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Bojan Z, en solo, en trio…. bref, en excellente forme!

imagesLa pochette du dernier disque de Bojan Z dévoile la photo d’un oiseau, « Rosario ». Un spécimen de perruches que le pianiste serbe considère comme des refuges de l’âme. Ça tombe bien. « Soul Shelter » est justement le nom de son dernier album en solo. Ce soir, au Festival de la Cité, il présente deux concerts consécutifs, preuve de son éclectisme inspiré. Le premier en solo, le deuxième en trio avec en invité spécial, le violoniste suisse, Tobias Preisig. Explications.

Vous avez fait deux disques en solo. En quoi est-ce important pour vous ?
Bojan Z La préparation d’un disque, l’élaboration des compositions, c’est l’obsession d’un moment précis de la vie. Réaliser un disque permet de passer d’une histoire à une autre, de tourner la page. Dans le cas d’un disque en solo, il y a cette idée très peu modeste et un peu folle de chercher à faire quelque chose de différent de ce qui a été fait jusqu’à présent….

Pourquoi ce titre « Soul Shelter » (« l’abri de l’âme ») pour votre dernier album solo paru l’an dernier ?
Bojan Z Ce disque a commencé par une difficulté à accoucher de nouveaux morceaux. J’ai d’abord pensé que le déclin cbojan-z-soul-shelterréatif était arrivé ! Mais comme cela ne m’a pas mené très loin, j’ai creusé et je me suis rendu compte que je n’avais peut-être plus envie de communiquer avec mes semblables à travers la musique. De voir la condition actuelle de l’homme et de la planète, la misère humaine, morale et esthétique me bloquait. Je me suis donc naturellement tourné vers moi-même. Je me suis isolé des médias. Depuis la guerre en Yougoslavie, je ne les consultais de toutes façons plus beaucoup. J’ai donc chercher à  « abriter mon âme ». Là, j’ai pu constater que, fort heureusement, mon âme avait toujours des choses à dire. Elle était juste un peu bombardée par les particules nocives !

Vous avez été confrontés à des situations très difficiles par rapport à la Yougoslavie, votre pays d’origine. Pourtant votre musique reste joyeuse, vivante, chaleureuse ?
Bojan Z La musique des Balkans comporte ces deux éléments, la tragédie et la comédie. Je ne fais que perpétuer cette tradition ! Je suis de caractère déconneur et joyeux même si j’ai été confronté à une misère et à une bassesse humaine difficilement imaginable à la fin du XXème siècle.

 Certains des titres de vos chansons font rire, comme « Greedy » (« In Goods We Trust »). Est-ce une forme de critique sociale ?
Bojan Z Je suis un grand fan des Monthy Python comme beaucoup de gens de ma génération à Belgrade. Le titre des chansons est pour moi l’endroit où l’on eut le plus facilement se lâcher et suggérer des situations absurdes et néanmoins comiques. Ce titre fait partir de mes observations d’une des maladies premières du monde actuel : l’avidité.

Vous avez construit votre propre instrument le xénophone à partir du Fender Rhodes. Pourquoi ?
Bojan Z  Cela s’inscrit dans ma quête de faire quelque chose de nouveau, de différent. Je voulais trouver un instrument qui puisse produire les quarts de tons. En tant que pianiste, je joue d’un instrument qui ne me permet pas de jouer toutes les notes que j’entends. Je cherchais aussi à  faire sonner différemment un instrument au son connoté. Je l’ai accordé selon les sonorités que j’avais en tête. Le public a d’abord été dégouté, puis sa curiosité s’est réveillée. C’était en 2006. Beaucoup de gens on cru que j’avais inventé un nouvel instrument, mais en fait ce n’est qu’une adaptation du Fender Rhodes. Comme le xénophone est difficilement transportable, je règle et j’accorde à ma manière les Fender Rhodes mis à ma disposition lors des concerts.

Vous avez joué avec des musiciens originaires de beaucoup de cultures différentes, dont des musiciens nord-africains
Bojan Z Les premiers accords que j’ai entendus et que je ne pouvais pas faire au piano (hormis le blues  et la soul music) étaient ceux d’un enregistrement de musique égyptienne. Je devais avoir 12-13 ans et cela m’a énormément touché. Je ne sais pas pourquoi. Ensuite, quand jouais sur des pianos désaccordés, j’ai remarqué qu’ils se rapprochaient parfois des modes issus de la musique asiatique. Puis j’ai commencé à expérimenter avec des clefs d’accordage. Lors de l’enregistrement de mon premier album solo, « Solo Obsession », il y avait un accordeur sur place. Je n’osais pas toucher à un piano à queue, de peur de casser une corde. Il l’a fait pour moi. Lorsque vous entendez un piano de concert accordé de cette façon, je peux vous jurer que c’est à la fois horrible et magnifique.

Votre rapport aux musiques nord-africaines ?
Bojan Z Karim Ziad a pu m’expliquer avec des mots ce que je ne comprenais pas dans la musique maghrébine. Souvent les musiciens traditionnels ne savent pas expliquer ce qu’ils font (les rythmes etc). J’ai beaucoup appris en jouant avec els musiciens du Maghreb comme avec ceux de la musique improvisée. Disons que mon chemin est tout sauf fini.

Sur un même enregistrement vous pouvez partir dans le free jazz ou faire une reprise de Bowie, comment faites-vous ?
Bojan Z Je fais partie de ces musiciens qui pensent toujours en fonction du disque. J’aime bien voir un enregistrement comme quelque chose d’homogène. Je pense que le fil conducteur, c’est moi, tout simplement. J‘écoute énormément de choses différentes. Dès que j’ai commencé avec des musiciens de ma génération comme Noël Akchoté, Julien Loureau, on s’est posé la question de ce qu’on ne voulait pas faire plutôt que de ce qu’on voulait faire…On ne voulait pas faire une musique académique, on ne voulait pas refaire à la lettre près ce qui existait déjà. Automatiquement on s’est intéressé à ce qui restait : ça allait des musiques ethniques au free funk. Et on cherchait à comprendre pourquoi les musiciens procédaient de la sorte. Il me semble que ce genre de discussion, ce genre d’exigence est en forte diminution dans la nouvelle génération qui sort des écoles.

Vous-même avez pourtant fait des études de musique classique assez poussées?
Bojan Z Il y a une chose dont je suis très fier, c’est de ne pas avoir été bon à l’école. J’ai vraiment réussi de justesse. Quand ils m’ont remis mon diplôme, j’explosais de joie. Mes profs ne comprenaient pas, vu mes piètres résultats. Je me fichais complètement du diplôme, je savais déjà que ça n’allait pas me servir pour ce que je voulais faire. J’avais suivi le cursus parce que mes parents l’exigeaient. Je sautais de joie parce que c’était enfin fini. Peu après j’étais à Paris….

Que se passe-t-il dans votre tête quand vous reprenez un morceau comme « Ashes to Ashes » de David Bowie ?
Bojan Z J’aime m’inspirer des liens émotionnels en rapport avec ma vie, des gens que je rencontre, des odeurs, des couleurs. J’ai toujours dévoré les musiques. J’ai écouté mon premier disque des Beatles à l’âge de six ans. A l’âge de dix ans, je connaissais déjà tout le répertoire. A la suite des Beatles, j’ai découvert toute la scène anglaise ; Bowie faisait partie des musiciens que je suivais. Ce morceau m’est venu au moment où j’étais entrain de disperser les cendres de mon père dans la mer. Mon oncle essayait de se rappeler les paroles usuelles « ashes to ashes, dust to dust … ». Il n’y arrivait pas et, curieusement, ce morceau m’est revenu.

Vous avez été d’accord de faire cette rencontre à la Cité avec le violoniste suisse Tobias Preisig alors que vous n’êtes pas un grand fan de violon. Pourquoi ?
Bojan Z Je ne pense pas être un être fini. J’espère encore pouvoir évoluer ! Ma relation problématique avec le violon remonte à mes années d’étude. J’étais à l’école du matin au soir et, il y avait toujours un élève de âge de trois ou de huit ans qui est essayait de jouer à l’unisson avec le prof de l’autre côté de la paroi. Ce son m’a marqué très profondément. J’ai parfois joué avec des violonistes, mais j’ai du mal à être touché par le violon. Cela dit, je trouve l’approche de Tobias intéressante. Et je suis sûr qu’on va s’entendre.

Bojan Z solo. Place du Château, samedi 13 juillet, 18 h 45

Bojan Z trio avec Tobias Preisig. Place du Château, samedi 13 juillet, 22 h 15.

Le Cully Jazz invoque la musique pour conjurer la pluie

Alexandre_Cellier_Ion_Miu_01aLe Cully Jazz a démarré vendredi dernier. Malgré un temps exécrable, la musique est chaque soir meilleure. Dans le IN, l’ouverture du festival par le magnifique quartet d’Elina Duni a mis tout le monde d’accord (voir mon compte-rendu sur Swiss Vibes). Hier soir, Roberto Fonseca a boulversé le public du Chapiteau par sa précision, sa spiritualité, son aisance (voir mon compte rendu sur music inside). Le festival off n’est pas en reste avec l’excellent violoniste zurichois Tobias Preisig en résidence au Jardin, l’ex-Dead Brothers genevois Pierre Omer au THBBC et Addis sounds et sa sélection de musiques de l’est au caveau Weber. Ne manquez pas vendredi et samedi prochain l’incroyable et mythique joueur de cymbalum roumain Ion Miu. Ion Miu est un virtuose aussi à l’aise dans le folklore, le classique, que le jazz. Il a fait partie de l’orchestre Ciocarlia pendant dix ans et est un vieil ami de la famille Cellier. Il y a plus de vingt ans, le grand découvreur de talents en Europe de l’Est,  Marcel Cellier, l’a fait venir avec bon nombre d’autres de ces confrères pour deux mémorables tournées. Aujourd’hui, Ion Miu renoue avec la Suisse et avec le fils de Marcel, Alexandre. Un duo fort et émouvant et peut-être un invité surprise!

Vendredi toujours, mais plutôt dans la soirée, le Next Step accueille un revenant d’un autre genre:  Wayne Paul. Ce nom vous dit quelque chose ? Rappelez-vous le début des années 90, la scène hip hop expérimentale londonienne où le rap se conjuguait avec poésie, rythmes afro, reggae… Les noms qui couraient sur toutes les lèvres étaient ceux de Roots Manuva, Lotek Hi-Fi et….. Wayne Paul, qui se distinguait par sa voix étonnante, trait d’union parfait entre soul et reggae, Si Wayne Paul s’est fait discret depuis le milieu des années 90, happé par des problèmes d’alcool et de drogue, il apparaît néanmoins plusieurs fois dans les différents projets de Christophe Calpini. En 2007 sur le disque de Stade et Infinite Livez , puis en 2010 sur « In Dog We trust » le dernier opus de Dog Almond. du musicien, compositeur et arrangeur nyonnais a alors envie de faire le pas et d’enregistrer tout un album avec le chanteur dont la voix « renferme tellement d’émotions ».

Wayne Paul_noirblanc_HD« Between The Lines » est un enregistrement étonnant, auquel on ne cesse de revenir. Il est traversé de bout en bout par un feeling reggae, sans jamais être du reggae. « Mon travail c’est un peu comme mettre du piment dans la fondue. Je ne peux pas définir ce que je fais. Je ne suis pas à franchement parler Jamaïcain. Je n’ai jamais aimé les catégories. J’ajoute une base électronique à différents styles ». Ce dub du futur fait aussi défiler quelques invités, comme God’s Gift, ami de longue date de Wayne Paul et issu de la scène grime sur le très beau « You Love ».

« Between The Lines » scelle une amitié, celle de Christophe Calpini et de Wayne Paul. Il manifeste aussi d’une résurrection. Wayne Paul ne touche plus à l’alcool ni à la drogue depuis une dizaine d’années. «Je ne suis pas meilleur qu’un autre et la route a été longue pour moi. Je suis parti tellement haut dans le ciel que je ne pouvais plus voir mes pieds. Mais on ne peut pas faire deux fois les mêmes erreurs. Mes pieds sont maintenant fermement ancrés dans le sol ». Mieux, sa voix, son chant, ses textes ressortent désormais grandis de ce long parcours de combattant.

La deuxième partie de ce billet est un résumé d’un article paru dans le quotidien Le Courrier le 6 avril et consultable ici.