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Vieux, Aziza et Kara : le feu des musiques du désert

Vieux Farka & AzizaJe passe le plupart de mon temps à aligner les heures entre un écran d’ordinateur et des négociations hasardeuses. J’essaie d’entrouvrir des portes qui semblent hermétiquement fermées, de m’activer dans tous les sens pour faire bouger des choses apparemment inamovibles. Parfois – souvent ces derniers temps – le découragement et sa petite voix perfide me disent: « A quoi bon ? », « Mission Impossible», « Pourquoi te compliquer la vie ? » « T’as perdu le feu sacré, laisse tomber ! »

Et, soudain, toutes ces questions disparaissent. Le feu renaît. Il suffit d’une voix, de quelques arpèges de guitare pour que toute la fatigue soit balayée, pour que tout redevienne clair. Ce fut le cas samedi soir, lors de la soirée Desert Blues que j’avais programmée à l’Espace Vélodrome de Plan-Les-Ouates.

Nostalgie et tendresse

Dès qu’Aziza Brahim, est entrée sur scène, la magie a opéré. Son chant a cappella, avec cette infinie nostalgie et tendresse qui le caractérise, a suffi pour captiver le public. Il est irrémédiablement tombé sous le charme de cette chanteuse sahraoui qui donnait son premier concert en terre helvétique. Pour rappel, (car beaucoup de gens m’ont posé la question après le concert): le Sahara Occidental est un territoire coincé entre la Mauritanie, L’Algérie et le Maroc, sans statut officiel depuis le départ des Espagnols en 1976 ! Une petite partie s’est auto-proclamée indépendante alors que l’autre est sous contrôle marocain.

 

Aziza_live_1

Née dans un camp de réfugiés au Sud de l’Algérie, sans avoir jamais posé le pied sur sa terre d’origine, Aziza Brahim est l’une des seules porte-paroles de ce peuple et de sa culture.

Sa musique partage beaucoup de points communs avec les musiques tamashek, mais étend ses antennes jusqu’à Cuba où Aziza Brahim a fait ses classes dès l’adolescence. A ses côtés à Genève, un nouveau guitariste, José Mendoza, enrichit son univers de ses couleurs arabo-andalouses. C’est parfois encore un peu maladroit, mais fragile et puissant à la fois.

Guitar hero

Si Ali Farka Touré, était encore des nôtres, nul doute qu’il serait fier de son fiston. Vieux Farka a le son d’Ali et des étincelles de sa présence magnétique. Musicalement, Vieux va plus loin. Formé par le grand Toumani Diabaté, il a les deux pieds fermement ancrés dans la tradition et la tête perdue dans un jeu de guitare foudroyant.

 

Vieux Farka & Kara« Le meilleur guitariste africain actuel » s’exclame le chanteur peul de Genève, Kara Sylla Ka, invité à interpréter le grand classique « Diarabi » sur scène. Et Vieux le prouve en enchaînant des soli de guitares époustouflants sans aucune préparation, sur un deuxième titre du musicien sénégalais de Genève, « Yero Mama ». Etant déjà mandaté par Aziza pour prendre des photos, je n’ai pas malheureusement pas pu filmer….

20140523_223926Propulsé par la dynamique de ce duo, Vieux retourne en coulisse chercher Aziza et son groupe. Les musiciens d’’Aziza prennent la place de ceux de Vieux qui attrapent quelques percussions. Le feu se propage, la salle se lève et tout le monde se met à danser aux rythmes du désert face à ce big band improvisé. Sans militantisme, sans long discours sur la situation malienne ou sahraoui, Aziza Brahim, Vieux Farka Touré et Kara Sylla Ka nous ont donné une belle leçon de cœur et de paix. On recommande vivement à ceux qui n’étaient pas là l’achat des CDs respectifs des ces trois musiciens qui comptent parmi les meilleures sorties africaines de ces derniers temps.

Pour Ali Farka Touré, c’est par là.
Pour Aziza Brahim, par ici
Pour Kara, le CD numérique « Mali Notdimi » est disponible sur Itunes.

Enfin, merci au service culturel de Plan-Les-Ouates, sans lequel rien de tout cela ne serait possible! Au oui,  j’allais presque oublier: tout compte fait, je fais l’un des plus beaux métiers du monde….

la retraite inspirée d’Idrissa Souamoro

Idrissa Soumaoro est un secret bien gardé de la musique malienne. Lors de l’un de mes premiers séjours à Bamako, il y a une quinzaine d’années, je le découvris animant un fort modeste orchestre dans le hall de l’hôtel Amitié. L’ambiance était un peu bizarre dans le bar de cet hôtel-tour (à l’époque une des seules tours de la ville) construit par les Russes dans les années 60, à la manière russe. S’y croisaient hommes d’affaires occidentaux ou libanais, prostituées, et quelques journalistes culturels égarés (dont moi) emmenés par Christian Mousset pour rencontrer les artistes de son label d’alors Indigo. Idrissa Soumaoro restait imperturbable face à ce parterre pas vraiment intéressé par ce qui se passait sur scène. D’ailleurs, disons le franchement, la musique n’était pas renversante non plus: il s’agissait surtout d’animation de bar. Idrissa ne s’y trompa qui fit une pause impromptue de plusieurs minutes pour venir nous saluer. Ce soir-là, l’oeil vif derrière ses lunettes, Idrissa cachait pourtant bien son jeu car ce petit Monsieur est un grand chansonnier doublé d’un excellent un professeur. Comme il aime à le dire «L’enseignement c’est ma vocation, la musique c’est ma mission!».


Au début des années 70 déjà, il enregistra un morceau mythique qui conciliait son amour des langues et ses talents de chansonnier. «Petit n’imprundent» est un morceau comique qui reprend le discours fleuri et imagé d’un ancien combattant en colère. Ce morceau fera le tour de l’Afrique de L’Ouest, sera repris par plusieurs formations dont les Guinéens de Balla et ses Baladins. En 1984, le Congolais Zao s’en inspira largement pour son titre «Ancien Combattant» qui fut, lui, un tube international. Zao pensa à déposer ce titre pour en toucher les droits d’auteur, ce que ne fit pas Idrissa en son temps.

Pour plus d’infos au sujet de cette histoire, allez voir l’article bien documenté sur histgeobox. J’en profite d’ailleurs pour saluer ce blog que je trouve génial: racontez l’histoire et la géo à travers des chansons du monde entier, voilà de quoi fasciner lycéens et amateurs de savoir toutes catégories confondues!
Plus tard, Idrissa Soumaoro se retrouvera prof à L’institut des Aveugles. Beaucoup de ses concitoyens, pas franchement réceptifs aux problèmes des gens ayant un handicap, ne comprennent pas qu’il accepte ce poste. Et attribuent ça au fait qu’Idrissa porte des lunettes! Qu’à cela ne tienne, Maître Soumaoro apprend la musicographie braille à Birmingham et formera entre autres un certain Amadou qui commence à travailler avec sa future femme… Mariam. Aujourd’hui, Idrissa Soumaoro approche de la retraite et sort seulement son troisième album, «Djitoumou» où se croisent son vieux complice Ali Farka Touré (l’album a été enregistré en 2005) et la grande cantatrice Kandia Kouyaté, une de ses parentes. Polyvalent, Idrissa compose, chante et joue ici du kamele n’goni. Bluesy, parfois même presque que country grâce aux effets de guitare et d’harmonica que lui a adjoint François Bréant, «Djitoumou» possède un charme discret, entêtant.

Idrissa Soumaoro, «Djitoumou» (Lusafrica)

A propos de LA musique africaine

Il y a quelque temps, j’ai eu une grande discussion téléphonique avec le manager d’un artiste suisse dont je tairais le nom. Le dit manager était aussi un grand fan et producteur de musiques africaines et antillaises. il me reprochait, ainsi qu’à la plupart de mes confrères journalistes mon élitisme musical, arguant que la musique africaine dont on parle en Europe – Ali Farka Touré, Rokia Traoré… – n’était pas le fait d’artistes représentatifs de leur pays ou de leur continent puisque « se vendant » mal au pays. Et pourquoi donc ne parlait-on jamais de la musique populaire africaine: le kuduro en Angola, le rap ou Koffi Olomide qui remplit chaque année le stade de Bercy, Meiway et tous les autres que j’oublie…

Ce à quoi je rétorquais que le stade de Bercy était rempli de Congolais quand Koffi Olomidé s’y produit. Les goûts ne sont pas les mêmes et ce qui plaît aux uns, ne plaît pas aux autres. Mais surtout, le critère de popularité ne peut être retenu comme le seul critère d’intérêt pour un journaliste. Pour preuve tous les compositeurs de musique classique et tous les peintres qui n’eurent aucun succès de leur vivant et furent encensés après leur mort. Cela dit, se pencher sur les grands courants musicaux, parfois passionnants et foisonnants comme le kuduro, peut être très intéressant, d’un point de vue social comme artistique. Mais que dire sur le zouk mutant du Cap Vert qui fait se remplir les pistes de danse des discothèques, mais qui nous laisse de marbre.

Pourquoi parler de l’un et pas de l’autre. Après avoir retourné la question dans tous les sens, j’ai résolu le problème par un parti pris entièrement subjectif: je ne parle et n’écris que sur des musiques qui me touchent, des musiques dont j’ai envie de me faire la « passeuse » parce que j’ai été séduite par les valeurs ou l’énergie qu’elles véhiculent. Inutile de « ghettoïser » la world music là-dedans, car c’est un a priori que j’ai toujours appliqué à toutes les musiques qu’elles soient américaines, congolaises ou françaises. Sans aucune prétention.

En fait, le terme même de world music ou de musique du monde (comme celui de black music d’ailleurs) m’énerve. Et là je rejoins mon interlocuteur qui affirmait que  la world music telle qu’elle existe depuis près de 30 ans est une nouvelle forme de néo-colonialisme. Mettre toutes les musiques (autres que nos musiques occidentales) dans un sac est évidemment incroyablement réducteur. On ne peut même pas parler d’une musique africaine ou asiatique, c’est comme si on parlait d’une musique américaine ou européenne sans tenir des comptes des spécificités de chaque région, tradition et de leur évolution. Mais notre esprit rationnel est ainsi fait qu’il a besoin de construire des petits ensembles qu’il va ensuite mettre dans un plus grand ensemble, puis dans un grand tout. On a dû faire trop de géométrie à l’école! Et on arrive ainsi à des généralisations aberrantes sur LA musique africaine! Encore un cliché au même titre que ceux véhiculés sur l’Afrique qui se meurt, l’Afrique rongée par le SIDA, l’Afrique diabolisée… A voir et à écouter à ce propos l’excellente conférence de l’écrivaine nigériane Chimananda Ngozi Adichie.

Pour en revenir à la musique, il est clair que dans beaucoup de pays d’Afrique, il y a deux marchés, celui tenu par les producteurs locaux qui font de la musique pour le marché local et celui tenu par les Blancs qui font des CDs pour l’international. Ce qui semble assez logique puisque les auditeurs locaux vont accorder beaucoup plus d’importance aux paroles qu’à la musique. Les Occidentaux par contre (qui ne comprennent pas les paroles) s’intéressent plus à la musique qu’aux paroles. Même Youssou N’Dour et toute la structure qu’il a mis en place au Sénégal peine à diffuser ses enregistrements sur le marché international. Il est probable qu’il faille encore une génération pour que les producteurs africains arrive à diffuser sur les deux fronts. C’est d’ailleurs au sein des musiques les plus urbaines, comme le label Sheer Music, producteur de  DJ Mujava, que certains commencent à faire leur chemin.

Reste que le graal pour les artistes d’Afrique de l’Ouest en tous cas (c’est ceux que je connais le mieux)  est de décrocher un contrat avec un producteur occidental. C’est la garantie de gagner de l’argent en vendant ses disques chers (comparativement au pouvoir d’achat africain) et sans supporter le fléau de la piraterie. C’est une ouverture aussi vers des tournées bien rémunérées. Et à terme un établissement en Europe. Certains s’intéressent aux arrangements, au travail de production. D’autres s’en fichent complètement.

L’essentiel reste pourtant que la musique, comme la littérature, circule et qu’on s’extirpe  enfin des clichés sur la musique africaine. Qu’on arrête de se poser des graves questions. Du genre: cette musique africaine est-elle suffisamment roots? Grâce à des DJ, des rappers, mais aussi grâce aux musiques savantes, traditionnelles ou populaires, les musiques africaines montrent qu’elles sont multi-formes, comme partout dans le reste du monde.

Ouf, me voilà rassurée. Je peux donc savourer tranquillement le génial coffret de rééditions « African pearls 5  » consacré à la Côte d’Ivoire,  me délecter du pré-CD de Bako Dagnon, la grande griotte malienne et aller voir les dernières nouvelles du  sound system Radioclit sur leur myspace. En toute bonne conscience.