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Révolution africaine au Cully Jazz Festival

L’édition 2011 du Cully Jazz Festival se sera déroulée comme un long crescendo d’excellentes musiques. Côté jazz, il y eut des moments d’exception, dont  Tigran Hamasyan en solo au temple, l’incroyable contrebassiste israélien Avishai Cohen ou  Archie Shepp grand maestro parvenu au sommet de son art  à 74 ans! Mêlant classiques de son répertoire, blues (qu’il chante lui même et fort bien) et innovation avec l’incroyable Napoléon Maddox à la voix. Rarement rap –  ou plutôt spoken world  comme disent les Anglais –  n’a atteint un tel niveau de subtilité, de sensibilité, d’excellence. Chapeau! Eric Legnini avec la chanteuse à la voix marquée Krystle Warren a été le premier à développer les liens infinis qui lient la plupart des musiques à l’Afrique.

Le maestro Gilberto Gil avec son fils et le grand Jacques Morlenbaum à la contrebasse a débarqué en toute tranquillité. Pour un show grandiose. Extrapolant à partir de cette formule minimale, Gilberto Gil, chante, siffle, glisse dans des chants de gorge, frappe sa caisse de résonance comme une percussion ou ponctue ces sentences d’une seule note répétitive. Si vous avez raté la chose, le concert existe en disque sous le nom de Banda Dois. Il ne me semble pas que le disque soit distribué en France, ni même disponible sur Itunes mais il est téléchargeable légalement ici. Y figure entre autres un titre en français intitulé «La Renaissance Africaine».

Ça tombe bien parce que hier soir, vendredi 1er avril, le Cully Jazz baignait en pleine renaissance africaine. D’abord avec l’incroyable duo Ballaké Sissoko et Vincent Segal. Une première suisse et une première pour moi dans l’église du village. Ensemble, avec émotion, humilité et pas mal d’humour, le Malien, virtuose de la kora et le Français, champion du violoncelle, ont revisité les standards de la culture mandingue en les mêlant à leurs propres compositions. Thèmes classiques, évocations courtes ou nouveaux morceaux de Ballaké Sissko se sont enchaînés. Une subtile alliance entre les arpèges vertigineux de la kora et les mouvements d’archets ou les cordes pincées du violoncelle. Les yeux fermés, complices, les deux amis se laissent porter par leur inspiration, Ballaké ponctuant de quelques « hums » appréciateurs ces moments de félicités partagés.

Au Chapiteau, il faut quelques minutes pour s’adapter à l’ambiance débridée que  Seun Kuti et son big band composé de quelques anciens d’Egypt 80 et d’une flopée de jeunes musiciens est entrain de mettre en place. Evidemment on ne peut s’empêcher de comparer cette prestation à celle de son aîné Femi Kuti, présent l’an passé sur cette même scène. Là où Femi impressionnait avec un spectacle parfaitement rôdé,  calé à la seconde près, avec des danseuses et choristes renversantes, Seun Kuti semble évoluer au sein d’un big band beaucoup plus chaotique. Mais le chaos est savamment orchestré. Passé la transition d’une musique de recueillement à cette transe nigériane, on entre dans la musique sans ne plus pouvoir  lâcher l’affaire. C’est que Seun Kuti a hérité d’une bonne dose de charisme de son père. Danseur époustouflant, saxophoniste de bon niveau, il a la diatribe vindicative. Il fustige les bombardements en Lybie par un Occident qui cherche à oublier qu’il a enrichi Khadafi pendant de nombreuses années en lui achetant son pétrole et en fermant les yeux. Il défend les joints et éructe contre les autorités qui encouragent la vente de cigarettes, drogue légale. Mais surtout, Seun Kuti a décidé d’annoncer à l’Europe l’imminence d’une  révolution africaine en tournant autour d’un des morceaux fétiches de son tout nouvel album «Rise». Comme Martin Meissonier, fidèle ami et producteur de ses débuts, nous le disait il n’y a pas si longtemps «le groupe de Seun Kuti me fait parfois penser à l’Arkestra de Sun Ra». Jugez plutôt sur cette vidéo réalisée en 2005 aux Nuits de Fourvière:

Archie Shepp, Phat Jam in Milano, (Dawn of Freedom)

Gilberto Gil, «BandaDois» (WMI)

Ballaké Sissoko & Vincent Segal, «Chamber Music» (No Format)

Seun Kuti, «From Africa With Fury: Rise», Knitting Factory Records

Musique et politique: du Brésil au Cap-Vert

Juste pour rire: alors que l’ex-ministre de la culture brésilien, Gilberto Gil, ouvre vendredi  le festival de jazz de Cully dans une soirée d’ores et déjà sold out, Mario Lucio dont je suis une grande fan, annule ses concerts européens parce qu’il vient d’être nommé ministre du Cap-Vert… L’occasion de republier ici un article paru dans Le Courrier en décembre dernier et de souligner la trajectoire exceptionnelle de ce musicien hors norme.

Éminence grise de la musique capverdienne, Mario Lucio a été l’un des premiers à réunir les musiques de son archipel. Orphelin, ayant atterri dans une caserne grâce à un militaire ébloui par ses talents artistiques, Mario Lucio grandit seul, à l’écoute des autres. Plus précisément, à l’écoute de ces soldats qui arrivent de leurs différentes îles avec leur instrument sous le bras. Alors que son pays vit les premières heures de son indépendance, il recueille et apprend ces rythmes. Dix ans plus tard, au début des années 90, Mario Lucio est devenu avocat, mais reste musicien dans l’âme. Il fonde Simentera, le premier groupe capverdien qui fait fusionner ce qui jusque-là restait des répertoires bien distincts.

Le Cap-Vert, pays créé de toutes pièces par les Portugais au XVe siècle est devenu prospère grâce au commerce des esclaves. La diversité est un élément fondateur : les références européennes sont aux origines du pays et l’Afrique de l’Ouest est à deux pas…

Depuis qu’il avance à visage découvert, Mario Lucio ne cesse d’explorer ses liens au reste du monde. Sur son précédent opus, «Badyo», enregistré à Bamako, Mario Lucio s’est fait le chantre d’une Afrique en devenir. «L’Afrique n’est pas retardée. Il faut regarder combien de pays compte l’Afrique et combien sont en guerre. Il existe une Afrique urbaine, scientifique, moderne. Il y a des jeunes scientifiques à l’île Maurice, des jeunes entrepreneurs au Bénin, des historiens au Sénégal, Il y a une nouvelle génération d’Africains qui a une conception de la façon dont les continents doivent échanger, communiquer. La vision misérabiliste et d’aide n’est pas appropriée. La première aide serait un changement d’attitude vis-à-vis de l’Afrique.»

Après l’Afrique, place au monde. «Kreol» est le projet le plus ambitieux de Mario Lucio à ce jour. Le multi-instrumentiste s’y est offert un périple sur trois continents. Il a enregistré avec des musiciens africains (Toumani Diabaté, Cesaria Evora), antillais (Ralph Tamar et Mario Canonge), des Brésiliens (Milton Nascimento), Cubains (Pablo Milanès) et Portugais (Teresa Salgueiro). Il dessine les contours d’une musique universelle, parfois proche de chants sacrés, souvent festive, toujours stimulante. À l’image de cet artiste lumineux dont le fil conducteur cherche à : «ajouter la démarche de l’autre à la mienne». Et Mario Lucio de préciser : «Je pense vraiment qu’on doit essayer de voir le monde à partir du point de vue de l’autre, ou du moins de l’autre qui est en nous. Récemment Angela Merkel a dit quelque chose d’incroyable: «Notre effort d’intégration a complètement échoué». C’est sincère et c’est vrai. Toute l’Europe s’est mise à parler d’intégration, mais l’intégration est une forme de soumission. Elle était vouée à l’échec. L’intégration c’est dire «Tu vis chez moi, essaie d’être un peu comme moi !». Pourquoi ne dit-on pas : «Tu es venu me rendre visite alors qu’avant c’est moi qui suis venu chez toi. Comment pouvons-nous vivre notre différence?»

Un point de vue qui peut sembler utopiste, à l’heure où les identités nationales s’exacerbent partout en Europe. Mais l’écoute de «Kreol» prouve pourtant qu’un lien est possible entre les extrêmes., que des cultures à priori différente s’approvisionnent à une même source. «Je crois aux coïncidences cosmiques. Les choses arrivent dans plusieurs endroits au même moment. A l’origine du monde, il n’y a pas eu une seule Lucie, mère de tous les humains. Je pense qu’il y a eu plusieurs mères ou pères simultanément.»
Et comme on ne va pas le voir de si tôt en concert, on se contentera d’une petite vidéo. Bon là, c’est acoustique, avec un instrument traditionnel, un peu transe. Rien à voir avec les orchestrations soignées de son dernier disque. Mais elle vaut la peine d’être vue. Plutôt deux fois qu’une!

Mario Lucio, «Kreol», (Lusafrica/Musikvertrieb)