafons dans le quartier de Lafiabougou. Vieux est le fils de Keletigui Diabaté, que d’aucuns considèrent comme le plus grand balafoniste malien de tous les temps. (Il a joué avec Salif Keita, Habib Koité ainsi qu’avec Lionel Hampton et Ella Fitzgerald). Vieux nous reçoit devant son fourneau où il fait fumer des lamelles de balafon et où il enseigne les rudiments de l’instrument à son fils. 40 degrés à l’extérieur et encore plus sous l’avant-toit où le fourneau a été placé. Autant dire que nous ne faisons pas de vieux os.

Temps suspendu

Saramba Kouyaté_portraitSaramba Kouyaté, nous reçoit drapée dans une robe rouge à quelques kilomètres de là dans le quartier de l’ancien Lido sur la route de Kati, dans une maison que son patron, El Hadj Famakan Keita lui a offert juste à côté de la sienne. Dans ce corps imposant, dans ce visage radieux, ce sont les yeux pétillants qui frappent. Lassana installe le balafon, le percussionniste de Saramba prend place et la jam démarre.

D’emblée, on a le souffle coupé. Saramba Kouyaté est sans l’ombre d’une hésitation une très très grande voix malienne. Une voix au registre large, mais jamais stridente. Une voix juste, à la fois festive, intime, personnelle, … absolue. Les méandres de mon cerveau me font soudain voir, à la place de Saramba, la grande Dianne Reeves dont le dernier concert au Cully Jazz Festival m’a tant frappée. Les références culturelles de chacune de ces voix ne sont bien sûr pas les mêmes, mais toutes deux ont cette charge d’émotion universelle qui fait que le temps semble soudain être suspendu.

Eblouis!

Saramba Kouyaté_jamD’un coup, ce qui ne devait qu’être qu’un moment de pause musicale se transforme en un concert privé. Nous sommes tous captivés. On frappe parfois des mains, on esquisse quelques pas de danse. Même Lassana Diabaté est tellement ému que, tout en continuant de jouer d’une main, il sort un billet de sa poche et le tend à la chanteuse. La matinée file à la vitesse de l’éclair et l’on ressort de la maison de Saramba, ébloui, éberlué, pas encore tout à fait conscient d’avoir eu la chance de vivre un moment unique. Heureusement Lucy Duran a gardé l’esprit clair et a filmé des moments de ce concert improvisé dont voici un extrait.

Fakoli

La chanson qu’interprète Saramba Kouyaté s’intitule « Fakoli ». Elle raconte l’histoire de Fakoli Doumbia, un forgeron neveu et chef des armées de Soumaoro Kanté (XIIIè siècle). Selon la tradition Soumaoro Kanté était un roi sorcier terrifiant et conquérant. De son royaume sosso, il s’est attaqué à toutes les terres avoisinantes, y compris celles du royaume mandingue. Quand il enlève la femme de Fakoli, ce-dernier décide de se rallier à Soundiata Keita (de la famille royale mandingue). Plus tard Soundiata Keita, finira par vaincre Soumaoro et par reconquérir tous les royaumes de la région qu’il unifie pour former  l’empire mandingue.

 

 

 

Blog Mali: Bamako, avril 2016, un jeudi en musique

En ce vendredi 23 avril, l’avion Air France qui m’amène de Paris à Bamako est à moitié vide. Quelques rares Blancs et une large majorité de Maliens. On atterrit à l’heure en début de soirée et, le temps de récupérer les bagages et de sortir, il est déjà presque 22.00 quand la ville qui semble à chaque fois plus vaste s’étale sous nos yeux. Les rues sont presque désertes, les murs ont poussé partout, devant les hôtels, devant les lieux officiels, devant l’Alliance française.

Le poumon d’une ville asphyxiée par la chaleur et la poussière

Le restaurant Balasoko

Le restaurant Balasoko

Je suis à Bamako dans le cadre d’une mission de l’Initiative pour la Musique de la Fondation de l’Aga Khan. Depuis 2014, l’Initiative pour la Musique soutient les Jeudis Musicaux, des concerts hebdomadaires organisés en fin d’après-midi par et devant le Musée National dans le Parc du même nom, somptueusement restauré par la Fondation de l’Aga Khan. Pour qui se souvient de ce qu’était ce parc avant 2000, la métamorphose est impressionnante : bien que nous soyons à la fin de la saison sèche, les pelouses s’étalent vertes et soyeuses sous les arbres bien entretenus. Espaces de jeux, buvettes, une gigantesque tante pour les mariages du dimanche, une salle de gym et le restaurant Balasoko d’architecture moderne sur un rocher de pierres rouges : le parc agit comme un véritable poumon de la ville asphyxiée par la chaleur et la poussière.

Place aux enfants

Parmi les Jeudis Musicaux, l’Initiative pour la Musique a développé une activité pédagogique, les Jeudis Musicaux des Enfants, qui ont lieu quatre fois par année depuis 2015. Le premier Jeudi musical des Enfants de 2016 s’est tenu le 28 avril et c’est la raison pour laquelle, Lucy Duran, ethnomusicologue et grande spécialiste des musiques maliennes et moi-même sommes là. Lucy est un phénomène. Elle parle mandinka, bambara. Au Mali, on la surnomme Djely Moussa Diabaté car, comme les griots, elle connaît les répertoires des chants de louanges des différentes familles. Connue comme le loup blanc de tous les musiciens impliqués de près ou de loin dans les musiques traditionnelles mandingues, elle est l’une des activistes des Jeudis Musicaux des Enfants avec le balafoniste Lassana Diabaté, un Guinéen de Bamako, également leader du Trio Da Kali. Pour chaque Jeudi Musical des Enfants, la mission consiste à trouver des familles de griots ou des ensembles d’enfants, à les faire répéter et les assister dans les arrangements jusqu’à ce qu’ils soient prêts à présenter un set sur la scène du Musée national.

Dans le quartier de Bankoni

Oualy Konté & Mama Damba

Oualy Konté & Mama Damba

Le lendemain, Lassana, Lucy, Cheick Camara (notre chauffeur, guide et solutionneur de tout problèmes) nous retrouvons dans la maison de Oualy Konté, dans le quartier de Bankoni. Ce musicien de gambaré (luth traditionnel) travaille aujourd’hui dans l’administration. Autour de lui, ses deux filles adolescentes, Mariam et Djané, ses enfants et neveux percussionnistes, joueurs de gambaré ou guitaristes et sa petite nièce Mama Damba. Elle a seulement 6 ans, mais elle a déjà composé une petite mélodie en l’honneur de son grand frère, guitariste soliste de ce nouvel ensemble. L’après-midi file sur le toit de la maison de Oualy Konté, Lassana Diabaté coordonne orchestre.

 

 

Répétition sur le toit de la maison

Lucy aide les jeunes chanteuses à concentrer leurs forces, à placer les danses au bon moment. Le répertoire s’organise autour de pièces traditionnelles de la culture soninké telles que Boyi Boyi (littéralement Loin Loin) ou Djendje (Joie et enthousiasme). Petit à petit, le spectacle se met en place et, au moment de partir, l’ énergie vibre de tous côtés. Les enfants sont surexcités et Oualy Konté endosse le rôle du chef d’orchestre.

Première soninké au Musée national de Bamako

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Trois jours plus tard, les gradins du Musée national sont remplis d’enfants de tous âges qui s’éventent avec le flyer du Jeudi Musical des Enfants. Sur le côté, les adultes sont assis sur des chaises. Il fait plus de 40 degrés. Heureusement nous sommes à l’ombre. L’ensemble de Oualy Konté attaque avec une conviction et une énergie à toute épreuve.

 

 

C’est leur grand première live et on dirait qu’ils ont fait ça toute leur vie. L’avantage des griots sur les autres musiciens est sans conteste de baigner dans un flot de musique en continu et d’avoir appris dès leur plus jeune âge à surmonter toute forme de trac. Parmi les enfants massés sur les gradins se détache soudain une délégation de trois d’entre eux qui viennent faire quelques démonstrations de danses urbaines sur fond de musique traditionnelle soninké. Il n’y a qu’au Mali qu’on peut voir ça !

P1000226Le concert touche à sa fin. Les enfants de Oualy Konté respirent la fierté, les enfants du public aussi. Oualy Konté a hâte de voir la vidéo du concert et Lassana Diabaté est soulagé : tout s’est bien passé. Lucy s’agite pour une dernière photo d’ensemble. L’air est empreint d’émotion, de joie, de dignité.

©photos et vidéos Lucy Duran

Je suis tombée amoureuse de ….. Dianne Reeves

Dianne Reeves©J-C Arav

©J-C Arav

Il est des jours comme ça où ça déborde de partout: trop de stress, trop de trucs dans la tête, trop de « trop ». En ce dimanche 10 avril, sous un soleil printanier radieux,  le trop plein de ma tête semblait vouloir prévaloir de tout. Sans grande conviction, je dirigeais mes pas vers le Cully Jazz Festival pour aller voir le pianiste et producteur martiniquais surdoué Chassol dont j’avais déjà raté par deux fois le show innovant où se mêlent sons, images et musiques d’une région du globe. Tout mon réseau était dithyrambique sur le cas Chassol. Je me devais donc d’y aller.

Une demi-heure avant le début du concert de Chassol, le grand Chapiteau se préparait à accueillir Dianne Reeves, « la dernière grande chanteuse de jazz » selon la rumeur. Je l’avoue, je n’ai jamais vraiment suivi la carrière de Dianne Reeves.  J’avais tendance à la classer  – avec les nombreux préjugés qui me caractérisent – dans la catégorie chanteuse-star. Les quelques disques, à la production léchée que j’avais écoutés, m’avaient conforté dans cette idée. Tout comme le Grammy Award qu’elle a remporté l’an dernier. Une très grand chanteuse, mais du genre inaccessible ou capricieuse comme Cassandra Wilson et consorts.

Virtuosité nonchalante 

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@J-C Arav

En diva qui se respecte, Dianne Reeves laisse à son quartet (Peter Martin – piano, Romero Lubambo – guitare, Reginald Veal – basse, Terreon Gully – batterie) l’honneur d’ouvrir le concert. Batteur, bassiste et pianiste sont tous trois des musiciens hors pair: jeu subtil et sensuel, feeling à revendre. D’authentiques instrumentistes américains à la virtuosité nonchalante, qui donnent l’impression que tout cela n’est qu’un jeu d’enfants.

Lorsque Mme Reeves entre en scène, sa voix met d’entrée de jeu tout le monde d’accord. Dans tous ses états, des plus graves aux plus aigus (et même jusqu’au cris), elle est un vrai instrument et partage avec ses acolytes de scène cette même aisance indéfinissable que n’est le lot que des très très grands artistes. Elle tient son micro à 20 bon centimètres de la bouche, ce qui n’empêche pas chaque mot qu’elle prononce d’être entendu distinctement jusqu’au fond de la salle.

I like it!

@J-C Arav

@J-C Arav

Un rapide coup d’oeil à mon téléphone m’indique qu’il est l’heure de diriger mes pas vers la sortie pour rejoindre la salle où Chassol va se produire. « Juste une dernière chanson » me dis-je. C’est alors que Reginald Veal se lance dans un solo de basse impressionnant, à la fois vertigineux et funky. Sans qu’on s’en rende compte les autres musiciens sont sortis de la scène et Dianne Reeves s’est assise sur l’estrade qui soutient la batterie. Telle une petite fille, elle dodeline de la tête l’air, rêveuse. Parfois elle lance un « I like it » comme si elle était toute seule dans sa cuisine entrain d’écouter la radio.

 

Ce frère né d’une autre mère ….

Et puis il y a Romero Lubambo, celui que Dianne Reeves présente comme « son frère, né d’une autre mère ». Un Brésilien qu’elle a rencontré il y a une vingtaine d’années et avec lequel elle a passé alors une nuit à boire des caipirinha, « ces boissons qui font du bien à l’âme ». C’est le début d’une très longue complicité musicale. Dimanche soir à Cully, il n’y a pas que le caipirinha qui fait du bien à l’âme. Les arpèges de cette guitare latine magique, les bribes de chant murmurées sont les prémisses à l’envol de la voix puissante de Dianne Reeves. Je me surprends à sourire et à frissonner en même temps. Merci Dianne Reeves pour cet incroyable concert. C’est pour des moments comme ceux-là que j’aime le Cully Jazz.

Désolée Chassol, la prochaine fois c’est promis ce sera la bonne!

Dianne Reeves sera de retour en Suisse au festival de Verbier le 2 août. Plus d’infos ici!

D’Angelo, le retour de The Voice

DAngelo-600x349Ça a démarré par un cadeau de Noël. Cadeau de Noël à moi-même, un peu avant les festivités de décembre. Allez hop je m’offre une place pour le concert de D’Angelo au Kaufleuten le 11 février 2015. La date approchant, croulant sous le boulot, je commençais à tergiverser. « Est-ce bien raisonnable de faire plus de 200 km pour aller voir Mr D’Angelo ? Tu n’as plus vingt ans voyons… », « Ce nouveau disque franchement je ne croche pas à 100%… » « Il a vachement vieilli, grossi… »

Bref, le 11 février à 16 :00, je me retrouve quand même dans la voiture d’Edgar, direction Zurich. A 19 :00, à l’entrée de Zurich, les longues files de bouchons  font disparaître toute perspective de boire un verre avec Carine, Arnaud et les autres avant le début du concert. « Je savais bien que j’aurais pas dû venir » me susurre mon petit démon intérieur pendant que je donne le change en blaguant avec Alex et Edgar.

Deux heures plus tard, D’Angelo est là, sur scène, à 20 mètres de moi, devant un public que l’on ne peut que qualifier de « conquis d’avance ». Un choc. Le Sex-symbol des années 90 a grossi. Il porte des longues tuniques noires pour essayer de le cacher. Il faut s’habituer à cette nouvelle silhouette qui semble un peu fatiguée, empruntée. Il démarre seul au micro. Ouf la voix est toujours là. Son nouveau groupe, The Vanguard , fait son entrée à la queue leu-leu. Il présente chacun d’eux. Lorsque c’est le tour du bassiste, Pino Palladino, l’ovation du public monte en décibels. Un morceau, deux morceaux. Je ne suis pas vraiment dedans. Tout le monde joue bien, les choristes, deux hommes (dont je ne me rappelle plus le nom) d’un côté de la scène, et Kendra Forster (qui a participé à la composition de « The Black Messiah ») de l’autre, s’amusent à des joutes vocales de bon augure.

Peu à peu ça prend. Les claviers semblent tout droits sortis d’une église du sud des Etats-Unis. Les guitaristes balancent du lourd. Et D’Angelo joue de sa voix schizophrène, comme il sait si bien le faire. Un coup en haut, façon Prince, un coup en bas façon soulman. Les morceaux du « Black Messiah » sont transfigurés par ce traitement. D’Angelo donne, donne et donne encore. Il surprend par sa hargne, par le ton P-funk qu’il donne au concert. L’esprit de Georges Clinton flotte dans l’atmosphère surchauffée du Kaufleuten. Le concert commence à filer à une allure impressionnante jusqu’au morceau final, longue montée en puissante où soudain D’Angelo décolle, plantant là ses choristes, pourtant plutôt doués. Il grimpe les octaves et monte en puissance : tout le public est contaminé par les vibrations qu’il envoie. « I Need Somebody » répète-t-il inlassablement. Une chose est sûre : le public a trouvé lui ce dont il avait besoin. Love is in the air.

Trois quarts d’heure et deux rappels plus tard, D’Angelo est toujours là. Son band a labouré avec ardeur et sans rémission pendant près de deux heures ce champ soul-funk-rock, a enchaîné les tubes quand soudain il semble se rappeler qu’il est aussi un chanteur de ballades. Il conclut avec un vieux morceau « How Does it Feel ?» pur sucre.

Les musiciens quittent les uns après les autres la scène sous les ovations du public. Et D’Angelo finit seul, au fond de la scène, dans un call and response avec le public subjugué. Mon petit démon intérieur s’est aplati, s’excuse face à la démonstration du maestro. Sourires, yeux qui brillent : les bons concerts se lisent aussi sur le visage des spectateurs quittant la salle. Merci à D’Angelo d’être revenu, même quand on y croyait plus !

Xuman rappe les news et milite

journal_rappeA la demande générale (plus précisément à celle de trois personnes sur Facebook…), je tente la énième reprise régulière d’articles sur ce blog. Après analyse de mes pannes récurrentes, je crois que j’ai mis le doigt sur ce qui me bloque: ne pas pouvoir envisager d’écrire quelque chose sans étude approfondie du dossier ou sans avoir réalisé une longue interview. Du coup, je n’ai jamais suffisamment de temps pour pouvoir publier quoique ce soit. Bref, défaut professionnel ou perfectionnisme, je n’ose pas la légèreté, les petits billets courts et sans prétention.

A la découverte du JT rappé

Alors je m’y lance pour vous parler de la reconversion de Xuman en journaliste. Gunman Xuman c’est un pionnier de la scène rap sénégalaise, un des membres de Pee Froiss. Sa dernière lubie, plutôt inspirée, un journal en version rap diffusé à la télévision sénégalaise, mais aussi sur la chaîne Youtube JT rappé.

Le principe est simple, comme l’explique Xuman lors de la projection d’un extrait de son Journal rappé à l’excellent Norient Musikfilm Festival qui se tient ce week-end à Berne:

– utiliser la musique et la parole pour amener plus de conscience dans une société qui est essentiellement basée sur la culture orale
– sélectionner les news qui ne sont pas forcément mises en avant dans les « vrais » journaux télévisés
– les décoder
– toucher les jeunes en utilisant leur idiome préféré, le rap

Le journal est ainsi aussi capable aussi de montages délirants comme cette publicité sur les APE (accords de partenariats économiques) entre l’Europe et l’Afrique qui permettrait entre autres à l’Europe de diffuser ses produits agricoles en Afrique et qui, du coup, mettrait encore plus en péril les fragiles cultures africaines.

« On ne peut pas  tuer les idées »

KeytiLe JT rappé dure quelques minutes. Il est présenté par Xuman en français et en wolof par Keyti, une autre figure culte de la scène hip hop sénégalaise. Le JT rappé c’est une bouffée d’air en provenance d’Afrique, une façon de montrer que, malgré les tentatives de muselage, des voix continueront de s’élever. Comme disait récemment ce dessinateur français ami des défunts Cabu et consorts (dont j’ai malheureusement oublié le nom): « On ne peut pas  tuer les idées ». Avec Xuman, Keyti, le JT rappé offre la vision d’un rap authentique, social et engagé, en parfait désaccord avec la tendance dominante bling bling américaine. Avec Xuman et Keyti, réfléchir c’est aussi prendre du recul et rigoler. Leur arme de prédilection? La parodie décapante. Jugez plutôt…

 

 

 

Aziz Sahmaoui et son Université gnawa débarquent à Genève

Aziz Sahmaoui & The University of Gnawa ©Lagos

Aziz Sahmaoui & The University of Gnawa ©Lagos

Il est l’un des fondateurs de l’ONB. Il donne un nouveau souffle à la musique gnawa. Il est l’un de mes musiciens préférés et il joue dans le cadre de la soirée que j’ai montée pour mon quotidien préféré, Le Courrier, le 26 janvier. Une  soirée qui vient clore toute une journée placée sous le thème « D’ici et D’ailleurs ».

Il c’est Aziz Sahmaoui qui, en quelques notes, sait vous transporter dans son univers musical. « Quand on arrive au Maroc, on découvre différents rythmes, des rythmes qui sont toujours plus profonds ; une forme de transe. Quand on arrive au Sénégal, c’est encore plus fort. En écoutant bien, on se rend compte que ce sont les mêmes codes. Ils sont juste joués et transmis autrement.» Sur son premier CD « University of Gnawa », Aziz Sahmaoui a convié musiciens Marocains, Sénégalais et Français à partager son héritage musical.

Après avoir sévi dans l’ONB où il écrit la plupart des compositions du groupe, il fut aussi le compagnon du maestro du jazz fusion, Joe Zawinul, de 2004 à sa mort quelques années plus tard. « Au sein du Syndicate, il fallait avoir une endurance, une vitesse d’exécution et une concentration maximale. On ne savait jamais quand on allait avoir la parole. C’est un peu comme en classe, dans un cours passionnant. On suit et tout d’un coup c’est à nous. J’aime  l’improvisation. Parfois il y avait un pépin électronique et ça y est, c’était à moi de raconter mon histoire. A la fin, Joe Zawinul ne pouvait plus marcher, mais il n’a jamais voulu arrêter. Jamais il n’a baissé le tempo. »

Depuis tout petit, Aziz Sahmaoui aime la stimulation. Né au Maroc, il baigne dans la musique même si ces parents ne sont pas musiciens. « Au Maroc, le rythme passe à travers les portes fermées, à travers les murs, il nous appelle. ». Du moins pour ceux qui y sont sensibles. Et Aziz Sahmaoui est de ceux-là. Il se rappelle encore son premier concert, le premier rythme qu’on lui demanda de faire enfant pour soutenir un musicien dans une fête. Arrivé à Paris, il apprend le solfège pour ne « plus naviguer à l’aveuglette ». Dès le milieu des années 80, il anime des mariages avec d’autres musiciens maghrébins. Dans ces prestations marathon, il passe du chaabi au raï, du kabyle au rock, du gnawa au funk. Il remarque que le public adore. Le concept de l’Orchestre national de Barbès prend forme. Avec ce drôle de big band, il écume les scènes de France. Et lorsque le premier CD-live du groupe paraît en 1997, il est rapidement consacré disque d’or. Les succès s’enchaînent et Aziz Sahmaoui ne tarde pas à se lasser. Il n’hésite donc pas quand Joe Zawinul vient le chercher.

A la mort de ce-dernier en septembre 2007, c’est le trou noir, le silence. Aziz Sahmaoui a besoin de rester seul. Il jette un regard sur les pièces qu’il n’a cessé d’écrire pendant toute sa vie, les reprend, les affine. Parallèlement il est invité par le producteur Martin Meissonnier à participer à l’album acoustique de Khaled. Il apprécie la façon de travailler de ce-dernier et lui soumet ses compositions. Un répertoire se met en place et le disque « University of Gnawa » paraît en 2011. Sans batterie, avec des mots qu’il a inventés, aidés de musiciens audacieux, s’appuyant sur des riffs acérés et des instruments traditionnels, Aziz Sahmaoui crée une nouvelle voie pour la musique de son cœur.

Une grande partie de cet article est initialement paru dans Le Courrier du 12 avril 2012

 Aziz Sahmaoui, « University of  Gnawa » (General Pattern/Musikvertrieb)

En concert dans le cadre de la journée « D’Ici et D’ailleurs » organisée par Le Courrier le 26 janvier 2013 (20h).
En première partie, les Genevois férus de musique éthiopienne et leurs incroyables danseurs: Imperial Tiger Orchestra.

Dorsaf Hamdani, entre émotion et exigence

A l’écoute de son disque parut au début de l’année sur l’excellent label Accords Croisés, on ne peut que tomber sous le charme de Dorsaf Hamdani. Certaines des mélodies sont connues (celles d’Oum Kalsoum en particulier), mais les arrangement épurés et sa voix impressionnante donnent le frisson. L’impression de découvrir une réincarnation – version 2012 – des grandes dames de la chanson arabe. Après l’avoir interviewée, j’ai craqué et j’ai invité Dorsaf Hamdani à jouer à l’Espace Vélodrome de Plan-les-Ouates vendredi 12 octobre. Ci-dessous, le petit article que j’avais fait sur elle dans le numéro de mars de Vibrations.

Et ici une vidéo pour un aperçu de ce que va être le concert de vendredi. Ne le ratez pas! Les billets c’est par ici!

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« Oum Kalsoum c’est la force, l’ensorcellement, Asmahan, c’est la nostalgie, la tendresse et Fairouz, c’est la voix de l’ange ». Pour Dorsaf Hamdani, la chanteuse qui les réinterprète aujourd’hui, ces trois princesses du chant arabe ont été des initiatrices aux techniques et aux styles bien distincts. Trois pans d’une culture qui l’habite. Née Tunisienne, Dorsaf Hamdani est repérée pour sa voix juste, percutante, dès la maternelle. Très jeune, elle suit son talent. Elle étudie au conservatoire, puis auprès des grands maîtres de malouf que sont Taher Garsa et Abdelhamid Ben Algia. Elle approfondit ses connaissances à l’Institut Supérieur de Musique de Tunis. Et prête sa voix aux grands orchestres les plus renommés. Après un séjour de 6 ans à Paris, après un spectacle remarqué autour de JalaluddinRumi et de la musique des derviches, elle a fait beaucoup parler d’elle dans la création Ivresses où elle rend hommage à l’écrivain perse Omar Khayyam aux côtés de Ali Reza Ghorbani.

Dans ce premier album sous son nom, cette chanteuse trentenaire a voulu apporter sa touche, son ressenti, « son âme » à ce répertoire arabe, classique parmi les classiques. Pour ce faire, elle a choisi l’épurement, s’entourant de cinq musiciens virtuoses des cordes et des percussions. « Je ne veux ni ne suis capable de faire une copie conforme. Tout ce que j’ai fait jusqu’ici, tout ce que j’ai écouté s’est mélangé en moi et ça donne quelque chose de différent». Parallèlement à ce travail d’interprète, Dorsaf Hamdani, s’essaie aussi à la composition dans un registre complètement différent : celle de la chanson à textes en dialecte tunisien. Car Dorsaf Hamdani est une femme moderne, moderne dans le respect de la tradition.

 CD : Dorsaf Hamdani, « Princesses du Chant Arabe » (Accords Croisés/Harmonia Mundi).

Concert : Plan-Les-Ouates, vendredi 12 octobre, 20h.

Maloya power

Lindigo, inventeur du power maloya

Sur l’île de la Réunion, on aime bien faire les choses en grand. Les rouleaux des vagues sont impressionnants, le rhum coule à flot, la musique est partout et les festivals s’enchaînent. Après le IOMMA, marché des musiques de l’océan Indien, place au Sakifo qui prend ses quartiers sur 6 scènes en bord de mer. Impossible de tout voir donc dans ce festival soirée où s’enchaînent les têtes d’affiche – Catherine Ringier, Ayo et Earth Wind and Fire – les valeurs sûres – Calypso Rose, Sharon Jones –  et les découvertes Sully and The Chamanes, Sia Tolno.

A côté du gratin international, la scène locale n’est pas en reste. Christine Salem – encore elle – fait une apparition dans le show de Moriarty. Elle démarre a cappella et c’est tout de suite le frisson. Elle enchaîne en chorus sur une chanson cajun traditionnelle. Ce sont d’abord les percussions maloya qui rentrent, tel un roulement de transe insidieux, puis l’air de rien sa voix passe devant. Le contraste entre son chant blues et celui clair de Rosemray Standley fait mouche. Moriarty est aussi venu pour enregistrer avec Christine Salem. Si un disque sort réellement de cette rencontre, il ne pourra que confirmer que Christine Salem a la stature d’une très grande dame.

Un peu plus tôt dans la soirée, Maya Kamaty, la fille de Gilbert Pounia (leader de Ziskakan) ouvre la soirée sur une petite scène. Guitare acoustique, percussions réunionnaise, elle distille un folk-maloya d’excellente facture. Calme, sereine, cette jeune femme impressionne par son assurance. Comme si tout cela était naturel, sa voie tracée..

Lindigo, programmé en dernière minute en remplacement d’un Finlay Qaye qui n’a pas eu son avion, est le groupe phare de la Réunion. Un groupe familial emmené par Olivier et Loriane Araste dans la lignée des « vieux » groupes traditionnels (Gramoun Lélé, Lo Rwa Kaf, Gramoun Sello etc). A la différence près qu’il a inventé un nouveau concept: le power maloya, autrement dit une forme mutante de maloya sous amphétamine! Incroyablement énergique, ce maloya se propage par ondes au public qui bouge comme s’il était à un concert punk. Percussions-voix, voix-percussions: on pense connaître la formule. jusqu’à ce qu’un kamele n’goni et un balafon apparaissent. Et même un sax tenu par un certain Pinpin, membre en son temps de FFF et exilé depuis comme tant d’autres de ses compatriotes sur l’île. Car Lindigo c’est aussi tout ça: un gros chaudron de maloya dans lequel sont absorbés funk, afrobeat, sonorités ouest-africaines. Quant aux danses traditionnelles, elles illustrent parfois des luttes gestuelles qui ne sont pas sans faire penser à la capoeira. Bref, un show qui laisse pantois. Comme en atteste la vidéo ci-dessous (prise à Lafayette, USA):

Evidemment le maloya ne serait pas correctement représenté au Sakifo si Danyel Waro n’y était pas présent. Pour ce faire, il faut se lever tôt et se rendre au bout de la jetée de Saint-Pierre à 9h où a lieu le Risofé (entendez « riz chauffé »), rendez-vous dominical où l’on réchauffe les restes de la veille. Et c’est vrai qu’un concert de Danyel Waro à la Réunion, c’est comme une messe. Le public connaît les paroles par cœur et Danyel Waro peut s’amuser au jeu du call and response avec ses musiciens comme avec le public. Entouré de ses quatre musiciens (dont deux de ses fils), le temps file au rythme du rouler avec la mer et le ciel bleu en toile de fond. On danse, on rit en chante, déjà dans des effluves de rhum. Plus que tout autre Danyel vit la maloya, avec humilité, avec sincérité. Sa voix monte, son corps tremble et l’émotion est toujours à fleur de peau qu’il chante a cappella, accompagné par son fils à la kora ou sur un roulis de percussions. Grâce à lui, le maloya est devenu un genre reconnu de tous (il est même classé depuis 2009 au Patrimoine culturel Immatériel de l’Humanité), grâce à lui et à tous les autres le maloya n’a jamais été aussi vivant, aussi créatif, aussi moderne. Longue vie au maloya!