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Je suis tombée amoureuse de ….. Dianne Reeves

Dianne Reeves©J-C Arav

©J-C Arav

Il est des jours comme ça où ça déborde de partout: trop de stress, trop de trucs dans la tête, trop de « trop ». En ce dimanche 10 avril, sous un soleil printanier radieux,  le trop plein de ma tête semblait vouloir prévaloir de tout. Sans grande conviction, je dirigeais mes pas vers le Cully Jazz Festival pour aller voir le pianiste et producteur martiniquais surdoué Chassol dont j’avais déjà raté par deux fois le show innovant où se mêlent sons, images et musiques d’une région du globe. Tout mon réseau était dithyrambique sur le cas Chassol. Je me devais donc d’y aller.

Une demi-heure avant le début du concert de Chassol, le grand Chapiteau se préparait à accueillir Dianne Reeves, « la dernière grande chanteuse de jazz » selon la rumeur. Je l’avoue, je n’ai jamais vraiment suivi la carrière de Dianne Reeves.  J’avais tendance à la classer  – avec les nombreux préjugés qui me caractérisent – dans la catégorie chanteuse-star. Les quelques disques, à la production léchée que j’avais écoutés, m’avaient conforté dans cette idée. Tout comme le Grammy Award qu’elle a remporté l’an dernier. Une très grand chanteuse, mais du genre inaccessible ou capricieuse comme Cassandra Wilson et consorts.

Virtuosité nonchalante 

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@J-C Arav

En diva qui se respecte, Dianne Reeves laisse à son quartet (Peter Martin – piano, Romero Lubambo – guitare, Reginald Veal – basse, Terreon Gully – batterie) l’honneur d’ouvrir le concert. Batteur, bassiste et pianiste sont tous trois des musiciens hors pair: jeu subtil et sensuel, feeling à revendre. D’authentiques instrumentistes américains à la virtuosité nonchalante, qui donnent l’impression que tout cela n’est qu’un jeu d’enfants.

Lorsque Mme Reeves entre en scène, sa voix met d’entrée de jeu tout le monde d’accord. Dans tous ses états, des plus graves aux plus aigus (et même jusqu’au cris), elle est un vrai instrument et partage avec ses acolytes de scène cette même aisance indéfinissable que n’est le lot que des très très grands artistes. Elle tient son micro à 20 bon centimètres de la bouche, ce qui n’empêche pas chaque mot qu’elle prononce d’être entendu distinctement jusqu’au fond de la salle.

I like it!

@J-C Arav

@J-C Arav

Un rapide coup d’oeil à mon téléphone m’indique qu’il est l’heure de diriger mes pas vers la sortie pour rejoindre la salle où Chassol va se produire. « Juste une dernière chanson » me dis-je. C’est alors que Reginald Veal se lance dans un solo de basse impressionnant, à la fois vertigineux et funky. Sans qu’on s’en rende compte les autres musiciens sont sortis de la scène et Dianne Reeves s’est assise sur l’estrade qui soutient la batterie. Telle une petite fille, elle dodeline de la tête l’air, rêveuse. Parfois elle lance un « I like it » comme si elle était toute seule dans sa cuisine entrain d’écouter la radio.

 

Ce frère né d’une autre mère ….

Et puis il y a Romero Lubambo, celui que Dianne Reeves présente comme « son frère, né d’une autre mère ». Un Brésilien qu’elle a rencontré il y a une vingtaine d’années et avec lequel elle a passé alors une nuit à boire des caipirinha, « ces boissons qui font du bien à l’âme ». C’est le début d’une très longue complicité musicale. Dimanche soir à Cully, il n’y a pas que le caipirinha qui fait du bien à l’âme. Les arpèges de cette guitare latine magique, les bribes de chant murmurées sont les prémisses à l’envol de la voix puissante de Dianne Reeves. Je me surprends à sourire et à frissonner en même temps. Merci Dianne Reeves pour cet incroyable concert. C’est pour des moments comme ceux-là que j’aime le Cully Jazz.

Désolée Chassol, la prochaine fois c’est promis ce sera la bonne!

Dianne Reeves sera de retour en Suisse au festival de Verbier le 2 août. Plus d’infos ici!

Révolution africaine au Cully Jazz Festival

L’édition 2011 du Cully Jazz Festival se sera déroulée comme un long crescendo d’excellentes musiques. Côté jazz, il y eut des moments d’exception, dont  Tigran Hamasyan en solo au temple, l’incroyable contrebassiste israélien Avishai Cohen ou  Archie Shepp grand maestro parvenu au sommet de son art  à 74 ans! Mêlant classiques de son répertoire, blues (qu’il chante lui même et fort bien) et innovation avec l’incroyable Napoléon Maddox à la voix. Rarement rap –  ou plutôt spoken world  comme disent les Anglais –  n’a atteint un tel niveau de subtilité, de sensibilité, d’excellence. Chapeau! Eric Legnini avec la chanteuse à la voix marquée Krystle Warren a été le premier à développer les liens infinis qui lient la plupart des musiques à l’Afrique.

Le maestro Gilberto Gil avec son fils et le grand Jacques Morlenbaum à la contrebasse a débarqué en toute tranquillité. Pour un show grandiose. Extrapolant à partir de cette formule minimale, Gilberto Gil, chante, siffle, glisse dans des chants de gorge, frappe sa caisse de résonance comme une percussion ou ponctue ces sentences d’une seule note répétitive. Si vous avez raté la chose, le concert existe en disque sous le nom de Banda Dois. Il ne me semble pas que le disque soit distribué en France, ni même disponible sur Itunes mais il est téléchargeable légalement ici. Y figure entre autres un titre en français intitulé «La Renaissance Africaine».

Ça tombe bien parce que hier soir, vendredi 1er avril, le Cully Jazz baignait en pleine renaissance africaine. D’abord avec l’incroyable duo Ballaké Sissoko et Vincent Segal. Une première suisse et une première pour moi dans l’église du village. Ensemble, avec émotion, humilité et pas mal d’humour, le Malien, virtuose de la kora et le Français, champion du violoncelle, ont revisité les standards de la culture mandingue en les mêlant à leurs propres compositions. Thèmes classiques, évocations courtes ou nouveaux morceaux de Ballaké Sissko se sont enchaînés. Une subtile alliance entre les arpèges vertigineux de la kora et les mouvements d’archets ou les cordes pincées du violoncelle. Les yeux fermés, complices, les deux amis se laissent porter par leur inspiration, Ballaké ponctuant de quelques « hums » appréciateurs ces moments de félicités partagés.

Au Chapiteau, il faut quelques minutes pour s’adapter à l’ambiance débridée que  Seun Kuti et son big band composé de quelques anciens d’Egypt 80 et d’une flopée de jeunes musiciens est entrain de mettre en place. Evidemment on ne peut s’empêcher de comparer cette prestation à celle de son aîné Femi Kuti, présent l’an passé sur cette même scène. Là où Femi impressionnait avec un spectacle parfaitement rôdé,  calé à la seconde près, avec des danseuses et choristes renversantes, Seun Kuti semble évoluer au sein d’un big band beaucoup plus chaotique. Mais le chaos est savamment orchestré. Passé la transition d’une musique de recueillement à cette transe nigériane, on entre dans la musique sans ne plus pouvoir  lâcher l’affaire. C’est que Seun Kuti a hérité d’une bonne dose de charisme de son père. Danseur époustouflant, saxophoniste de bon niveau, il a la diatribe vindicative. Il fustige les bombardements en Lybie par un Occident qui cherche à oublier qu’il a enrichi Khadafi pendant de nombreuses années en lui achetant son pétrole et en fermant les yeux. Il défend les joints et éructe contre les autorités qui encouragent la vente de cigarettes, drogue légale. Mais surtout, Seun Kuti a décidé d’annoncer à l’Europe l’imminence d’une  révolution africaine en tournant autour d’un des morceaux fétiches de son tout nouvel album «Rise». Comme Martin Meissonier, fidèle ami et producteur de ses débuts, nous le disait il n’y a pas si longtemps «le groupe de Seun Kuti me fait parfois penser à l’Arkestra de Sun Ra». Jugez plutôt sur cette vidéo réalisée en 2005 aux Nuits de Fourvière:

Archie Shepp, Phat Jam in Milano, (Dawn of Freedom)

Gilberto Gil, «BandaDois» (WMI)

Ballaké Sissoko & Vincent Segal, «Chamber Music» (No Format)

Seun Kuti, «From Africa With Fury: Rise», Knitting Factory Records

Oumou Sangaré, la classe attendue au Cully Jazz Festival

Le troisième concert de la tournée européenne d’Oumou Sangaré fut à l’image du festival qui l’accueillait: chaleureux, festif et conquérant!

oumou-sangare-a-cullyFréquentation maximum, vente de billets inégalée : 2009 est une année record pour le Cully Jazz. A l’issue de ce 27è Cully Jazz Festival, une question se pose: ce festival de la région lausannoise est-il entrain de s’imposer comme le Paléo du printemps. Cette année, en tous cas, le festival voit la vie en rose : plusieurs des soirées du chapiteau se sont jouées à guichets fermés, la bière et le vin coule à grands flots dans les caveaux et bars, la météo a été clémente et le public incroyablement réactif…

Car c’est bien ce qui fait un des points forts du festival : un public incroyablement réceptif et participatif. Dans les coulisses, tous les artistes le disent. Sur scène, lorsqu’ils saluent, beaucoup sont émus. Et comme dans tout bon rapport, il y a échange, Face à un tel accueil, les artistes « se donnent» beaucoup plus. Ce concept de va-et-vient Oumou Sangaré, la grande chanteuse malienne l’a longuement défendu sur scène, dans un français approximatif, mais ô combien séduisant. Elle l’a également démontré dans une prestation époustouflante. Oumou Sangaré, c’est LA grande chanteuse du Mali. Lorsqu’une de ces cassettes paraît, c’est tout Bamako qui reprend en chœur ces chansons, sur les ondes radio et télé, dans la rue et dans les foyers. Oumou Sangaré, c’est aussi la porte-parole des femmes. Elle a chanté sur l’excision, sur les mariages forcés, sur les contraintes familiales de toutes sortes. A Cully, Oumou veut se faire comprendre, elle résume en français la plupart de ces chansons avant de les interpréter. La plupart sont issues de son dernier disque, «Seya» qui vient de paraître et qui intègre pour la première fois cuivres et autres instruments occidentaux. Sur scène, Oumou se présente par contre avec un groupe «traditionnel» – deux percussionnistes (l’un à la calebasse, l’autre au djembé), un joueur de n’goni, un flûtiste, deux choristes.

Finalement pas grand chose n’a changé depuis la première fois qu’on avait vu Oumou Sangaré il y a une quinzaine d’années dans un petit club veveysan. Oumou Sangaré a juste rajouté un guitariste électrique et un bassiste à sa formation. Mais Oumou Sangaré n’est plus la jeune fille fluette des débuts, c’est une femme mûre qui s’est imposée dans son pays à la force de sa volonté. Main de fer dans gant de velours comme on dit. Et son band a gagné en puissance. Avec une telle personnalité, de tels musiciens, nul besoin de batterie ou de synthétiseurs, ça groove tout seul. Somptueusement vêtue d’un habit blanc aux broderies sophistiquées, Oumou est aussi la meilleure ambassadrice de la mode africaine. Ainsi drapée, elle tournoie sur elle-même et entraîne toute l’audience dans la tourbillon de ces chansons aussi engagées que dansante. Avec elle, le temps prend un sérieux coup d’accélérateur et on a l’impression que sa prestation d’une heure trente a duré une demi-heure… Elle culmine sur «Wele Wele Wintou», une chanson traditionnelle dont Oumou Sangaré a complètement réécrit les paroles pour en faire une ode à la femme joyeuse et épanouie. Son morceau préféré… et le nôtre aussi du coup.

Lenine enflamme le Cully Jazz Festival

Déflagration musicale, vendredi soir, sous le chapiteau. Mémorable.

D’abord, il y eut Tcheka,  son charme, ses chansons entraînantes, subtiles, sa créolité et sa sensibilité à fleur de peau. Et puis, il y eut Lenine, son producteur, dans une formule scénique aussi minimale que… puissante. Une silhouette se glisse sur scène, saisit rapidement une guitare électrique et c’est parti… À ses côtés un bassiste, un batteur, un autre guitariste et maestro des samplers du nom de … Tolstoy. Surdoué, Lenine démontre d’emblée que les langages musicaux de son pays (samba, forro, maracatu)  comme ceux des grands courants internationaux (funk, reggae et rock) ne sont que de simples gammes, des outils de création. Ça joue fort, très fort et les deux premiers rangs du chapiteau ne tardent pas à se vider. Mais Lenine ne semble même pas s’en apercevoir tant il est entièrement dans l’instant, dans sa musique.

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La scène est régulièrement traversée par plusieurs « assistants» qui apportent de nouvelles guitares, fixent un câble, ajustent un casque… Grâce à eux, les musiciens délaissent les considérations techniques pour se concentrer sur la construction du spectacle, d’une précision implacable. Ils s’immergent totalement dans un crescendo de rythmes, de breaks, de sons, d’extraits folkloriques. Tolstoy fait glisser sa baguette sur le manche de sa guitare électrique, joue des effets de pédales ou de samples. Ces quatre-là semblent partis pour ne plus s’arrêter quand soudain c’est la pause: Lenine s’empare de sa guitare acoustique, vire ses acolytes et balance quelques ballades de son cru; histoire de montrer qu’il sait aussi faire ça.  Final en apothéose avec son hit «Alzira e a Torre» que ses fans brésiliens chantent à plein poumons. Les côtés de la salle tanguent, le public assis se lève pour saluer son héro, désormais totalement désinhibé. Lenine, ému, salue pour la énième fois le public décidément incroyable du Cully Jazz Festival.