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Marc Perrenoud live au Ccs de Paris

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@Simon Letellier

Jeudi 29 septembre, le salle du Centre culturel suisse de Paris est presque complète lorsque Marc Perrenoud et ses deux complices, Cyril Regamey (batterie et marimba) et Marco Müller (basse), prennent place. L’espace de l’auditorium s’emplit de leur de leur cascades de notes, de leur présence intense. Le concert s’ouvre avec « Aegan », le morceau phare de leur nouvel album « Nature Boy » à paraître au mois de novembre.

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©Simon Letellier

Donnant la pulsation, les mains de Marc martèlent les touches, avec force et urgence. Les deux autres musiciens sont en symbiose. Ils soutiennent, répondent, accentuent les crescendos. Une forme de transe savante s’installe. L’espace de la scène, l’espace du public fusionne. A partir de là, les trois compères peuvent tout faire : des ballades lumineuses, des reprises inspirées dont « Les Feuilles Mortes » et le standard « Nature Boy » que Mister Perrenoud reprend en hommage à son compositeur Eden Ahbez plutôt qu’en allusion à la célèbre interprétation de Nat King Cole.

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@Simon Letellier

Eden Ahbez était une sorte de hippie, d’artiste vagabond explique Marc Perrenoud à l’assemblée. Un personnage finalement assez emblématique de ce nouvel album, imprégné de nature, préoccupé par les mélanges forcés de population. Marc Perrenoud a composé « Nature Boy » l’année dernière, alors que l’Europe est déjà submergée par les vagues de réfugiés et que la Méditerranée se transforme en cimetière pour migrants. Fiancé à une Syrienne, le pianiste s’interroge en musique sur la violence de notre quotidien, sur notre relation à la nature, les montagnes, la mer, leur immensité et leur force capables de nous broyer en instant. « Overseas » joué dans la deuxième partie de ce concert est d’ailleurs un autre moment intense du concert. En plusieurs mouvements, il décline des ambiances différentes, opposées, évoquant à la fois le calme et la tempête, la sérénité et le doute, la joie et la colère. Passé maître dans l’art de malaxer les genres, du classique au rock, le jazz de Marc Perrenoud est à la fois grandiose et profond.

Marc Perrenoud Trio, « Nature Boy » (Challenge Records int/Double Moon). Parution le 4 novembre.

Elina Duni, portrait et concert

Sa voix transcende la folklore albanais. Avec son groupe, constitué de la crème des musiciens de jazz suisses, elle propose des arrangements inédits, insolites et incroyablement séduisants. Elle c’est la chanteuse Elina Duni. Elle sera en concert à la salle des Fêtes de Renens (lausanne) ce soir. L’occasion de republier un portrait paru dans le Courrier il y a un peu plus d’année. Et surtout, allez écouter, ça en vaut la peine!

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Bojan Z, en solo, en trio…. bref, en excellente forme!

imagesLa pochette du dernier disque de Bojan Z dévoile la photo d’un oiseau, « Rosario ». Un spécimen de perruches que le pianiste serbe considère comme des refuges de l’âme. Ça tombe bien. « Soul Shelter » est justement le nom de son dernier album en solo. Ce soir, au Festival de la Cité, il présente deux concerts consécutifs, preuve de son éclectisme inspiré. Le premier en solo, le deuxième en trio avec en invité spécial, le violoniste suisse, Tobias Preisig. Explications.

Vous avez fait deux disques en solo. En quoi est-ce important pour vous ?
Bojan Z La préparation d’un disque, l’élaboration des compositions, c’est l’obsession d’un moment précis de la vie. Réaliser un disque permet de passer d’une histoire à une autre, de tourner la page. Dans le cas d’un disque en solo, il y a cette idée très peu modeste et un peu folle de chercher à faire quelque chose de différent de ce qui a été fait jusqu’à présent….

Pourquoi ce titre « Soul Shelter » (« l’abri de l’âme ») pour votre dernier album solo paru l’an dernier ?
Bojan Z Ce disque a commencé par une difficulté à accoucher de nouveaux morceaux. J’ai d’abord pensé que le déclin cbojan-z-soul-shelterréatif était arrivé ! Mais comme cela ne m’a pas mené très loin, j’ai creusé et je me suis rendu compte que je n’avais peut-être plus envie de communiquer avec mes semblables à travers la musique. De voir la condition actuelle de l’homme et de la planète, la misère humaine, morale et esthétique me bloquait. Je me suis donc naturellement tourné vers moi-même. Je me suis isolé des médias. Depuis la guerre en Yougoslavie, je ne les consultais de toutes façons plus beaucoup. J’ai donc chercher à  « abriter mon âme ». Là, j’ai pu constater que, fort heureusement, mon âme avait toujours des choses à dire. Elle était juste un peu bombardée par les particules nocives !

Vous avez été confrontés à des situations très difficiles par rapport à la Yougoslavie, votre pays d’origine. Pourtant votre musique reste joyeuse, vivante, chaleureuse ?
Bojan Z La musique des Balkans comporte ces deux éléments, la tragédie et la comédie. Je ne fais que perpétuer cette tradition ! Je suis de caractère déconneur et joyeux même si j’ai été confronté à une misère et à une bassesse humaine difficilement imaginable à la fin du XXème siècle.

 Certains des titres de vos chansons font rire, comme « Greedy » (« In Goods We Trust »). Est-ce une forme de critique sociale ?
Bojan Z Je suis un grand fan des Monthy Python comme beaucoup de gens de ma génération à Belgrade. Le titre des chansons est pour moi l’endroit où l’on eut le plus facilement se lâcher et suggérer des situations absurdes et néanmoins comiques. Ce titre fait partir de mes observations d’une des maladies premières du monde actuel : l’avidité.

Vous avez construit votre propre instrument le xénophone à partir du Fender Rhodes. Pourquoi ?
Bojan Z  Cela s’inscrit dans ma quête de faire quelque chose de nouveau, de différent. Je voulais trouver un instrument qui puisse produire les quarts de tons. En tant que pianiste, je joue d’un instrument qui ne me permet pas de jouer toutes les notes que j’entends. Je cherchais aussi à  faire sonner différemment un instrument au son connoté. Je l’ai accordé selon les sonorités que j’avais en tête. Le public a d’abord été dégouté, puis sa curiosité s’est réveillée. C’était en 2006. Beaucoup de gens on cru que j’avais inventé un nouvel instrument, mais en fait ce n’est qu’une adaptation du Fender Rhodes. Comme le xénophone est difficilement transportable, je règle et j’accorde à ma manière les Fender Rhodes mis à ma disposition lors des concerts.

Vous avez joué avec des musiciens originaires de beaucoup de cultures différentes, dont des musiciens nord-africains
Bojan Z Les premiers accords que j’ai entendus et que je ne pouvais pas faire au piano (hormis le blues  et la soul music) étaient ceux d’un enregistrement de musique égyptienne. Je devais avoir 12-13 ans et cela m’a énormément touché. Je ne sais pas pourquoi. Ensuite, quand jouais sur des pianos désaccordés, j’ai remarqué qu’ils se rapprochaient parfois des modes issus de la musique asiatique. Puis j’ai commencé à expérimenter avec des clefs d’accordage. Lors de l’enregistrement de mon premier album solo, « Solo Obsession », il y avait un accordeur sur place. Je n’osais pas toucher à un piano à queue, de peur de casser une corde. Il l’a fait pour moi. Lorsque vous entendez un piano de concert accordé de cette façon, je peux vous jurer que c’est à la fois horrible et magnifique.

Votre rapport aux musiques nord-africaines ?
Bojan Z Karim Ziad a pu m’expliquer avec des mots ce que je ne comprenais pas dans la musique maghrébine. Souvent les musiciens traditionnels ne savent pas expliquer ce qu’ils font (les rythmes etc). J’ai beaucoup appris en jouant avec els musiciens du Maghreb comme avec ceux de la musique improvisée. Disons que mon chemin est tout sauf fini.

Sur un même enregistrement vous pouvez partir dans le free jazz ou faire une reprise de Bowie, comment faites-vous ?
Bojan Z Je fais partie de ces musiciens qui pensent toujours en fonction du disque. J’aime bien voir un enregistrement comme quelque chose d’homogène. Je pense que le fil conducteur, c’est moi, tout simplement. J‘écoute énormément de choses différentes. Dès que j’ai commencé avec des musiciens de ma génération comme Noël Akchoté, Julien Loureau, on s’est posé la question de ce qu’on ne voulait pas faire plutôt que de ce qu’on voulait faire…On ne voulait pas faire une musique académique, on ne voulait pas refaire à la lettre près ce qui existait déjà. Automatiquement on s’est intéressé à ce qui restait : ça allait des musiques ethniques au free funk. Et on cherchait à comprendre pourquoi les musiciens procédaient de la sorte. Il me semble que ce genre de discussion, ce genre d’exigence est en forte diminution dans la nouvelle génération qui sort des écoles.

Vous-même avez pourtant fait des études de musique classique assez poussées?
Bojan Z Il y a une chose dont je suis très fier, c’est de ne pas avoir été bon à l’école. J’ai vraiment réussi de justesse. Quand ils m’ont remis mon diplôme, j’explosais de joie. Mes profs ne comprenaient pas, vu mes piètres résultats. Je me fichais complètement du diplôme, je savais déjà que ça n’allait pas me servir pour ce que je voulais faire. J’avais suivi le cursus parce que mes parents l’exigeaient. Je sautais de joie parce que c’était enfin fini. Peu après j’étais à Paris….

Que se passe-t-il dans votre tête quand vous reprenez un morceau comme « Ashes to Ashes » de David Bowie ?
Bojan Z J’aime m’inspirer des liens émotionnels en rapport avec ma vie, des gens que je rencontre, des odeurs, des couleurs. J’ai toujours dévoré les musiques. J’ai écouté mon premier disque des Beatles à l’âge de six ans. A l’âge de dix ans, je connaissais déjà tout le répertoire. A la suite des Beatles, j’ai découvert toute la scène anglaise ; Bowie faisait partie des musiciens que je suivais. Ce morceau m’est venu au moment où j’étais entrain de disperser les cendres de mon père dans la mer. Mon oncle essayait de se rappeler les paroles usuelles « ashes to ashes, dust to dust … ». Il n’y arrivait pas et, curieusement, ce morceau m’est revenu.

Vous avez été d’accord de faire cette rencontre à la Cité avec le violoniste suisse Tobias Preisig alors que vous n’êtes pas un grand fan de violon. Pourquoi ?
Bojan Z Je ne pense pas être un être fini. J’espère encore pouvoir évoluer ! Ma relation problématique avec le violon remonte à mes années d’étude. J’étais à l’école du matin au soir et, il y avait toujours un élève de âge de trois ou de huit ans qui est essayait de jouer à l’unisson avec le prof de l’autre côté de la paroi. Ce son m’a marqué très profondément. J’ai parfois joué avec des violonistes, mais j’ai du mal à être touché par le violon. Cela dit, je trouve l’approche de Tobias intéressante. Et je suis sûr qu’on va s’entendre.

Bojan Z solo. Place du Château, samedi 13 juillet, 18 h 45

Bojan Z trio avec Tobias Preisig. Place du Château, samedi 13 juillet, 22 h 15.

Vibrations est mort, vive Vibrations

Le numéro 1 de Vibrations paru en juillet 1991

Le numéro 1 de Vibrations paru en juillet 1991

Cette fois ça y est, l’annonce est officielle : le magazine Vibrations a mis la clef sous le paillasson. Bizarrement, l’annonce de cette mort me soulage. De méchantes rumeurs couraient depuis quelque temps déjà et je n’avais pas envie d’assister de l’extérieur (je n’y travaille plus depuis trois ans) à la lente agonie de ce magazine qui occupa tant de place dans ma vie. A lire les hommages et remarques sur Facebook, Vibrations a su rester jusqu’à la fin un magazine indépendant, de qualité et prescripteur.

Les souvenirs affluent : les débuts, les premières soirées hip hop et house à l’aube des années 90 dans « le temple du rock lausannois », autrement dit la Dolce Vita. Pierre-Jean Crittin et moi gravitions dans une saine ébullition entourés des DJs Mandrax et Jack O’Mollo, du photographe Benoît, des dessinateurs Noyau et Mix & Remix. A force de ressasser qu’aucun magazine musical francophone ne parlait de ces musiques qui nous excitaient tant, nous avons eu la prétention de vouloir faire ça nous-mêmes. Précisons que nous étions jeunes, utopistes et inexpérimentés. Nous voulions que Vibrations mette en avant ces filiations qui nous semblaient évidentes : du jazz au rap, du blues et du gospel au r’n’b, des musiques africaines à la house.

Le premier numéro, tiré à 10’000 exemplaires, fut vendu à la criée uniquement au Montreux Jazz Festival et au Paléo Nyon. Inutile de préciser que ce fut un fiasco financier mémorable… La couverture, signée Noyau, affichait un dessin jaune pétant sur fond bleu de Rob Gallagher, chanteur de Galliano. Galliano c’était ce groupe pionnier de l’acid-jazz londonien qui s‘offrait le luxe d’un vibe controller, soit un mec qui ne faisait pas grand chose, à part traverser la scène avec un bâton et une allure funky. Totalement superflu et en même temps indispensable ! Tout le paradoxe de l’époque.

Avec sa maquette noir-blanc, des dessins de Noyau et de Mix & Remix un peu partout, beaucoup de fautes d’orthographes, des nuits blanches et une ligne éditoriale qui se résumait à un base line foireux, « des rythmes etc », Vibrations était, de l’avis unanime des gens du métier destinés à disparaître avant même d’avoir pu fêter son premier anniversaire.

Vingt-deux ans plus tard, à l’heure où Vibrations ferme ses portes, il s’est imposé comme une référence dans la presse musicale francophone. Dire tout ce qu’il m’a apporté serait long, fastidieux et un peu nombriliste. Mais il y eut des rencontres incroyables, des régions entières du monde (comme le nord du Mali aujourd’hui à feu et à sang) qui se sont ouvertes à moi avec leur chaleur, leur énergie. Et puis surtout le travail accompli au quotidien avec des gens prêts à s’engager jour après jour.

J’ai lu l’autre jour sur Facebook un commentaire à propos de la disparition de Vibrations qui disait : « No more good vibrations ». Pas sûr. Vibrations était un magazine de passionnés qui attirait les passionnés, qu’ils soient lecteurs, pigistes, rédacteur en chef, éditeur ou graphistes comme Alex qui reprit le flambeau de Noyau et se démultiplia à la maquette pendant de nombreuses années. J’espère et je crois que l’école de Vibrations va permettre à ceux-là de transmettre toujours plus loin leur passion. Je souhaite en tous cas bonne chance et bon vent à tous les émules de Vibrations !

Mon disque du mois d’octobre: Kouyaté & Neerman

Ces deux-là ont du génie. Il y a trois ans, ils ont fait paraître un premier disque  déjà intrigant, baignant dans la culture mandingue. Le vibraphoniste David Neerman, connu dans les milieux jazz, soul parisien, rencontrait et dialoguait avec son alter ego africain, le balafoniste Lansine Kouyaté. Un musicien qu’on trouve dans toutes les bonnes sessions maliennes: de «Sarala» avec Hank Jones à «Red Earth» avec Dee Bridgewater.

Le nouvel opus de Kouyaté & Neerman, «Skyscrapers and Deities», qui paraît aujourd’hui, propulse les deux complices, adeptes de percussions à claviers dans une autre dimension. Les gammes, les harmonies et les systèmes d’échanges sont désormais maîtrisés : Kouyaté & Neerman s’affranchissent des règles d’un dialogue entre deux cultures. Ils osent la différence, délaissent la jam au profit de morceaux plus structurés et invitent des artistes qui sortent du cadre. Le dub poet anglais, originaire de Trinidad, Anthony Joseph, est l’un deux. Il déboule avec son franc-parler et sa diction soyeuse sur un titre consacré à Haïti. Groove, effets de distorsions, et poésie fracassante font penser que si Gil Scott-Heron était encore envie, il aurait tout de suite béni ses fils spirituels-là ! Puis le rythme ralentit, les deux complices s’offrent un clin d’œil à Gainsbourg sur «Requiem pour un Con» avant de repartir vers d’autres horizons musicaux. Kouyaté and Neerman sont devenus des navigateurs de l’espace. Ils ne se lassent pas de faire des escales sur la planète pour s’y approprier ici un rythme ou un air de transe, là un crescendo inspiré ou une atmosphère. Achetez leur dernier opus les yeux fermés et, surtout, ne les ratez pas s’ils font escale près de chez vous. A commencer par le Pannonica de Nantes, mercredi 26 octobre et le Café de la danse à Paris, jeudi 27!

Kouyaté & Neermann, Skyscrapers and Deities, No Format

Révolution africaine au Cully Jazz Festival

L’édition 2011 du Cully Jazz Festival se sera déroulée comme un long crescendo d’excellentes musiques. Côté jazz, il y eut des moments d’exception, dont  Tigran Hamasyan en solo au temple, l’incroyable contrebassiste israélien Avishai Cohen ou  Archie Shepp grand maestro parvenu au sommet de son art  à 74 ans! Mêlant classiques de son répertoire, blues (qu’il chante lui même et fort bien) et innovation avec l’incroyable Napoléon Maddox à la voix. Rarement rap –  ou plutôt spoken world  comme disent les Anglais –  n’a atteint un tel niveau de subtilité, de sensibilité, d’excellence. Chapeau! Eric Legnini avec la chanteuse à la voix marquée Krystle Warren a été le premier à développer les liens infinis qui lient la plupart des musiques à l’Afrique.

Le maestro Gilberto Gil avec son fils et le grand Jacques Morlenbaum à la contrebasse a débarqué en toute tranquillité. Pour un show grandiose. Extrapolant à partir de cette formule minimale, Gilberto Gil, chante, siffle, glisse dans des chants de gorge, frappe sa caisse de résonance comme une percussion ou ponctue ces sentences d’une seule note répétitive. Si vous avez raté la chose, le concert existe en disque sous le nom de Banda Dois. Il ne me semble pas que le disque soit distribué en France, ni même disponible sur Itunes mais il est téléchargeable légalement ici. Y figure entre autres un titre en français intitulé «La Renaissance Africaine».

Ça tombe bien parce que hier soir, vendredi 1er avril, le Cully Jazz baignait en pleine renaissance africaine. D’abord avec l’incroyable duo Ballaké Sissoko et Vincent Segal. Une première suisse et une première pour moi dans l’église du village. Ensemble, avec émotion, humilité et pas mal d’humour, le Malien, virtuose de la kora et le Français, champion du violoncelle, ont revisité les standards de la culture mandingue en les mêlant à leurs propres compositions. Thèmes classiques, évocations courtes ou nouveaux morceaux de Ballaké Sissko se sont enchaînés. Une subtile alliance entre les arpèges vertigineux de la kora et les mouvements d’archets ou les cordes pincées du violoncelle. Les yeux fermés, complices, les deux amis se laissent porter par leur inspiration, Ballaké ponctuant de quelques « hums » appréciateurs ces moments de félicités partagés.

Au Chapiteau, il faut quelques minutes pour s’adapter à l’ambiance débridée que  Seun Kuti et son big band composé de quelques anciens d’Egypt 80 et d’une flopée de jeunes musiciens est entrain de mettre en place. Evidemment on ne peut s’empêcher de comparer cette prestation à celle de son aîné Femi Kuti, présent l’an passé sur cette même scène. Là où Femi impressionnait avec un spectacle parfaitement rôdé,  calé à la seconde près, avec des danseuses et choristes renversantes, Seun Kuti semble évoluer au sein d’un big band beaucoup plus chaotique. Mais le chaos est savamment orchestré. Passé la transition d’une musique de recueillement à cette transe nigériane, on entre dans la musique sans ne plus pouvoir  lâcher l’affaire. C’est que Seun Kuti a hérité d’une bonne dose de charisme de son père. Danseur époustouflant, saxophoniste de bon niveau, il a la diatribe vindicative. Il fustige les bombardements en Lybie par un Occident qui cherche à oublier qu’il a enrichi Khadafi pendant de nombreuses années en lui achetant son pétrole et en fermant les yeux. Il défend les joints et éructe contre les autorités qui encouragent la vente de cigarettes, drogue légale. Mais surtout, Seun Kuti a décidé d’annoncer à l’Europe l’imminence d’une  révolution africaine en tournant autour d’un des morceaux fétiches de son tout nouvel album «Rise». Comme Martin Meissonier, fidèle ami et producteur de ses débuts, nous le disait il n’y a pas si longtemps «le groupe de Seun Kuti me fait parfois penser à l’Arkestra de Sun Ra». Jugez plutôt sur cette vidéo réalisée en 2005 aux Nuits de Fourvière:

Archie Shepp, Phat Jam in Milano, (Dawn of Freedom)

Gilberto Gil, «BandaDois» (WMI)

Ballaké Sissoko & Vincent Segal, «Chamber Music» (No Format)

Seun Kuti, «From Africa With Fury: Rise», Knitting Factory Records

Swiss Vibes, mode d’emploi

Une des raisons de mon silence sur ce blog ces derniers temps est que je suis entrain d’en constituer un autre!
Je m’explique. Il y a deux ans, alors que je travaillais encore à temps plein pour le magazine Vibrations, nous avions réalisé avec Pro Helvetia un CD intitulé Swiss Vibes. Sophie Hunger était sur le point de faire sortir son disque en France, d’autres artistes suisses émergeaient à l’étranger et l’on avait envie de sortir la musique suisse des clichés dans lesquels elle est encore souvent enfermée à l’étranger. Le CD avait été envoyé gratuitement aux abonnés du magazine et diffusé via le réseau de Pro Helvetia.

Deux ans plus tard, désormais installée en indépendante, me voilà de retour avec un nouveau Swiss Vibes. 19 titres enthousiasmants, from jazz to pop, pour montrer que la scène helvétique se porte toujours à merveille. Et pour étoffer l’opération, on a décidé de créer un blog (voir badge ci-contre), une page Facebook, bref de faire monter la sauce et d’amener plus de contenu sur les artistes participants à l’opération. Pour en savoir plus: allez visiter le blog swissvibes.org et devenez fan de la page Swiss Vibes sur Facebook. Et si vous aimez, partagez avec vos amis, collez des badges sur vos sites et blogs (instructions pour les badges sur ce lien).

Et bien sûr, bientôt de retour sur ce blog pour partagez avec vous mon disque du mois d’avril et mes coups de cœur du festival de jazz de Cully où j’ai déjà été subjuguée par le retour du vénérable, mais néanmoins toujours inventif Gilberto Gil en trio avec son fils et Jacques Morlenbaum! D’ailleurs ce soir, il y a Samuel Blaser, tromboniste suisse en première partie de Wayne Shorter. Qui dit mieux?

Le dos de Keith Jarrett au Montreux Jazz Festival

Je faisais partie hier soir des ultra-privilégiés qui assistaient au concert de Keith Jarrett, Gary Peacock et Jack Dejohnnette au Montreux Jazz Festival. Précisons d’emblée que je ne suis pas une spécialiste du la musique de Keith Jarrett. Loin s’en faut. Mais son aura est telle que cela m’intriguait.

Ouverture des portes: 18 h. Concert à 19 h précises. «Aucun retard et aucun bruit ne sont admis. Vous n’avez pas le droit de sortir de la salle pendant le concert, mais il y aura une pause de trente minutes». Les consignes sont strictes et répétées plusieurs fois à l’oreille de chaque spectateur par un staff, un peu sur les nerfs.  On pense que l’heure a été choisie pour cause de finale de coupe du monde. Eh bien non, nous informe Claude Nobs en personne: Keith Jarrett quand il est en tournée en Europe rentre se coucher chaque soir à Nice. Mon esprit se met alors à vagabonder: «Mais comment fait-il pour rentrer chaque soir à Nice? Est-ce qu’il a un jet privé?». Retour sur scène avec l’entrée des trois musiciens. Trois vétérans, grands et fins, en pantalon et chemises, sobres, austères. En les regardant marcher à grandes enjambées, on hésite entre les « trois mercenaires » ou les « trois messies ». Le public est en apnée et quand mon voisin fait tomber une pièce de sa poche, un frisson parcourt les rangs alentours. La réputation de Keith Jarrett d’interrompre des concerts pour tout bruit parasite est légendaire. Tout sourire, Keith Jarrett s’assied pourtant à son piano, dos au public. Et ça démarre. D’abord normalement: comme un trio de jazz qui joue depuis 27 ans ensemble, avec virtuosité et complicité. Et puis l’homme commence à murmurer puis à bouger. Son dos se voûte, sa tête disparaît derrière ses épaules avant qu’il ne se relève à moitié, comme un oiseau cherchant à s’envoler, mais dont les pattes sont irrésistiblement aimantées aux touches du piano. Cette gestuelle impresssionnante, directement connectée à la musique continuera tout au long de la prestation. Comme si l’homme n’était que l’extension de son piano, qu’il était possédé et qu’il ne faisait que jouer ce qui lui est dicté. Du yoga. Et puis arrive une ballade, une de ces ballades (ne me demandez pas laquelle, je n’en sais rien) dont la mélodie tient sur trois notes. Entre lesquelles la contrebasse de Gary Peacok s’insère, s’entrelace, s’immisce et se délace. On se perd, on se noie dans cette ballade. Et c’est déjà la fin du premier set. Les trois hommes se lèvent, saluent jusque par terre et ressortent à la queue leu leu sans qu’un mot n’ai été échangé.

En ouverture du deuxième set, retour de Claude Nobs qui nous signale que le maestro  a manifesté son étonnement face au silence du public. L’autorisation d’applaudir est accordée. Retour des trois musiciens. Même rigueur, même sobriété, même mutisme envers le public. Soulagé, celui-ci ose applaudir à chaque fois qu’il reconnaît un thème et du coup le trio se relâche un peu. Mais ça vole toujours très très haut. Et je suis à nouveau happée par ce tourbillon musical, vibratoire et forcément spirituel. Happée par cette drôle de fascination pour ce dos qui semble catalyser toutes les énergies et les inspirations de ces trois cerveaux. Et, alors que les caprices de la star nous faisaient sourire en début de concert, on en vient presque à regretter le silence tendu d’appréhension qui sévissait dans la salle au premier set. Une intensité supplémentaire. Franchement,  je n’ai jamais vu un concert de cet ordre-là.