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Very good trip réveille les morts!

Voilà c’est la rentrée avec son lot de réjouissances et de contraintes. Bon, en ce qui me concerne, j’adore mon métier et rentrée est souvent synonyme d’excitation pour moi (j’avoue quand même que je dois trier mes documents comptables depuis lundi et que mon bureau ressemble à un champ de bataille d’avions en papier…).

Mais l’été fut très cool aussi. Côté musique, j’ai laissé tomber l’ordinateur, la chaîne stéréo et je n’ai eu recours qu’à la radio. L’été fut donc rétro. D’abord grâce aux ados qui, à peine leurs fesses posées sur les sièges de la voiture, branchent leurs chaînes FM. J’ai donc été largement abreuvée des reprises de « Aint Nobody (Love Me Better)… » de Felix Jean et de « Englishman in New York » de Cris Cab. Du coup, je n’avais pas vraiment l’impression d’être en 2015. Et ça m’a donné envie de réécouter du Chaka Khan:

Quelle voix! Je sais que je fais un peu « vieille peau », mais j’adore. Bon les synthés pourris, j’avoue qu’ils ont un peu vieilli. Mais les années 80 sont les années 80, y a rien à faire là-contre…

Sinon, toujours dans la voiture, je suis tombée, complètement par hasard sur la semaine groove de la série d’été que Michka Assayas présentait sur France Inter (eh oui parfois j’arrive à reprendre le contrôle du poste radio à mes enfants…). Les émissions ont pour titre « Very Good Trip » et elles portent bien leur nom.  Je rappelle que Michka Assayas est:

  1. encore plus vieux que moi
  2. le journaliste de rock français que je respecte le plus,  responsable entre autres du Dictionnaire du rock (Editions Laffont, 2000)
Roy Orbinson (1965) © - 2015 / Jac. de Nijs / Anefo

Roy Orbinson (1965) © – 2015 / Jac. de Nijs / Anefo

Bref, l’homme connaît son sujet sur le bout des doigts. Il est de ceux qui ont compris et qui osent affirmer que « la country était le blues des Blancs de la même façon que le blues est la country des Noirs » et il le prouve magistralement en enchaînant deux classiques, « In the Ghetto » de Presley et « In Dreams » de Roy Orbison. Wouahou… Ça doit bien faire quinze ans que je n’ai plus écouté ces deux-là, mais quelle claque! Deux voix d’outre-tombe qui vous remuent de l’intérieur et chamboulent tout sur leur passage. Franchement, en voiture, ça peut s’avérer dangereux.

Du coup je me suis précipitée sur mes vieux disques de Roy Orbison tout en pianotant sur mon Iphone pour podcaster toute la série de « Very Good Trip ». Et depuis les pépites n’arrêtent pas de pleuvoir. Ecoutez par exemple l’émission  « New York » (04.08.2015) et vous plongerez dans un trip funky-punky orchestré par les Talking Heads, B-52’s, Lizzy Mercier-Descloux. Inutile de préciser que les commentaires sont toujours intéressants, mêlant éléments biographiques, informations inédites et anecdotes personnelles. Michka Assayas a rencontré beaucoup beaucoup d’artistes dont il parle. Je me demande d’ailleurs comment il a fait pour en rencontrer autant.

The Temptations (1971) - © - 2015 / Multi-Media Management/Gordy Records

The Temptations (1971) – © – 2015 / Multi-Media Management/Gordy Records

Avec lui, vous passez en cinquante minutes chrono de Los Lobos à Lucas Santtana, de Véronique Sanson aux Specials  dans « Brise cool des tropiques »(05.08.2015). Les Temptations, Gil-Scott-Heron et Curtis Mayfield s’enchaînent eux dans « Soul, chaos et délivrance ». Quant à cette dernière semaine, elle a été entièrement consacrée au blues et à la soul. Précision utile: j’ai bien repris le boulot, mais tous les matins, entre 10:00 et 11:00, je fais ma pause radio. Merci pour votre compréhension!

D’Angelo, le retour de The Voice

DAngelo-600x349Ça a démarré par un cadeau de Noël. Cadeau de Noël à moi-même, un peu avant les festivités de décembre. Allez hop je m’offre une place pour le concert de D’Angelo au Kaufleuten le 11 février 2015. La date approchant, croulant sous le boulot, je commençais à tergiverser. « Est-ce bien raisonnable de faire plus de 200 km pour aller voir Mr D’Angelo ? Tu n’as plus vingt ans voyons… », « Ce nouveau disque franchement je ne croche pas à 100%… » « Il a vachement vieilli, grossi… »

Bref, le 11 février à 16 :00, je me retrouve quand même dans la voiture d’Edgar, direction Zurich. A 19 :00, à l’entrée de Zurich, les longues files de bouchons  font disparaître toute perspective de boire un verre avec Carine, Arnaud et les autres avant le début du concert. « Je savais bien que j’aurais pas dû venir » me susurre mon petit démon intérieur pendant que je donne le change en blaguant avec Alex et Edgar.

Deux heures plus tard, D’Angelo est là, sur scène, à 20 mètres de moi, devant un public que l’on ne peut que qualifier de « conquis d’avance ». Un choc. Le Sex-symbol des années 90 a grossi. Il porte des longues tuniques noires pour essayer de le cacher. Il faut s’habituer à cette nouvelle silhouette qui semble un peu fatiguée, empruntée. Il démarre seul au micro. Ouf la voix est toujours là. Son nouveau groupe, The Vanguard , fait son entrée à la queue leu-leu. Il présente chacun d’eux. Lorsque c’est le tour du bassiste, Pino Palladino, l’ovation du public monte en décibels. Un morceau, deux morceaux. Je ne suis pas vraiment dedans. Tout le monde joue bien, les choristes, deux hommes (dont je ne me rappelle plus le nom) d’un côté de la scène, et Kendra Forster (qui a participé à la composition de « The Black Messiah ») de l’autre, s’amusent à des joutes vocales de bon augure.

Peu à peu ça prend. Les claviers semblent tout droits sortis d’une église du sud des Etats-Unis. Les guitaristes balancent du lourd. Et D’Angelo joue de sa voix schizophrène, comme il sait si bien le faire. Un coup en haut, façon Prince, un coup en bas façon soulman. Les morceaux du « Black Messiah » sont transfigurés par ce traitement. D’Angelo donne, donne et donne encore. Il surprend par sa hargne, par le ton P-funk qu’il donne au concert. L’esprit de Georges Clinton flotte dans l’atmosphère surchauffée du Kaufleuten. Le concert commence à filer à une allure impressionnante jusqu’au morceau final, longue montée en puissante où soudain D’Angelo décolle, plantant là ses choristes, pourtant plutôt doués. Il grimpe les octaves et monte en puissance : tout le public est contaminé par les vibrations qu’il envoie. « I Need Somebody » répète-t-il inlassablement. Une chose est sûre : le public a trouvé lui ce dont il avait besoin. Love is in the air.

Trois quarts d’heure et deux rappels plus tard, D’Angelo est toujours là. Son band a labouré avec ardeur et sans rémission pendant près de deux heures ce champ soul-funk-rock, a enchaîné les tubes quand soudain il semble se rappeler qu’il est aussi un chanteur de ballades. Il conclut avec un vieux morceau « How Does it Feel ?» pur sucre.

Les musiciens quittent les uns après les autres la scène sous les ovations du public. Et D’Angelo finit seul, au fond de la scène, dans un call and response avec le public subjugué. Mon petit démon intérieur s’est aplati, s’excuse face à la démonstration du maestro. Sourires, yeux qui brillent : les bons concerts se lisent aussi sur le visage des spectateurs quittant la salle. Merci à D’Angelo d’être revenu, même quand on y croyait plus !

Vibrations est mort, vive Vibrations

Le numéro 1 de Vibrations paru en juillet 1991

Le numéro 1 de Vibrations paru en juillet 1991

Cette fois ça y est, l’annonce est officielle : le magazine Vibrations a mis la clef sous le paillasson. Bizarrement, l’annonce de cette mort me soulage. De méchantes rumeurs couraient depuis quelque temps déjà et je n’avais pas envie d’assister de l’extérieur (je n’y travaille plus depuis trois ans) à la lente agonie de ce magazine qui occupa tant de place dans ma vie. A lire les hommages et remarques sur Facebook, Vibrations a su rester jusqu’à la fin un magazine indépendant, de qualité et prescripteur.

Les souvenirs affluent : les débuts, les premières soirées hip hop et house à l’aube des années 90 dans « le temple du rock lausannois », autrement dit la Dolce Vita. Pierre-Jean Crittin et moi gravitions dans une saine ébullition entourés des DJs Mandrax et Jack O’Mollo, du photographe Benoît, des dessinateurs Noyau et Mix & Remix. A force de ressasser qu’aucun magazine musical francophone ne parlait de ces musiques qui nous excitaient tant, nous avons eu la prétention de vouloir faire ça nous-mêmes. Précisons que nous étions jeunes, utopistes et inexpérimentés. Nous voulions que Vibrations mette en avant ces filiations qui nous semblaient évidentes : du jazz au rap, du blues et du gospel au r’n’b, des musiques africaines à la house.

Le premier numéro, tiré à 10’000 exemplaires, fut vendu à la criée uniquement au Montreux Jazz Festival et au Paléo Nyon. Inutile de préciser que ce fut un fiasco financier mémorable… La couverture, signée Noyau, affichait un dessin jaune pétant sur fond bleu de Rob Gallagher, chanteur de Galliano. Galliano c’était ce groupe pionnier de l’acid-jazz londonien qui s‘offrait le luxe d’un vibe controller, soit un mec qui ne faisait pas grand chose, à part traverser la scène avec un bâton et une allure funky. Totalement superflu et en même temps indispensable ! Tout le paradoxe de l’époque.

Avec sa maquette noir-blanc, des dessins de Noyau et de Mix & Remix un peu partout, beaucoup de fautes d’orthographes, des nuits blanches et une ligne éditoriale qui se résumait à un base line foireux, « des rythmes etc », Vibrations était, de l’avis unanime des gens du métier destinés à disparaître avant même d’avoir pu fêter son premier anniversaire.

Vingt-deux ans plus tard, à l’heure où Vibrations ferme ses portes, il s’est imposé comme une référence dans la presse musicale francophone. Dire tout ce qu’il m’a apporté serait long, fastidieux et un peu nombriliste. Mais il y eut des rencontres incroyables, des régions entières du monde (comme le nord du Mali aujourd’hui à feu et à sang) qui se sont ouvertes à moi avec leur chaleur, leur énergie. Et puis surtout le travail accompli au quotidien avec des gens prêts à s’engager jour après jour.

J’ai lu l’autre jour sur Facebook un commentaire à propos de la disparition de Vibrations qui disait : « No more good vibrations ». Pas sûr. Vibrations était un magazine de passionnés qui attirait les passionnés, qu’ils soient lecteurs, pigistes, rédacteur en chef, éditeur ou graphistes comme Alex qui reprit le flambeau de Noyau et se démultiplia à la maquette pendant de nombreuses années. J’espère et je crois que l’école de Vibrations va permettre à ceux-là de transmettre toujours plus loin leur passion. Je souhaite en tous cas bonne chance et bon vent à tous les émules de Vibrations !

Mon disque du mois d’octobre: Kouyaté & Neerman

Ces deux-là ont du génie. Il y a trois ans, ils ont fait paraître un premier disque  déjà intrigant, baignant dans la culture mandingue. Le vibraphoniste David Neerman, connu dans les milieux jazz, soul parisien, rencontrait et dialoguait avec son alter ego africain, le balafoniste Lansine Kouyaté. Un musicien qu’on trouve dans toutes les bonnes sessions maliennes: de «Sarala» avec Hank Jones à «Red Earth» avec Dee Bridgewater.

Le nouvel opus de Kouyaté & Neerman, «Skyscrapers and Deities», qui paraît aujourd’hui, propulse les deux complices, adeptes de percussions à claviers dans une autre dimension. Les gammes, les harmonies et les systèmes d’échanges sont désormais maîtrisés : Kouyaté & Neerman s’affranchissent des règles d’un dialogue entre deux cultures. Ils osent la différence, délaissent la jam au profit de morceaux plus structurés et invitent des artistes qui sortent du cadre. Le dub poet anglais, originaire de Trinidad, Anthony Joseph, est l’un deux. Il déboule avec son franc-parler et sa diction soyeuse sur un titre consacré à Haïti. Groove, effets de distorsions, et poésie fracassante font penser que si Gil Scott-Heron était encore envie, il aurait tout de suite béni ses fils spirituels-là ! Puis le rythme ralentit, les deux complices s’offrent un clin d’œil à Gainsbourg sur «Requiem pour un Con» avant de repartir vers d’autres horizons musicaux. Kouyaté and Neerman sont devenus des navigateurs de l’espace. Ils ne se lassent pas de faire des escales sur la planète pour s’y approprier ici un rythme ou un air de transe, là un crescendo inspiré ou une atmosphère. Achetez leur dernier opus les yeux fermés et, surtout, ne les ratez pas s’ils font escale près de chez vous. A commencer par le Pannonica de Nantes, mercredi 26 octobre et le Café de la danse à Paris, jeudi 27!

Kouyaté & Neermann, Skyscrapers and Deities, No Format

Mon disque du mois de mai: Imany

Vous en avez sûrement déjà entendu parler: la belle Imany écume depuis des mois les scènes de France et de Suisse, en première partie de Ben et l’Oncle Soul ou sous son nom. Moi j’ai flashé il y a quelques temps déjà, via un EP quatre titres qu’elle vendait à la sortie de ses concerts. Un enregistrement voix et guitare. Mais pas n’importe quelle voix et pas n’importe quelle guitare. La voix est grave, masculine et fait évidemment penser à Tracy Chapman et la guitare est acoustique, teintée de flamenco. Bon, je reconnais avoir un petit faible pour la guitare acoustique: j’adore lorsque chaque corde pincée résonne comme un sanglot retenu. Et lorsque ces arpèges se collent à cette voix si particulière, c’est le frisson garanti. Tellement simple, tellement séducteur aussi, que j’avoue m’être dit: « Sympa, mais je vais m’en lasser après quelques écoutes ».

Six mois plus tard, alors que le vrai disque paraît enfin (toujours largement acoustique, mais un peu plus funky), ça me plaît toujours autant, sans que j’arrive vraiment à dire pourquoi. Certains plans racoleurs m’agacent ( les choeurs d’enfants sur «Take Care») et j’avoue préférer encore la fraîcheur du single, pris sur le vif aux orchestrations du CD. Mais je dois reconnaître que «The Shape of A Broken Heart» est bien fichu. Et je ne suis pas la seule puisque à peine sorti, le disque s’est placé dans les meilleures ventes numériques du moment.

Il n’y a pas grand chose de plus à dire si ce n’est qu’Imany est une artiste comorienne, née en banlieue parisienne de père militaire. Son nom d’artiste signifie « espoir » en swahili . Après avoir été mannequin aux quatre coins du globe, elle s’est mise à la musique pour conjurer cette voix dont elle avait honte petite et pour se (re)découvrir sous des atours moins glamours. Pari gagné. Elle fera sa première scène avec  son band le 14 juin au New Morning. A guichets fermés.

Imany, «The Shape of A Broken Heart» Think Zik