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Voyage en Ethiopie, chapitre 3

Après Addis Abeba, nous sommes arrivés à Bahir Dar. Les manifestations se poursuivent. Pour ce soir, nous sommes confinés à l’hôtel car la ville est en deuil suite aux affrontements entre population et forces du gouvernement.

Lundi 9 août (suite)

fichier_000-4Je commence le livre de Nega Mezlekia « Dans le Ventre d’une Hyène » . Je me rends compte, si besoin était, que les problèmes de l’Ethiopie ne datent pas d’hier. « En 1958 – année du paradoxe -, je suis née en Ethiopie, dans une ville chaude et poussiéreuse du nom de Jijiga, qui anéantissait ses enfants ». Nega Mezlekia fait référence ici aux devins et aux exorcistes qui cherchaient à guérir Menen, la femme mourante de l’empereur Hailé Sélassié et avaient prescrit le sacrifice d’enfants « sans ecchymoses ni cicatrices »….

Une autobiographie marquée par les révoltes et les changements sociaux

Nega Mezlekia est un Amhara qui grandit en pays oromo. Il passa son enfance et son adolescence sous la fin du règne de l’empereur Haïlé Selassié, roi des rois et vainqueur du Lion de Judée. Celui qui tenait et tient encore un statut de héros en prend pour son grade sour la plume acérée de cet écrivain. A peine adulte, ce dernier eut le tort d’organiser une marche qui revendiquait que la propriété de la terre reviennent à ceux qui la cultivent. Une manifestation sévèrement remise à l’ordre par le régime d’Haïlé Sélassié qui fait étrangement écho aux événements qui se déroulent à l’heure actuelle dans le pays. Depuis plusieurs, années, l’Etat octroie aux investisseurs étrangers et indigènes des baux sur les terres cultivables jusqu’ici par les paysans, qui ne sont eux-mêmes considérés que comme de simples locataires.

40 ans d’espoirs et de malheurs

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Haïlé Sélassié

Cette étatisation des terres remonte à 1975 lorsque le Derg, la junte militaire qui renversa Haïlé Sélassié introduisit sa réforme agraire. La lecture de « Dans le Ventre d’une Hyène » montre comment le « socialisme à l’éthiopienne » vire rapidement à la terreur. Les atrocités auxquelles on été soumises le peuple éthiopien font froid dans le dos. Les problèmes ethniques  (entre oromo et amhara) sont déjà bien sensibles, les questions religieuses et l’ingérence des puissances étrangères (en particulier de la Russie et des USA) aussi. Si la politique d’Haïlé Sélassié a largement favorisé l’ethnie des rois abyssiniens (les Amharas), elle a du moins cherché à mélanger les ethnies, encourageant les Amharas à s’installer en terres oromo et les Oromos à venir travailler au Nord.

Un pays rural à 83%

En 1992, la chute de la dictature militaire a entraîné la scission avec l’Erythrée et le pouvoir est désormais aux mains des politiciens tigrés tout au Nord du pays. Globalement les choses s’améliorent: les grands axes routiers sont bitumés par les Chinois ou les Japonais, l’électricité s’étend un peu partout et les investisseurs affluent. Le gouvernement est largement soutenu par les Américains qui ont installé une base militaire à Arba Minch, base qu’ils ont fermé il y a quelques mois ……. Mais les investissements et les grands projets de développement agricoles font peu de cas des paysans (83 % de la population)  qui perdent leurs terres ou se voient taxer lourdement.

Aux alentours de Bahir Dar, les paysans-laboureurs se dépêchent d’entamer leur deuxième semaille, celle qui doit servir à nourrir leurs familles après qu’ils aient donné au gouvernement une bonne partie de leur première récolte.

Mardi 10 août 

img_2714Notre chauffeur avait insisté pour partir tôt. Le soir d’avant, les camions militaires étaient de nouveau légion à Bahir Dar. On quitte donc la ville, ses grandes avenues et ses palmiers avant 08:00 et on raie de notre liste de choses à voir les chutes du Nil. Un jeune du coin a été tué dans les manifestations. L’ambiance est au deuil. A 9:00, le chauffeur reçoit un coup de fil: la ville de Bahir Dar est entièrement fermée. Plus personne ne rentre ni ne sort.

Dehors, la pluie continue de tomber: les rizières ont remplacé les champs de céréales, la plupart des femmes n’ont désormais même plus de sandalettes, mais avancent et travaillent pieds nus dans la boue. L’ambiance est de plus en plus oppressante. le minibus, s’attaque aux derniers 60 km de route non bétonnée qui doit nous amener au site de Lalibela. Les ornières sont gigantesques et boueuses. De temps à autre, un camion-grue et un groupe d’ouvriers tentent de dégager la route dans un amoncellement de pierres. « Dans trois ans, la route est terminée » nous explique avec un grand sourire notre chauffeur. On peine à le croire au vu de l’immensité de la tâche qui reste à faire.