Archives du blog

Les touaregs bougent encore…

Assan Midal est un guide touareg. Il a publié il y a quelque temps un article sur les touaregs sur le site de France 24. Un point de vue de l’intérieur qui montre à quel point les médias, qui craignent désormais de se rendre dans le Sahara, stigmatisent toute une région sans mettre en perspective les différents tenants et aboutissants.

Vendredi dernier (le 26 octobre 2010), Libération consacrait sa une à « la menace »  islamiste suite aux dernières revendications de Ben Laden concernant les otages français et africains kidnappés à Arlit. Plusieurs pages dans lesquelles un colonne est consacrée aux touaregs. Si la journaliste précise en préambule que «toute la communauté touareg du Mali ne peut être considérée en bloc comme complice», elle dit aussi que « les notables et élus touaregs qui qui servent à négocier la libération des otages ne sont pas «clean» «  ou que «Kidal, dernière ville du pays avant la frontière algérienne est devenu le fief d’Aqmi». La plupart des journaux français entonnent d’ailleurs le même refrain.

Seul, l’Express a osé publié un article sur le problème des touaregs, pris entre le marteau et l’enclume. Cet article précise que le terrorisme handicape grandement cette région, dans l’impossibilité de se développer économiquement, que les touaregs pratiquent un islam ouvert et peu prosélyte. Il précise enfin que des «ex-rebelles réclament la création d’unités militaires associant combattants tamasheq et soldats maliens pour chasser les djihadistes du pays». Ouf! Enfin quelqu’un qui ose aller à contre-courant de la stigmatisation des touaregs. Car la question qui m’importe n’est pas: «Est-ce que des touaregs participent ou collaborent avec les terroristes islamistes?» car les extrémistes de tous bords attirent toujours des adeptes dans n’importe quelle société. Ce qui me dérange est que la presse n’essaie que trop rarement de mettre en perspective la situation très particulière des touaregs, que le kidnapping de cinq français occulte la mise à mort de tout un peuple, que le cliché « du bandit des grands chemins » perdure, envers et contre tout.

Hassan, du groupe Tinariwen, et une amie

Toute personne qui a été dans cette région ne peut adhérer à ces amalgames réducteurs. J’ai été trois fois dans le Nord du Mali, toujours pour de brefs séjours, dans le cadre de reportages musicaux. Ma dernière virée remonte à  novembre 2006, à Kidal justement, qui était alors surtout le fief des musiciens de Tinariwen. Les touaregs que j’ai rencontrés n’y ressemblaient pas du tout au tableau que l’on dresse actuellement dans les journaux. Sans être des saints – loin s’en faut – ils survivent dans une zone très difficile, délaissé par un gouvernement malien qui sait que la majorité de sa population ne les porte pas cette communauté dans son cœur.

Depuis très longtemps, cette zone du Sahara, à cheval sur le Mali, l’Algérie et le Niger, est le lieu de tous les commerces, de tous les trafics, du sel à la drogue… Depuis moins longtemps, la région est convoitée par les multi-nationales à cause des richesses de son sous-sol. L’exploitation de l’uranium par Areva à Arlit, dans le Nord Niger se fait depuis des années au mépris des droits humanitaires les plus élémentaires. En atteste le reportage de Dominique Hennequin et Pascal Lorent intitulé, «Uranium, l’héritage empoisonné» diffusé à la fin de l’année passée sur  la chaîne Public Sénat. En mai 2010, Greenpeace a publié un rapport accusant purement et simplement Areva de mettre en danger la vie des Nigériens. Pour résumer, vivre dans la ville touarègue d’Arlit signifie aujourd’hui accepter d’être radioactif de la tête aux pieds. D’ailleurs Arlit a gagné le triste titre de «premier bidonville touareg». Et vous vous le prendriez comment, si on vous annonçait soudain que vous n’êtes  plus qu’un  bête morceau de viande radioactif ?

 

Terakaft

Mais le regard de l’Occidental est très sélectif. Quand le touareg n’est pas le méchant bandit des grands chemins que tout le monde fustige, il devient le mystérieux homme bleu du désert, au charisme magnétique. Et si les touaregs n’étaient que des être humains normaux, comme vous et moi? Espérons que l’engouement pour le rock touareg puissent avoir cet effet. Les nouvelles de ce front là sont stimulantes. Tamikrest, les nouveaux rockers du Sahara sont en studio. Terakaft, constitué d’un ancien de Tinariwen et de jeunes touaregs travaillent aussi à la réalisation d’un nouvel album. Ils sont en Europe et joueront à Lausanne le 6 novembre au Bourg. Quant à Sedryk, l’ami lyonnais des touaregs, il continue son travail d’enregistrement numérique et de promotion de ces musiques sur l’excellent site tamashek.net. La sortie d’une série de chansons d’Amanar, de Kidal, est prévue (en téléchargement uniquement) fin novembre. J’y reviendrai. Et pour plus d’infos générales sur les touaregs, vous pouvez aussi consulter le site temoust.org.

Mais les touaregs ne font pas que de la musique. A l’instigation de l’actrice francophone Melissa Wainhouse, une jeune troupe de comédiens du nom de Tisrawtt, s’est créée. Bien que Melissa Wainhouse ne puisse désormais plus se rendre à Kidal, le projet continue. Début novembre, la troupe va répéter à Bamako avant de se produire en décembre au Festival des Réalités de Sikasso puis à Bamako et, en janvier, au Festival au Désert à Tombouctou. Dans un deuxième temps, Tisrawtt et des musiciens de Kidal participeront à un spectacle de la compagnie française La Calma prévu en France pour l’été 2011.  Le visualisation du documentaire ci-dessous est radicale pour qui cherche à avoir une vision moins stéréotypée du touareg!

Et si ça vous a plu, vous pouvez soutenir cette troupe de théâtre  – qui en a bien besoin – en prenant contact  par mail avec Melissa Wainhouse (meliwainhouse@yahoo.fr)

Tinariwen, le pas du chameau

Tinariwen 01©thomasdorn

Le grand groupe touareg, poursuit sa voie authentique, sans concession. En concert à Genève mercredi 14 octobre 2009.

(Cet article est initialement paru dans le numèro de septembre du magazine Vibrations)

Ils se battent pour du sable et des cailloux : voilà près de vingt ans que le peuple touareg, séparé arbitrairement par des frontières au moment de la décolonisation, se bat pour son unité, pour son identité aussi. De mouvement de rébellion en riffs de guitare, ce bout de désert-là continue de refuser de se taire. Du groupe de femmes, Tartit, aux rockers de Tinariwen, l’homme bleu sort de son désert et conquiert les scènes musicales du monde entier. Avec leurs guitares électriques, leurs chants murmurés, leur blues désossé, cachés dans leurs chèches, les musiciens de Tinariwen exercent une fascination digne de pop stars. L’histoire commença  à la fin des années 70. Deux chômeurs du nom d’Ibrahim et Intiyaden, en exil en Libye, découvrent la guitare, s’en emparent et se mettent à composer. Et sont bientôt rejoints par d’autres. Tinariwen est né. Pour la première fois des chansons touarègues expriment des sentiments – l’exil, la nostalgie. la vie quotidienne – au lieu des grands poèmes classiques de la culture touarègue. Bientôt les chansons se font plus militantes, plus politiques et les cassettes du groupe circulent discrètement dans tous les campements et villages touaregs. Parallèlement, un mouvement de rébellion revendiquant un statut d’autonomie, le droit à l’éducation et au développement, prend de plus en plus d’ampleur. Les frontières nationales arbitrairement tracées dans le désert au moment de la décolonisation, restent le problème majeur pour ce peuple écartelé sur plusieurs états. Tinariwen devient le chantre du mouvement. Sa renommée grandit, de Tombouctou à Tamanrasset.
En 2000, après une éclipse, le groupe renaît de ses cendres et démarre une carrière internationale grâce à une rencontre avec le groupe français Lo’jo. Aujourd’hui, les membres de Tinariwen oscillent entre tournées et vie de nomade dans le désert, Un grand écart entre deux mondes que tout oppose, salué aujourd’hui par la sortie d’un troisième album, «Imidiwan».

Une question de devoir

«Le choix d’enregistrer dans le désert a été fait pour avoir le son du désert, avec les parasites, le vent… Mais aussi pour retrouver notre inspiration dans un milieu naturel.» explique le charismatique Ibrahim, dans l’appartement parisien de l’un de ses amis. Ce grand bonhomme, faussement nonchalant, toujours un peu avec vous mais un peu ailleurs aussi, n’est pas franchement convaincu par l’exercice de l’interview. Il ne se sent d’ailleurs guère à sa place dans la capitale française, mais continue sa trajectoire de rock star malgré lui, par devoir envers sa communauté, son peuple.
Attirer coûte que coûte l’attention du plus grand nombre sur ce petit bout de désert, telle est désormais la mission de Tinariwen. Un petit bout de désert qui excite de plus en plus la convoitise des multinationales et des grandes puissances. Pétrole, uranium, soleil : sous le sable et les cailloux, toutes les énergies sont là, pour le plus grand malheur du peuple touareg… Un peu plus à l’Est dans le désert, la ville nigérienne d’Arlit est bien connue pour ses mines d’uranium à ciel ouvert exploitées sans grande considération pour la population locale. Dans la région de Kidal, la ville dont est originaire Tinariwen, de l’uranium a déjà été trouvé et des contrats établis avec une compagnie australienne… De quoi faire trembler «Il y a une énorme ignorance de ce qu’est l’uranium chez les touaregs. Beaucoup pensent que ce sont de simples cailloux. C’est cette partie de la population qui est utilisée pour l’exploitation des mines. Ceux qui connaissent les dangers de l’uranium ne sont pas consultés.» reprend Ibrahim.
Et même si Tinariwen ne parle pas explicitement de ces problèmes dans ses chansons, même s’ils ont désormais opté pour la poésie plutôt que pour le militantisme, ils continuent à jouer les ambassadeurs d’un peuple et d’une culture millénaire menacée. Leur souci de persévérer, d’intégrer des structures auxquelles ils ne comprennent rien, est une façon en soi de faire avancer leur cause. Comme le dit Justin Adams, arrangeur de leurs premiers albums, «Avec Tinariwen, c’est comme si j’avais découvert le centre, l’essence de toutes les musique africaines qui m’intéressaient jusque-là.  En plus, il y a leur engagement. Même sans comprendre un traître mot de tamashek, on peut sentir le sérieux de leur démarche. On pense évidemment à Bob Marley…».

Nostalgie et unité

Le nouvel album du groupe évite une fois encore les écueils dans lesquels d’autres seraient tombés: une production plus poussée, un « gros » son qui les propulserait au sommet des charts … Et l’on sent de suite que les treize chansons rassemblées ici ont été rodées au coin du feu. Tinariwen, groupe à géométrie variable par essence, a ouvert grand les portes de son studio mobile. Les femmes, avec leurs chants enjoués et leurs claquements de mains, viennent soutenir les sourdes complaintes d’Ibrahim, Hassan, Abdallah, Intidao … Certains «anciens » membres du groupe, sont aussi revenus. Ainsi Mohammed, dit Japonais, le temps d’un morceau, magnifique chanson sur les regrets, l’anxiété, le temps gâché. Ou Diara dont la guitare magique hante deux titres. Le rythme reste toujours réglé sur «le pas du chameau», mais les ambiances varient Selon les auteurs des morceaux. «C’est une question d’unité. Chacun des membres du groupe pourrait faire un album tout seul, Mais nous avons choisi d’être ensemble et chacun a sa place !»

Tinariwen, Imidiwan, AZ/Universal