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Xuman rappe les news et milite

journal_rappeA la demande générale (plus précisément à celle de trois personnes sur Facebook…), je tente la énième reprise régulière d’articles sur ce blog. Après analyse de mes pannes récurrentes, je crois que j’ai mis le doigt sur ce qui me bloque: ne pas pouvoir envisager d’écrire quelque chose sans étude approfondie du dossier ou sans avoir réalisé une longue interview. Du coup, je n’ai jamais suffisamment de temps pour pouvoir publier quoique ce soit. Bref, défaut professionnel ou perfectionnisme, je n’ose pas la légèreté, les petits billets courts et sans prétention.

A la découverte du JT rappé

Alors je m’y lance pour vous parler de la reconversion de Xuman en journaliste. Gunman Xuman c’est un pionnier de la scène rap sénégalaise, un des membres de Pee Froiss. Sa dernière lubie, plutôt inspirée, un journal en version rap diffusé à la télévision sénégalaise, mais aussi sur la chaîne Youtube JT rappé.

Le principe est simple, comme l’explique Xuman lors de la projection d’un extrait de son Journal rappé à l’excellent Norient Musikfilm Festival qui se tient ce week-end à Berne:

– utiliser la musique et la parole pour amener plus de conscience dans une société qui est essentiellement basée sur la culture orale
– sélectionner les news qui ne sont pas forcément mises en avant dans les « vrais » journaux télévisés
– les décoder
– toucher les jeunes en utilisant leur idiome préféré, le rap

Le journal est ainsi aussi capable aussi de montages délirants comme cette publicité sur les APE (accords de partenariats économiques) entre l’Europe et l’Afrique qui permettrait entre autres à l’Europe de diffuser ses produits agricoles en Afrique et qui, du coup, mettrait encore plus en péril les fragiles cultures africaines.

« On ne peut pas  tuer les idées »

KeytiLe JT rappé dure quelques minutes. Il est présenté par Xuman en français et en wolof par Keyti, une autre figure culte de la scène hip hop sénégalaise. Le JT rappé c’est une bouffée d’air en provenance d’Afrique, une façon de montrer que, malgré les tentatives de muselage, des voix continueront de s’élever. Comme disait récemment ce dessinateur français ami des défunts Cabu et consorts (dont j’ai malheureusement oublié le nom): « On ne peut pas  tuer les idées ». Avec Xuman, Keyti, le JT rappé offre la vision d’un rap authentique, social et engagé, en parfait désaccord avec la tendance dominante bling bling américaine. Avec Xuman et Keyti, réfléchir c’est aussi prendre du recul et rigoler. Leur arme de prédilection? La parodie décapante. Jugez plutôt…

 

 

 

Youssou N’Dour président?

Cette semaine, c’est la semaine des stars. Après la disparition de Cesaria Evora, c’est au tour de l’illustrissime chanteur sénégalais de faire parler de lui. On avait déjà vu des musiciens se transformer en ministre de la culture (Gilberto Gil au Brésil, Mario Lucio au Cap-Vert). Youssou N’Dour a toujours visé le top. Il paraît donc qu’il pourrait briguer la présidence du Sénégal l’année prochaine. Pour plus de détails, voir l’article qui lui est consacré sur Afrik.com.

Youssou N’Dour et Didier Awadi dénoncent

Youssou N’Dour n’est pas que le gentil musicien bien poli qu’on se plait à dépeindre en France. Il sait aussi dire quand « trop c’est trop ».  Et la goutte d’eau qui a fait déborder le vase (c’est le cas de le dire) furent les récentes inondations (voire dépêche AFP). Face à la passivité du président face à ce problème, face aux incessantes  interruptions d’électricité, face aux émeutes des jeunes qui ont actuellement lieu dans la banlieue de Dakar, Youssou N’Dour a retrouvé sa verve et a enregistré dans l’urgence une nouvelle version de «Ob-la-di, Ob-la-da» des Beatles. En wolof, ça donne «Leep Mo Lendem», qui signifie « Tout est dans l’obscurité». Un titre diffusé uniquement en radio et sur internet qui, on l’espère, devrait faire des vagues. Il a déjà suscité le montage photos-vidéo ci-dessous. Simple, mais efficace!

Didier Awadi y va aussi de sa chanson, en français dans le texte cette fois. Les images de cette vidéo-là n’ont plus rien à voir avec les habituelles cartes postales du Sénégal…

El Hadj N’Diaye. l’irréductible indépendant de la musique sénégalaise

el-hadj-ndaye

Du 18 au 25 mars, il donne quelques  concerts en France. Ne ratez pas cette   voix puissante et ce dénonciateur inconditionnel. Sur scène ou sur disque.

Au pays du rap et du mbalax, El Hadj N’Diaye est un chanteur à texte atypique. Du haut de ses 20 ans de carrière, l’homme est un adepte du «peu, mais bien». Peu de disques, mais des chansons en forme d’hymnes, régulièrement utilisés en bande-son d’émissions TV. Unanimement respecté à Dakar, El Hadj N’Diaye est la voix des sans voix.

Après sept ans de silence, son nouveau CD, le troisième, parvient d’une façon toujours plus subtile à l’équilibre parfait entre textes virulents, voix incantatoire et chaleur humaine. Un empêcheur de tourner en rond croisé dans un café parisien lors de l’un de ses courts séjours dans la capitale française.

Pourquoi avoir laissé passé autant de temps entre votre précédent album et «Geej» ?
El Hadj N’Diaye: Il s’est passé beaucoup de choses. Je m’occupais depuis des années d’un studio ouvert aux jeunes artistes sénégalais. Ce studio était financé par une ONG qui a soudainement décidé de cesser cette activité. Ma déception fut telle que je me suis lancé dans l’agriculture. J’ai acquis un terrain pour faire de la culture de mangues. Puis ma mère est décédée. Mais je suis quand même resté actif. J’ai développé des projets dans des écoles, participé à des musiques du film. Et j’ai même reconstruit ce studio pièce par pièce un peu plus loin, au cap des Biches.
La pochette de «Geej» montre un enfant de dos courant sur une plage au milieu d’un viseur. Pourquoi ?
El Hadj N’Diaye: J’ai voulu mettre en avant le fait que des milliers de jeunes sont prêts à risquer leur vie en s’embarquant sur des pirogues pour tenter d’accéder à l’Occident. La situation s’est beaucoup détériorée au Sénégal depuis 2000. En 2000, l’alternance politique a été votée pour la première fois, grâce à la mobilisation des jeunes. Cela a déclenché un immense élan d’espoir. Un espoir qui se noie aujourd’hui dans la mer.
Dans votre disque, vous «samplez» un discours du célèbre savant  Cheikh Anta Diop sur la négritude. En quoi est-ce toujours d’actualité en 2008?
El Hadj N’Diaye: J’ai composé cette chanson, il y a longtemps, le jour de sa mort. Je pense que l’Afrique ne doit pas oublier Cheikh Anta Diop et ses prises de positions anticolonialistes. Il y a quelques mois Sarkozy donnait son fameux discours à l’Université de Dakar qui s’appelle d’ailleurs Université Cheikh Anta Diop… On en est toujours au même point.
Vous êtes un des rares «chanteurs à textes» du Sénégal. Comment vivez-vous cette responsabilité ?
El Hadj N’Diaye: Le mbalax est une musique qui fait danser, oublier. Ce sont des vidéoclips de gens bien sapés qui jurent avec la réalité. Tant que les gens pensent à danser et à s’habiller, ils ne pensent pas à autre chose… Pour moi être artiste, c’est avant tout un engagement social envers les Sénégalais. Au début de ma carrière, on a cherché à me faire me taire. Mais je n’ai jamais remis en question mon choix. Soit on se rend complice en se taisant, soit on continue par conviction. La force du chant est primordiale dans une culture orale où 50% de la population est analphabète. Je me souviens de mon premier producteur qui me disait : «Tu as une belle voix, mais pourquoi chantes-tu ces conneries-là ?». Il faut admettre que je ne sais que chanter «ces conneries-là» (rires). Je me révolterai toujours contre cette Afrique soi-disant pauvre. Nous sommes assis en haillons sur des mines d’or et de diamant !
Comment vous est venu cette vocation ?
El Hadj N’Diaye: J’ai toujours eu d’excellents résultats scolaires. C’était ma vengeance contre la pauvreté dans laquelle je vivais. Pour me féliciter d’avoir passé mon bac, mon petit frère m’a offert une guitare. Je ne savais pas qu’en faire. J’ai d’abord essayé de la revendre, mais on m’en donnait tellement peu et elle était tellement jolie… Alors je l’ai accrochée au mur de ma chambre et je la regardais.  Ayant obtenu un bac avec mention, j’aurais dû obtenir une bourse pour l’université. Mais faute d’avoir les bonnes relations, je ne l’ai pas eue. J’ai quand même fini par aller à l’université, mais cela m’a dégoûté. Alors un jour, j’ai décroché ma guitare de son clou pour chanter tout ce qui me révoltait.

(interview initialement parue dans Vibrations en mai 2008).

A ECOUTER
El Hadj’N’Diaye, «Geej», Marabi/Harmonia Mundi/Disques Office