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Tous pour Musiques Métisses !

image_383festival-musiques-metisses-2010S’il est un souvenir musical qui m’a marqué, c’est bien celui de Salif Keita qui, à peine entré sur la grande scène du Festival Musiques Métisses d’Angoulême sous un soleil de plomb, vêtu d’un costume deux pièces blanc, s’agenouillait, sans dire un mot, pour embrasser le sol, manifestant ainsi de son immense respect pour le festival, pour son directeur Christian Mousset, pour le public et pour la ville d’Angoulême. C’était en mai 2010. Vingt-six ans plus tôt, en 1984, Salif Keita donnait son premier concert en France. Un concert symbolique, un concert mythique qui marquait le lancement de la carrière du futur auteur de « Soro » (1987), du futur grand chanteur malien adulé dans le monde entier.

Comme un vieil ami

Le Festival Musiques métisses je l’ai côtoyé, fréquenté assidument à certaines périodes, parfois délaissé  – comme un vieil ami qu’on ose parfois négliger car le lien ne sera jamais vraiment rompu. Seulement voilà, aujourd’hui pour des raisons extérieures, le lien semble bien mal en point. Musiques Métisses, qui venait de fêter ses quarante ans d’existence, n’est plus. Du moins plus pour l’instant. Les politiques ont décidé de fermer les vannes face aux problèmes financiers récurrents de la manifestation, qui rappelons-le, hormis les concerts de la grande scène, proposait de multiples activités gratuites : concerts dans les écoles, dans les EMS, débats et conférences autour de la littérature africaine (Littérature Métisses).

Il est évident qu’une manifestation comme Musiques Métisses ne peut pas être économiquement viable. Il est évident qu’une manifestation comme Musiques Métisses est beaucoup plus qu’un simple festival de musiques.

Musiques Métisses c’est une utopie, un grand rassemblement d’artistes et d’activistes musicaux convaincus que la musique, les actions sur le terrain pouvaient permettre le dialogue, l’échange, la mixité. Décider de ne plus soutenir Musiques Métisses, c’est choisir de baisser les bras et de se renfermer encore un peu plus dans la morosité ambiante de cette année 2015, décidément bien déprimante.

L’île des possibles

Quant à la musique, elle a toujours été la garante des bonnes vibrations de ce monde éphémère que l’équipe du festival construisait chaque année avec attention, amour et détermination sur l’île de Bourgine pendant les trois jours du week-end de la Pentecôte.

Dans les années 90, j’y ai découvert les cuivres déjantés de Gangbé Brass Band, fanfare improbable qui vient justement de renaître de ses cendres avec la parution d’un nouvel album et d’un documentaire d’Arnaud Robert. J’ai aussi succombé à la fureur des koras électrisées de Ba Cissoko, à l’ambivalence de la voix mutante de Jimmy Scott, au charme envoûtant de la sublimissime et bouleversante chanteuse tchadienne Mounira Mitchala.

Et puis il y avait tous ses « vieux » groupes que Christian Mousset ne pouvait pas s’empêcher de ressusciter : Le Super Rail Band de Bamako, les Bantous de la Capitale, la Camerounaise Anne-Marie Nzié, le Réunionnais Granmoun Lélé (et plus récemment l’atypique Menwar), le Guinéen Mamadou Barry ou le vertigineux guitariste malien Djelimady Tounkara. Evidemment, l’an dernier, lorsque les Ambassadeurs du Motel de Bamako décidèrent de se reformer le temps d’une tournée, ils ne purent que faire escale sur l’île de Bourgines. Je n’y étais pas et je le regrette.

Ce qui sauve les Africains…..

L’annonce de la fin de Musiques Métisses fait remonter d’autres souvenirs comme cette édition 2012 où la Tunisienne Emel Mathlouthi, connue pour son engagement dans les révolutions arabes, lâchait :. « Même si le soleil trompeur de la révolution va peut-être nous brûler…» avant de s’interrompre, émue, et de reprendre avec « Halleluja » de Léonard Cohen à la guitare sèche. Sur une autre scène Denis Péan, chanteur et poète de Lo’Jo s’exclamait: «  Il est des mots qui font rêver, comme identité et des mots qui agacent comme “identité nationale“ ».

2010 encore et l’énergie fulgurante et communicative du big band de jeunes guinéens Les Espoirs de Coronthie ou une longue interview avec Emile Biayenda, batteur et leader des Tambours de Brazza qui me racontait son incroyable trajectoire, assis sous un arbre de l’île.

Agir

Il y a bien plus longtemps, lors de l’un de mes premiers entretiens avec lui, Christian Mousset me disait: «L’Afrique ça m’éclate. La première fois que je me suis rendu en Afrique francophone, j’ai noté toutes les expressions qui me faisaient rire. Ce qui sauve les Africains du désespoir, c’est le rire». Alors si vous avez encore envie de rire, de découvrir des musiques, de partager des émotions et de déguster dans la même soirée un bon poulet Yassa et une fouée régionale, c’est très simple, précipitez-vous sur la page Facebook « Soutien à Musiques Métisses » et suivez son actualité!

Enfin, un très grand merci et bravo à la journaliste de Marianne, Frédérique Briard qui est la première à avoir osé dire « non » et à s’être mobilisée contre la disparition du festival.

Mamadou Barry, so cool…

Je viens d’arriver au Festival Musiques Métisses d’Angoulême, un de mes festivals préférés, toutes catégories confondues. L’année passée, à ce même festival, j’avais été séduite par le génial saxophoniste guinéen Mamadou Barry. N’ayant pas trouvé preneur, son interview est restée dans mes tiroirs. À l’heure où bon nombre des pays africains vont fêter leur 50 d’Indépendance, je me suis dit que le témoignage de Maître Barry valait la peine d’être publié. Ce tout grand Monsieur de la musique guinéenne avait vingt ans au moment de L’indépendance de la Guinée et a vécu la révolution culturelle de Sékou Toué de l’intérieur.

Mamadou Barry, comment avez-vous vécu le tout début de l’Indépendance ?
Mamadou Barry Je faisais mes études dans une mission catholique à Conakry quand l’indépendance est arrivée : les Français ont quitté le pays dans un délai d’une semaine. Donc toute l’administration disparaissait d’un coup. Les meilleurs éléments ont été recrutés dans les écoles et on leur a fait suivre une formation express pour pouvoir les envoyer transmettre leur savoir en brousse. J’ai été envoyé dans un village à une cinquantaine de kilomètres de là, à Maneah. C’est là que j’ai attrapé le virus de la musique. J’ai vu Kelitigui Traoré jouer du saxophone et il m’a ensorcelé. Sékou Touré avait recruté un excellent saxophoniste antillais, Honoré Kopé, pour l’aider à mettre en place la musique guinéenne, constituer l’orchestre national. Tous les dimanches, il venait dans le village où je travaillais pour m’apprendre à jouer. Dès que j’ai pu, j’ai commencé à organiser des petites soirées pour faire danser les gens du village. Mes élèves étaient là. Ça faisait plaisir.Mon répertoire était assez limité, mais l’essentiel, c’était de jouer du sax. Comme nous étions en brousse, c’était très sec et il y a beaucoup de poussière. Alors, on devait s’arrêter régulièrement pour arroser le sol. Une fois l’arrosage terminé, on reprenait et l’on pouvait danser ½ heure environ avant que la poussière ne revienne. Le lendemain, je retrouvais mes élèves en classe, mais là c’était du sérieux. Mon surnom de Maître Barry me vient de là. C’étaient des bons moments. Ça a été dur de quitter.

Ce sont les seules études de saxophones que vous ayez entreprises?
Mamadou Barry Plus tard, dans les années 72-73, dans le cadre de la coopération avec la Chine et la Corée, Sékou Touré a fait venir des professeurs coréens qui nous ont appris à déchiffrer une partition. La communication était difficile, mais on s’est débrouillé.

C’est à ce moment-là que vous êtes revenu à Conakry ?

Mamadou Barry Il était très très difficile pour un enseignant de revenir sur Conakry parce que la mission était d’éduquer les populations en brousse et non à la capitale. J’avais fait des demandes pour être affecté à Conakry, en vain. Jusqu’au jour où un orchestre a eu besoin d’un saxophoniste. À ce moment, tout c’est arrangé. J’ai immédiatement été muté.

Plus tard on m’a même m’a confié la direction du Khaloum Star, le dernier orchestre à être financé par le gouvernement. On faisait du soussou, de l’afrobeat. J’ai été convaincu par l’afrobeat quand je suis allé au festival panafricain de Lagos en 1977. Puis j’ai été au Festival mondial de la jeunesse à La Havane et le son montuno m’a aussi beaucoup inspiré.

Beaucoup de musiciens africains se sont retrouvés au 11ème festival mondial de la jeunesse et des étudiants de la Havane en 1978. Comment vous remémorez-vous cette expérience ?
Mamadou Barry Nous étions 1800 musiciens et artistes. 1800 pour représenter dix pays d’Afrique de L’Ouest au 11ème Festival mondial de la jeunesse et des étudiants de la Havane en 1978. Arrivés par avion à Oran, on nous fit embarquer sur un bateau russe de sept étages. Je me rappelle encore de son nom, le Nakimo. Le voyage dura dix-sept jours. C’était de la folie. Il y avait plusieurs boîtes de nuit et des orchestres se produisaient non-stop sur le grand pont. Tu dors, tu te réveilles et tu trouves toujours quelqu’un pour jouer. Les Congolais étaient là avec les Bantous de la Capitale. Pour représenter la Guinée, il y avait le Bembeya Jazz et Kelitigui Traoré.

Quel est votre point de vue sur Sékou Touré?
Mamadou Barry Sekou Touré avait mis la culture au-dessus de tout. Les Ballets africains et les orchestres nationaux, tout marchait comme sur des roulettes. Depuis qu’il n’est plus là, la culture a décliné. C’est trop difficile pour nous d’être indépendants dans la situation actuelle en Guinée.

Avez-vous connu Miriam Makeba, alors qu’elle résidait en Guinée ?
Mamadou Barry Je l’ai connue, mais je n’ai pas joué avec elle. Elle venait nous voir jouer dans les boîtes. Elle nous demandait parfois des morceaux guinéens qu’elle pourrait interpréter.

Elle donnait beaucoup de concerts?
Mamadou Barry Oui, mais surtout à l’extérieur. Sinon, à Conakry, elle jouait dans les grandes soirées officielles, lors des banquets, pour saluer l’arrivée de chef d’états. À chaque fois qu’un officiel rendait visite à Sekou Touré, il organisait un spectacle au Palais du Peuple et des banquets. Il adorait danser. Le comité national faisait le programme et, si cela ne lui convenait pas, il rectifiait. À cette époque, il n’y avait pas encore les maquis et le soir, on jouait dans la cour des maisons des jeunes. On allait aussi jouer dans les régions. Sekou Touré aimait beaucoup mon style, parce que nous faisions aussi de la variété et de la salsa. Nous étions les plus jeunes et nous étions aussi l’orchestre de la capitale. On était de la partie à chaque soirée officielle !

Qu’est-ce que le Gombo Jazz ?
Mamadou Barry Le Gombo Jazz rassemble pas mal d’ex-musiciens des grands orchestres nationaux. Il a été créé à l’occasion du départ du chef d’escale de la Sabena, en 1992. On m’a demandé de monter un groupe de jazz pour une fête d’expatriés. J’ai appelé quelques musiciens. On a répété une semaine et les gens ont beaucoup aimé. Alors j’ai proposé que l’on continue. Et nous jouions régulièrement dans une boîte : la Fourchette magique.

Vous avez toutefois préféré enregistrer votre nouvel album avec des jeunes ?
Mamadou Barry J’ai fait le tour des boîtes et j’ai repéré ceux qui jouaient le mieux, ceux qui pouvaient m’apporter quelque chose. Ils ont tous environ 25 ans, mais sont très professionnels.

Tous les jeunes semblent vous apprécier ?
Mamadou Barry Je fais encore plein de choses avec les jeunes. En septembre 2008, je me rappelle, je devais prendre l’avion pour aller faire le mix de mon album, J’avais déjà tous mes bagages dans la voiture quand des jeunes sont arrivés en courant chez moi en me disant : «Tonton, on a loué un studio, il faut que tu viennes faire du sax». J’ai essayé de refuser, mais ils ont insisté, alors j’y suis allé. J’ai enregistré 20 minutes et puis je suis parti prendre mon avion.

Votre surnom, Maître Barry, ça vous plaît ?
Mamadou Barry En fait, j’ai un autre surnom, Arôme Maggi ! On m’appelle toujours pour renforcer le goût particulier de chaque orchestre. Le Bembeya Jazz a eu recours à mes services, les Amazones ont eu recours à moi, Kelitigui Traoré aussi. On peut me mettre à toutes les sauces !

Quel était votre relation avec Momo Wandel ?
Mamadou Barry Momo Wandel a joué avec mon père. Ils ont grandi ensemble. Il était le saxophoniste de l’orchestre de Kelitigui Traoré. C’est là qu’on s’est connu. Il m’appelait pour que je vienne le voir chez lui et qu’on bavarde parce qu’il avait vu en moi quelqu’un qui pouvait le remplacer. Il a commencé à avoir du succès à un âge très avancé. On a sympathisé malgré notre différence d’âge. C’était comme un oncle. Ensuite j’ai participé à un hommage pour lui, mais ce n’était pas facile car on voulait que je joue de l’alto comme lui alors que je préfère le ténor.

Sur votre dernier disque, vous reprenez la chanson Take 5. Pourquoi ?
Mamadou Barry J’aime bien ce saxophoniste et je me demandais si je pouvais me mesurer à lui. Si ça passait, tant mieux et si ça ne passait pas, c’est qu’il me reste encore du boulot à faire. J’ai changé le beat et j’ai mis un rythme traditionnel de chez nous, au lieu de jouer la batterie on a utilisé une calebasse.

Vous êtes un grand amateur de jazz ?
Mamadou Barry Mes trois courants musicaux préférés sont la salsa, l’afrobeat et le jazz. Je suis un bon salsero. Je danse bien la salsa. J’aime exécuter, jouer l’afrobeat parce que la vitesse de ce rythme me fascine. C’est comme un cheval au galop. J’écoute Coltrane, Charlie Parker, Dave Brubeck, Sydney Bechett. À l’époque, il était difficile de se procurer les disques de jazz. Le fils de Sekou Touré avait une bonne collection de jazz..

Le seul disque de Mamadou Barry sous son nom est paru l’année passée à l’initiative de Christian Mousset, directeur du Festival Musiques Métisses. Ref : Mamadou Barry, «Niyo», World Village.

Viva Musiques Métisses!

S’il est un festival que j’aime, c’est bien le festival Musiques Métisses d’Angoulême. Pendant quatre jours, c’est comme si cette petite ville de Poitou-Charentes se transformait en un petit coin d’Afrique…

Mounira Mitchala
Mounira Mitchala

Cette année, la chaleur aidant, on s’y croyait vraiment. Sur l’île de Bourgines, dès l’après-midi, il y a toujours quelque chose à faire : les conférences et débats passionnants sous la tente de Littérature Métisses avec cette année, la présence remarquée de l’écrivain haïtien Dany Laferrière et de l’Américain Jake Lamar. Ou simplement flâner en regardant déambuler les Grandes Personnes, marionnettes géantes de Guinée. Avant le festival proprement dit, plusieurs des artistes ont été invités à des résidences : ils se sentent donc un peu «chez eux» et fraternisent avec les Angoumoisins.

Ainsi Maître Barry, génial saxophoniste de Conakry a joué avec les enfants comme devant les petits vieux des maisons de retraite et en garde un souvenir ému. Le soir de son concert « officiel», sous le chapiteau du Mandingue, ils sont nombreux à être venus le voir avec son combo de jeunes musiciens, dont un joueur de balafon et un bassiste stupéfiants. Mamadou Barry, en maître de cérémonie décline jazz, musique guinéenne et afrobeat avec autant d’aisance. Jugez plutôt dans cet extrait filmé par Mondomix!

La veille, ce furent ces jeunes compatriotes, les Espoirs de Coronthie, qui emballèrent le public avec leur soussou endiablé, leur trois chanteurs aux voix bien distinctes, mais complémentaires, leurs instruments de percussions et leur jeune prodige à la kora: Kandia Kouyaté.
Sur la grande scène, la sensation de l’année fut sans doute le trio constitué de Juldeh Camara, joueur gambien de riti (violon à une corde), de Justin Adams (guitariste de Robert Plant, arrangeur de deux des albums de Tinariwen) et du percussionniste Martin Barker. Ces trois-là balancent un rock africain comme on n’en a encore jamais entendu avant, à la fois branché sur les forces ancestrale et farouchement électrique.

Mais les «vieux» n’étaient pas en reste. Khaled, en chemise blanche, souriant, décontracté, entouré d’un big band acoustique, prouva qu’il tenait bien à faire un retour fracassant, un retour auquel on osait plus croire… Quant à Alpha Blondy, c’est deux heures de show reggae impeccable qu’il balança devant une salle pleine de fans. Et même si, comme moi, vous n’êtes pas une fanatique de reggae africain, vous auriez succombé à cette décharge de rythmes et de diatribes… La grande diva Oumou Sangaré est d’ailleurs venue sur scène saluer le chanteur ivoirien. Oumou Sangaré qui venait de le précéder avec son groupe malien. Elle en imposa comme à l’accoutumée. Des mélodies imparables, un tourbillon de rythmes et de cordes à la fois ancestrales et modernes et une façon tellement distinguée de lancer ses calebasses au-dessus de sa tête qu’on en reste magnétisé. Magnétisé encore par la classe de la jeune Mounira Mitchala, chanteuse tchadienne et protégée du Festival Musiques Métissses. Naturelle, élégante, elle chante avec la force de sa conviction des mélopées entêtantes de son pays retranscrites sur des guitares acoustiques et danse avec une légèreté, inversément proportionnelle à la difficulté de la mission qu’elle s’est fixée.

Et puisqu’il faut bien faire une critique, on peut seulement regretter que l’affiche 2009 du Festival n’ait pas inclus de groupes représentatifs des musiques urbaines du continent : rap, kuduro ou sound system comme Tumi and The Volume ou Didier Awadi lors des précédentes éditions.