Archives du blog

Maloya power

Lindigo, inventeur du power maloya

Sur l’île de la Réunion, on aime bien faire les choses en grand. Les rouleaux des vagues sont impressionnants, le rhum coule à flot, la musique est partout et les festivals s’enchaînent. Après le IOMMA, marché des musiques de l’océan Indien, place au Sakifo qui prend ses quartiers sur 6 scènes en bord de mer. Impossible de tout voir donc dans ce festival soirée où s’enchaînent les têtes d’affiche – Catherine Ringier, Ayo et Earth Wind and Fire – les valeurs sûres – Calypso Rose, Sharon Jones –  et les découvertes Sully and The Chamanes, Sia Tolno.

A côté du gratin international, la scène locale n’est pas en reste. Christine Salem – encore elle – fait une apparition dans le show de Moriarty. Elle démarre a cappella et c’est tout de suite le frisson. Elle enchaîne en chorus sur une chanson cajun traditionnelle. Ce sont d’abord les percussions maloya qui rentrent, tel un roulement de transe insidieux, puis l’air de rien sa voix passe devant. Le contraste entre son chant blues et celui clair de Rosemray Standley fait mouche. Moriarty est aussi venu pour enregistrer avec Christine Salem. Si un disque sort réellement de cette rencontre, il ne pourra que confirmer que Christine Salem a la stature d’une très grande dame.

Un peu plus tôt dans la soirée, Maya Kamaty, la fille de Gilbert Pounia (leader de Ziskakan) ouvre la soirée sur une petite scène. Guitare acoustique, percussions réunionnaise, elle distille un folk-maloya d’excellente facture. Calme, sereine, cette jeune femme impressionne par son assurance. Comme si tout cela était naturel, sa voie tracée..

Lindigo, programmé en dernière minute en remplacement d’un Finlay Qaye qui n’a pas eu son avion, est le groupe phare de la Réunion. Un groupe familial emmené par Olivier et Loriane Araste dans la lignée des « vieux » groupes traditionnels (Gramoun Lélé, Lo Rwa Kaf, Gramoun Sello etc). A la différence près qu’il a inventé un nouveau concept: le power maloya, autrement dit une forme mutante de maloya sous amphétamine! Incroyablement énergique, ce maloya se propage par ondes au public qui bouge comme s’il était à un concert punk. Percussions-voix, voix-percussions: on pense connaître la formule. jusqu’à ce qu’un kamele n’goni et un balafon apparaissent. Et même un sax tenu par un certain Pinpin, membre en son temps de FFF et exilé depuis comme tant d’autres de ses compatriotes sur l’île. Car Lindigo c’est aussi tout ça: un gros chaudron de maloya dans lequel sont absorbés funk, afrobeat, sonorités ouest-africaines. Quant aux danses traditionnelles, elles illustrent parfois des luttes gestuelles qui ne sont pas sans faire penser à la capoeira. Bref, un show qui laisse pantois. Comme en atteste la vidéo ci-dessous (prise à Lafayette, USA):

Evidemment le maloya ne serait pas correctement représenté au Sakifo si Danyel Waro n’y était pas présent. Pour ce faire, il faut se lever tôt et se rendre au bout de la jetée de Saint-Pierre à 9h où a lieu le Risofé (entendez « riz chauffé »), rendez-vous dominical où l’on réchauffe les restes de la veille. Et c’est vrai qu’un concert de Danyel Waro à la Réunion, c’est comme une messe. Le public connaît les paroles par cœur et Danyel Waro peut s’amuser au jeu du call and response avec ses musiciens comme avec le public. Entouré de ses quatre musiciens (dont deux de ses fils), le temps file au rythme du rouler avec la mer et le ciel bleu en toile de fond. On danse, on rit en chante, déjà dans des effluves de rhum. Plus que tout autre Danyel vit la maloya, avec humilité, avec sincérité. Sa voix monte, son corps tremble et l’émotion est toujours à fleur de peau qu’il chante a cappella, accompagné par son fils à la kora ou sur un roulis de percussions. Grâce à lui, le maloya est devenu un genre reconnu de tous (il est même classé depuis 2009 au Patrimoine culturel Immatériel de l’Humanité), grâce à lui et à tous les autres le maloya n’a jamais été aussi vivant, aussi créatif, aussi moderne. Longue vie au maloya!

Susheela Raman et Christine Salem ont conquis Réunionnais et music business

A L’île de la Réunion dans le cadre du IOMMA (2ème marchée des musiques de l’Océan Indien, qui s’est tenu du 29 au 31 mai), ce sont les femmes qui ont fait sensation.

Susheela Raman a emmené le public du Kabardock dans un show indo-rock foudroyant. Un peu avant, sur la terrasse de l’hôtel Iloha, elle nous racontait ses déboires lors de son récent passage en île Maurice. Son dernier album en date,  » Vel « , contient deux thèmes traditionnels tamouls,  » Paal « et  » Ennapane « .

La vidéo ci-dessous vous donne un aperçu de « Paal »:

Lors d’une cérémonie tamoule traditionnelle, peu avant son arrivée sur l’île, des jeunes hindous ont eu la mauvaise idée de jouer la version de Susheela Raman en lieu et place de l’original. Les conservateurs tamouls n’ont pas aimé et l’ont fait savoir. L’organisateur, a pris de peur a demandé à la chanteuse de ne pas jouer ces morceaux ou d’annuler purement et simplement son concert. Bien que blessée, Susheela a quand même accepté de monter sur scène pour ne pas décevoir son public (le concert était complet). En guise de protestation, elle et ses musiciens osèrent deux minutes de silence devant une audience médusée.

A l’île de la Réunion, pas de censure et Susheela Raman en profite pour se lancer dans un show énergisant. Dans cette région du globe où les rythmes empruntent autant à l’Afrique qu’à L’Inde, elle est vite au diapason de son public. A sa gauche deux musiciens du Rajasthan, un chanteur et un percussionniste à la frappe aussi percutante que puissante. A sa droite, son compagnon et redoutable guitariste, Sam Mills, balance des accords impressionnants et des effets de sons en tous genres. De sa voix soul, formée à l’école classique indienne, Susheela prend la scène avec fermeté, conviction, détermination.

Le lendemain, Christine Salem accompagnée de ses rouler et kayamb démontre la puissance incantatoire et hypnotisante de sa tradition : le maloya. Elle découvre adolescente cette musique des anciens esclaves de la Réunion et ne l’a jamais quitté depuis. Aujourd’hui devenue une des plus grandes ambassadrices du genre, elle travaille également à retrouver les pans perdus de son histoire, de ses liens avec d’autres régions de l’océan Indien, des Comores à Madagascar.

Au fil des années, sa démarche s’est affinée. Son big band est devenu quartet et son tour de chant a gagné en précision et en force. Avec le look d’une héroïne d’un film de Tarantino, Christine Salem chante de sa voix grave les langues qui l’habitent : créole, swahili, arabe. Derrière elle les tambours roulent, percutent et le public – constitué pour moitié de professionnels de la musique et pour l’autre de Réunionnais –  est galvanisé. La délégation sud-africaine n’y tient plus et ses lance dans des danses zoulous. Ce soir-là au théâtre Luc Donat, le vaudou a résonné bien au-delà de l’île de la Réunion. De quoi prouver définitivement que les musiques de l’océan Indien ne sont pas un vain concept.

Danyel Waro à l’écoute des Mondes

J’ai rencontré le grand Monsieur du Maloya en novembre dernier. Son interview a été diffusée dans l’émission de Vincent Zanetti, « l’Ecoute des Mondes » sur la RSR2, dimanche dernier. Elle est « podcastable » ici.

Quant à la version papier publiée dans Vibrations, elle est disponible en PDF là: Danyel Waro

L’écoute de son dernier disque reste toujours hautement recommandée.

Bonne lecture et bonne écoute!

Mon disque du mois d’octobre: Danyel Waro

C’est marrant depuis la rentrée, j’ai complètement oublié d’alimenter cette chronique « disque du mois ». Peut-être parce que la musique devient de plus en plus immatérialisée, peut-être parce que l’exercice est plus approprié au format « magazine » qu’au format internet. Sort pourtant ces jours un disque qui montre un avenir possible pour le CD. Je veux parler du double album de Danyel Waro. Un double CD en forme d’OVNI, affranchi de toutes contraintes économiques et qui ose, par exemple, des morceaux de 21 minutes. Il faut dire que Danyèl Waro est un cas à part: une voix, une voix habitée, qui ne peut être formatée, qui ne peut se taire. Grand ambassadeur de la créolité et du maloya, cette musique de transe de la Réunion qui refuse de se taire, Danyel Waro ouvre désormais sa musique aux autres. «Aou Amwin», littéralement «De toi à moi», est un album intime qui prend aux tripes et au cœur. A «Veli» signé Titi Robin succède ainsi un chant traditionnel puis, plus loin, une composition de A Filetta. Le chœur corse est d’ailleurs l’invité de marque de cet album-jalon. Evidemment se dit-on, à peine les premiers chants du chœur entonné. Les spiritualités de ces deux îles se devaient de se rencontrer. Du maloya au chant mystique, les accélérations, les changements d’ambiance et les évocations varient. Si Fela avait croisé Sun Ra, le choc n’aurait pas été moins sismique. Une fois lancé Danyel Waro ne s’arrête plus.  À signaler enfin le morceau «Mandela» interprété en compagnie du rapper sud africain Tumi. Fulgurant. A l’image de la pochette, assemblage de têtes sculptées posées sur du sable, comme des bouddhas émaciés et bruts perdus sur une petite île océanique…

Danyel Waro, «Aou Amwin» (Cobalt/L’Autre Distribution)