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Voyage en Ethiopie, chapitre 1

Récit de mon récent séjour en Ethiopie. Au vu de ce qui se passe, il m’était difficile de ne pas prendre la plume. A l’heure où je publie ces lignes, la situation semble s’être encore aggravée.

Samedi 7 août

Fichier_001Arrivée depuis trois jours à Addis Abeba pour trois semaines de vacances bien méritées, je m’apprête à sortir de mon hôtel pour prendre un café, samedi 7 août vers 10:00, lorsque je vois plusieurs Ethiopiens et Ethiopiennes rentrer en courant dans l’hôtel en m’enjoignant d’en faire autant. Des gardes armés de bâtons apparaissent à chaque coin de rue. On rentre puis on ressort. Une femme crie: « Ils ont tué un civil »; la rue se vide.

Je rentre et monte au dernier étage de l’hôtel qui m’offre une vue plongeante sur la rue. Dans la cour d’une maison, je vois une dizaine de gardes de la milice encerclant des gens – des cireurs de chaussures ou de ces jeunes qu’on voit traîner à chaque coin de rue – assis à même le sol la tête baissée. Ceux qui essaient de résister sont vite remis à l’ordre à coups de bâtons. Des prisonniers m’explique-t-on. La situation se calme mais plus tard les patrouilles de militaires et des milices sont à chaque carrefour. Fichier_000 (1)

J’échange à gauche et à droite avec des chauffeurs de taxis, des tenanciers de restaurants, des simples badauds: le raz-le-bol semble quasi général. Les dirigeants éthiopiens sont tous issus de l’ethnie et de la région du Tigré tout au nord du pays, le berceau de l’Abyssine. Cette classe dirigeante est issue d’une minorité ethnique (qui représente 5 à 6 %de la population); Elle est au pouvoir depuis près de 25 ans, depuis que la junte militaire a été renversée et que l’Erythrée a gagné son indépendance. Le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne semble pas avoir rempli ces promesses.

Pour beaucoup, l’Ethiopie fut et reste un modèle car elle n’a pas été colonisée ou si peu….

TilahungessesseJe décide prendre la plume et de raconter ce que je vois et ce que j’entends, non pas en tant que journaliste, mais en simple témoin. Difficile en effet de rester insensible à ce qui se passe autour de moi et à continuer de faire la touriste au vu de l’ampleur du phénomène et de la détresse des gens. Pour beaucoup d’Africains, comme pour les rastafari de Jamaïque, l’Ethiopie fut et reste un modèle car elle n’a pas été colonisée ou si peu (Mussolini tenta l’invasion et l’occupation de l’Ethiopie pendant quelques années mais dû se retirer vaincu).

Depuis une Mahmoud Ahmeddizaine d’années, on vente le miracle éthiopien, sa démocratie et son taux de croissance qui avoisinerait les 10%. Travaillant dans le domaine de la musique, j’ai personnellement commencé à m’intéresser à l’Ethiopie via la mode de l’ethio-jazz. Comme beaucoup de francophones, j’ai découvert Mahmoud Ahmed, Tilahun Gessesse et consorts via la collection Ethiopiques dirigée par Francis Falceto. Un concert d’Aster Aweke dans les années 90 à Genève m’avait aussi séduite.

La ville ressemble à un vaste chantier qui se cherche entre gratte-ciels et cases en tôle

Je m’y suis rendu une première fois en 2013 dans le cadre d’un projet musical. Déjà lors de ce premier séjour, le miracle éthiopien tel qu’on me l’avait décrit ne m’avait pas vraiment sauté à la figure. Addis Abeba est une enchevêtrement complexe de bidonvilles et de quartiers chics. De partout apparaissent des bâtiments en construction abandonnés. A l’exception de Bole, nouveau quartier américanophile proche de l’aéroport, la ville ressemble à un vaste chantier qui se cherche entre gratte-ciels et cases en tôle. Trois ans plus tard, un ami résidant en Ethiopie m’assure que le métro aérien est terminé et que ça y est Addis Abeba brille de tous ses feux.

Plus de pauvreté, moins de faux-semblants

ESAT_LogoSur place, mon impression reste pourtant inchangée. Pire, dès mon arrivée, je sens une sorte de tension: plus de pauvreté, moins de faux-semblants. Avant mon départ, un reportage vue sur le chaîne de TV online ESAT, montrait des mouvements de protestation à Gonder, sèchement réprimés par l’armée. Au Sud, dans la région de Arba Minch, les Oromos, la plus grande ethnie (37 % de la population globale) et la plus défavorise bouge aussi. Après Gonder, les mouvements dont je suis témoins à Addis sont le fait des Amharas, l’ex-classe dirigeante (les habitants des hauts-plateaux au Centre et au Nord du pays).

Très vite, les informations circulent via le bouche à oreille et les téléphones portables, le gouvernement ayant rapidement fermé l’accès Internet. « Aucune des promesses n’a été tenue; Tout le travail de développement se fait dans la province du Tigré, au nord du pays; rien dans les autres régions. Le pays est vendu aux investisseurs étrangers sans que rien ne revienne aux Ethiopiens. Les paysans sont délogés de leurs terre. On ne peut pas protester faute de finir en prison ». La fin de manifestation que j’ai entre-aperçue aux alentours de mon hôtel ne serait qu’un épiphénomène; D’autres manifestations de beaucoup plus grande ampleur ont eu lieu dans d’autres quartiers de la ville; La rumeur dit que 10’000 personnes auraient été jetées en prison et qu’une centaine de personnes auraient été tuées par les militaires.